L'Or de l'Empereur
Lire le chapitre 13: A Ghost in the Ranks
Le corps de l’espion gisait contre le mur de la grange, les yeux encore ouverts sur le néant. Le sang s’étalait en flaque sombre sur la paille, et la lampe à huile vacillait dans le courant d’air, projetant des ombres dansantes sur les poutres basses. Moreau s’approcha, le souffle court, la main encore crispée sur la crosse de son pistolet.
Ashworth était mort. Mais la moitié de la carte, celle qui indiquait l’emplacement de l’or, avait disparu dans la lutte, emportée par l’escorte prussienne dans la nuit. Moreau ne tenait qu’un fragment déchiré, un coin de parchemin aux bords irréguliers, sans aucun détail utilisable.
Il le regarda, puis le laissa tomber dans la paille.
— Merde, murmura-t-il.
Mabillon entra, le visage fermé, le mousquet encore fumant. Il jeta un coup d’œil au corps d’Ashworth, puis à la fenêtre par laquelle les Prussiens s’étaient enfuis.
— Ils sont loin, dit-il. Au moins une demi-heure d’avance.
Moreau hocha la tête. Il s’accroupit près du corps, fouilla rapidement les poches de l’uniforme français qu’Ashworth portait encore. Un portefeuille, vide. Un mouchoir, brodé aux initiales « C. d. V. ». Et, dans la doublure de la veste, une petite boîte en argent contenant une mèche de cheveux blonds noués d’un ruban bleu.
Moreau les examina en silence, puis les glissa dans sa poche.
— Un souvenir, dit-il, plus pour lui-même que pour Mabillon. Qui que soit cette femme, elle comptait pour lui.
Il se releva, les genoux douloureux, et s’accroupit de nouveau devant les caisses vides. Six coffres en bois, cerclés de fer, ouverts et éventrés. Leur contenu — quatre cent mille francs en or, une fortune capable de payer une armée — s’était volatilisé dans la nuit belge. Mais ce n’était pas ça qui préoccupait Moreau.
Il ne trouva rien de plus dans la grange. Rien que de la paille, du fumier, des toiles d’araignée. Les traces de l’or s’arrêtaient là, comme si les pièces s’étaient évaporées dans l’air humide.
— Il n’y a rien ici, dit-il. Le plan de Le Corbeau a échoué, mais l’or reste introuvable.
L’aube commençait à poindre. Une lumière grise et pâle filtrait à travers les fissures des murs, et quelque part, au nord, un grondement sourd et continu montait de l’horizon. Le canon de Waterloo. La bataille avait commencé.
— Nous n’avons plus le temps, dit Mabillon. Si les hommes apprennent que la solde a disparu, rien ne les retiendra. Ils ont besoin de cet or, et ils en ont besoin aujourd’hui.
Moreau ne répondit pas. Il fouilla dans la poche intérieure de sa tunique et en sortit un objet enveloppé dans un tissu huilé : un bouton de cuivre, arraché d’un uniforme, trouvé sur le corps de Lefebvre. Pas un bouton français — trop épais, trop brillant, la gravure trop anglaise. Il le fit tourner dans ses doigts.
— Ce bouton, dit-il. Nous l’avons trouvé sur la scène du crime. Je l’ai cru anglais. C’est toujours vrai. Mais j’ai regardé plus attentivement, cette nuit, avant d’arrêter Roussel. Regarde.
Il le tendit à Mabillon. Le colonel l’examina à la lueur de la lampe. La gravure était fine : un lion rampant, couronné d’une devise illisible.
— Le sceau de Hanovre, dit Mabillon. Le régiment allemand du roi. Mais il sert sous commandement britannique.
— Exactement, dit Moreau. Et la disparition de ce bouton coïncide avec celle de l’or. Le voleur l’a perdu en traînant les caisses. Un soldat de la King’s German Legion, ou quelqu’un qui travaillait avec eux. Ce n’est pas une coïncidence.
Il sortit un second objet de sa poche : un morceau de papier froissé, taché de sang sec. Une lettre partiellement brûlée, récupérée sur le corps de Lefebvre. Le texte était en grande partie illisible, mais un passage subsistait, écrit d’une main ferme et régulière :
« …le convoi passera par Wavre. Attendez au moulin. Le signal sera donné par une fenêtre éclairée au deuxième étage. Faites vite. L’eau monte et les routes deviennent impraticables. »
Moreau le déplia et le tendit à Mabillon.
— Lefebvre transportait cette lettre quand il a été tué. Il était l’intermédiaire entre l’armée et les voleurs. Il a été éliminé parce qu’il savait trop de choses. Mais la lettre parle d’un point de passage, pas d’un point de stockage.
Il se releva, les articulations raides, et se dirigea vers la fenêtre. Le ciel s’éclaircissait. Au loin, la fumée des canons montait en colonnes grises, et le grondement de l’artillerie semblait s’intensifier.
— Le bouton, la lettre, le moulin de Wavre, dit-il. Nous cherchons un moulin, Mabillon. Et Wavre est à deux heures d’ici, le long de la Dyle.
Mabillon s'approcha de lui, les yeux plissés par l'effort de la réflexion.
— Un moulin. Il y en a des dizaines entre Wavre et la frontière prussienne. Nous ne connaissons pas le nom. Et nous ne pensions pas que l'or pourrait être encore sur le territoire français.
— Pas français. Sur le territoire belge, où se croisent les armées. Mais l'eau monte. La lettre le dit. If the rain continues, the roads will flood and the convoy will be stuck. Ils n'ont pas pu aller bien loin avec six caisses de lingots sur des chariots. La boue dans ces chemins est profonde d'un pied ; un chariot chargé s'enlise en quelques centaines de mètres.
Il ramassa le bouton et le papier, les remit soigneusement dans sa poche. Il restait un troisième indice, qu'il avait gardé pour lui jusqu'à présent : une empreinte de pouce, relevée sur le couvercle d'un des coffres. Une marque nette, laissée par un gant en cuir, mais avec une cicatrice distinctive traversant le pouce. Le genre de cicatrice qu'on voit sur la main d'un homme qui s'est battu au corps à corps, pas sur celle d'un officier d'état-major.
— Cette empreinte, dit-il en la montrant. Elle ne correspond à rien dans les dossiers de l'armée française. Mais elle est nette, fraîche, laissée par la main qui a refermé le coffre après l'avoir vidé.
Il regarda à nouveau par la fenêtre, où l'aube teintait maintenant l'horizon de rose et d'or. Le canon grondait, plus proche.
— J'ai suivi une piste toute la nuit, poursuivit Moreau. De fausses pistes, de faux criminels, des bâtards et des espions. Mais ces objets sont tous issus de la scène du crime initiale. Le bouton, la lettre, l'empreinte. Ils ont résisté à toutes nos corrections. Ce sont les seuls faits qui restent valables.
Il se retourna vers Mabillon, le visage résolu, mais la lassitude creusée sous les yeux. Il avait passé la nuit éveillé, avait chargé un innocent, avait fui ses propres camarades, avait tué un homme. Et le royaume de France — ce qui en restait, après vingt ans de guerre — s'effritait dans ses mains.
— Le moulin, dit-il. L'empreinte : un homme avec une cicatrice au pouce. Roussel n'a pas de cicatrice. Ashworth non plus, je l'ai vu à l'instant. Alors qui ? Qu'il y ait un autre opérateur sur le terrain, une personne de plus qui connaît le moulin et qui attend le signal, je n'en doute pas. Ce que je ne sais pas, c'est si cette personne est française, anglaise, ou autre chose encore.
Mabillon le regarda un long moment. Ses traits étaient tendus, mais il ne semblait pas sceptique. Il semblait épuisé, tout comme Moreau, mais il restait là, debout, les mains légèrement tremblantes sur le canon de sa carabine.
— Nous n'aurons pas d'autres renforts, dit Mabillon. Et je crois que nous n'aurons pas d'autre temps. La bataille au loin — les ordres de Napoléon — l'or qui doit attendre à Mont-Saint-Jean — tout cela se joue en heures, pas en jours.
Moreau acquiesça. Il regarda une dernière fois le corps d'Ashworth, puis la boîte en argent avec la mèche de cheveux blonds dans sa poche. Une femme. Un souvenir. Une trahison. Il y avait peut-être là un fil, ténu mais réel, qui le mènerait là où la carte ne le faisait plus.
— Nous partons à Wavre, dit-il. Il est encore tôt. Le moulin — les moulins le long de la Dyle — nous les trouverons. Nous cherchons un moulin qui ait un deuxième étage avec une fenêtre donnant sur le chemin, et nous cherchons un homme avec une cicatrice au pouce. Et nous cherchons la vérité derrière cette lettre décousue.
Il sortit sa montre. Cinq heures du matin. Le soleil n'était pas encore complètement levé, mais la lumière grise était suffisante, et la pluie s'était arrêtée.
— Huit heures avant que la bataille ne soit décidée, ajouta-t-il. C'est notre seule ligne de temps.
Il se dirigea vers la porte de la grange, s'arrêta un instant, puis se retourna vers Mabillon. Son collègue — était-il son collègue ? — attendait, la carabine toujours prête, la confiance encore incertaine. Et Moreau comprit que, dans cette histoire, il ne pouvait compter que sur lui-même. Pas sur le colonel. Pas sur le provost. Pas sur les épaulettes et les ordres du quartier général. L'armée, dans sa gloire et sa misère, était peut-être déjà perdue ce matin-là, mais Moreau, lui, ne pouvait pas se permettre de croire que tout était fini. Si l'or était perdu à jamais, les soldats de son régiment ne tireraient plus un seul coup de fusil. Leur loyauté s'achètertait au prix du métal doré, et cette loyauté tenir le sort de l'Empereur.
Il sortit de la grange dans l'air frais du matin, laissant derrière lui le mort et la paille, emportant avec lui trois faibles indices et un peu de boue aux semelles. La route vers Wavre était étroite et bordée d'arbres humides, et les traces des chariots prussiens étaient encore visibles dans la terre molle, se dirigeant vers le Nord-Est. Il ne fallait pas les suivre — ils allaient trop vite et trop loin. Le moulin était une autre question. Une lettre, un bouton, une empreinte.
Et une femme qui portait du bleu dans les cheveux.
Il se mit en marche, et Mabillon le suivit, loyal ce matin-là, mais Moreau savait que la journée serait longue.
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