L'Or de l'Empereur
Lire le chapitre 15: A Fork in the Road
Ils partirent avant l’aube, quand le canon grondait encore au loin, monotone comme un orage qui n’en finit pas. Moreau chevauchait en tête, la main serrée sur le pommeau de la selle, la tête bourdonnante des révélations de la comtesse. Un moulin, au nord du camp, entre Mont-Saint-Jean et la lisière de la forêt de Soignes. Un point de rencontre neutre, disait-elle. Un endroit où l’or attendait d’être chargé sur des chariots anglais.
Mabillon trottait à son côté, le visage fermé. Derrière eux, six hommes du 7e de Ligne, choisis pour leur discrétion plus que pour leur bravoure. Des cavaliers fatigués, des fantassins réquisitionnés, des visages que Moreau connaissait depuis des mois. Il ne leur avait pas tout dit. Il avait parlé de reconnaissance, de mouvements ennemis signalés. Pas d’or. Pas de trahison. Pas de pendaison possible.
Le chemin s’enfonçait dans les terres grasses, entre des haies épaisses et des champs piétinés par le passage des armées. La pluie des jours précédents avait détrempé le sol, et les sabots s’enfonçaient dans une boue grasse qui ralentissait leur progression. Moreau consultait le fragment de carte qu’il avait sauvé de la ferme, mais il ne servait plus à rien. Il comptait sur les indications de la comtesse, sur cette façon qu’elle avait eue de baisser la voix en parlant du moulin, comme si elle-même n’y croyait qu’à moitié.
Le moulin apparut entre deux collines, au détour d’un boqueteau de bouleaux. Une masse sombre, trapue, ses ailes immobiles contre un ciel qui commençait à pâlir. Une bâtisse de pierre et de brique, avec un étage de granier et une porte de grange assez large pour laisser passer un chariot. Aucune lumière. Aucun mouvement. Le silence avait cette qualité particulière des lieux qui attendent.
Moreau leva la main. La colonne s’arrêta.
« Mabillon, avec moi. Les autres, restez à couvert derrière le talus. Si vous entendez des coups de feu, vous avancez. Si vous entendez un signal de retraite, vous rentrez à Mont-Saint-Jean et vous dites tout au maréchal. »
Il n’ajouta pas que le maréchal Ney le ferait probablement fusiller sur place. Les hommes le savaient déjà.
Ils laissèrent leurs chevaux aux branches d’un chêne et s’avancèrent à pied, armes à la main, collés à la haie qui longeait le champ. Moreau sentait son cœur battre dans la plaie mal refermée de son épaule, là où la balle anglaise l’avait touché à la ferme. Le pansement tenait, mais à peine. Chaque pas lui tirait une grimace.
Le moulin était à cinquante pas quand une lumière cligna à une fenêtre de l’étage. Deux fois. Puis trois. Un signal.
Moreau fit signe à Mabillon de s’arrêter. Il regarda la fenêtre, puis les environs. Les bâtiments en contrebas, une grange effondrée sur la droite, un alignement de saules le long d’un ruisseau. Une position que lui-même aurait choisie pour une embuscade. Il l’aurait choisie, s’il avait été à la place de l’ennemi.
« C’est un piège, murmura Mabillon, comme s’il lisait dans ses pensées.
— Peut-être. Mais l’or est là. Je le sens.
— Vous le sentez ? Depuis quand un quartier-maître sent l’or à travers les murs ?
— Depuis qu’on m’a envoyé chercher dix tonnes de pièces pour payer une armée qui n’a pas mangé à sa faim depuis trois jours. Ça donne un sens particulier à l’instinct. »
La porte du moulin s’entrouvrit. Un homme parut, silhouette sombre dans l’embrasure, un fusil à la main. Il les vit, les fixa un long moment, puis disparut à l’intérieur. La porte se referma.
« Ils nous ont vus, dit Mabillon.
— Bien. Alors allons leur dire bonjour. »
Ils firent encore vingt pas. Puis le bruit vint. Pas un coup de feu, mais un sifflement, aigu, strident, qui déchira l’air au-dessus de leurs têtes. Une balle, tirée d’un toit ou d’un fossé invisible. Elle s’enfonça dans la terre à trois pieds devant Moreau, projetant un petit geyser de boue.
Il se jeta à terre au moment où une seconde balle siffla, suivie d’une troisième. Mabillon plongea derrière une souche, jura entre ses dents. Les coups de feu s’enchaînaient maintenant de tous les côtés – depuis le moulin, depuis la grange effondrée, depuis les saules. Un feu croisé, précis, implacable.
Les hommes du 7e répondirent depuis le talus, mais ils tiraient au jugé, sans voir leurs cibles. Une fusillade désordonnée éclata, illuminant l’aube naissante de ses éclairs orange.
Moreau rampa vers la souche, une décharge électrique dans l’épaule à chaque mouvement. Une balle le frappa au mollet, juste au-dessus de la botte. Ce ne fut pas une douleur fulgurante, mais une brûlure sourde, humide, qui lui arracha un cri étranglé. Il s’écroula, lâcha son pistolet, agrippa la terre grasse de ses doigts.
« Moreau ! » cria Mabillon.
Il tira l’officier à l’abri derrière la souche, lui arracha son écharpe pour la nouer autour de la jambe. Le sang imbibait son pantalon, rapide, sombre.
« On se retire, dit Mabillon. Maintenant. »
« Non. On avance.»
« Vous êtes blessé, vous ne tenez plus debout. Et si vous tenez encore, c’est dans une heure, ici, que vous mourrez. Pas devant un peloton d’exécution. Derrière une souche, dans une flaque de votre propre sang. Quelle mort préférez-vous ? »
Les coups de feu ralentirent, puis cessèrent. Un silence lourd retomba sur le champ, troublé seulement par les gémissements d’un des hommes du 7e, touché à l’épaule. Moreau regarda le moulin. La porte était fermée. La fenêtre de l’étage n’avait plus de lumière.
« Ils se replient, murmura-t-il. Ils ont pris l’or et ils filent.
— Non, dit une voix derrière eux. Ils sont encore là. Et ils nous attendent. »
Moreau se retourna. Un des soldats du 7e s’était approché, un jeune caporal au visage barré de poudre, les yeux élargis par la peur. Il regardait le moulin avec une expression que Moreau ne lui avait jamais vue.
« Comment le savez-vous ? demanda Moreau.
— Parce que c’est moi qui ai amené les chariots ici, hier soir. Sur ordre d’un officier de l’état-major. Trois chariots, vingt tonneaux marqués au sceau de l’Empereur. On nous a dit que c’était une diversion, que l’or était ailleurs, qu’on nous ferait passer par la forêt pour brouiller les pistes aux espions prussiens. »
Le jeune soldat se tut. Sa lèvre tremblait.
« Et qui était cet officier ?
— Il se faisait appeler le général Roussel. »
Moreau ferma les yeux. Le canon, au loin, tonnait toujours. Il entendait les voix de ses hommes qui se disputaient déjà autour de lui – les uns criant ordre de retraite, les autres jurant qu’ils ne laisseraient pas un officier français mourir sous le feu anglais, pas pour une caisse d’or, pas pour un Empire qui s’écroulait.
Mabillon se pencha sur lui, le visage à quelques pouces du sien.
« Le blessé dit que l’or est en train de partir. Roussel le fait charger sous vos yeux, vous entendez ? On ne peut pas l’arrêter. On ne peut pas le rattraper. Et on ne peut pas prévenir le maréchal, parce qu’à cette heure, la bataille a commencé et le maréchal ne recevra personne. »
Une balle siffla de nouveau, ricocha contre la souche. Un des hommes jura, un autre cria de se coucher. Mabillon se tourna vers le moulin, puis vers Moreau, et son regard était celui d’un homme qui sait que tout choix désormais mène à la potence.
« Alors décidez, capitaine. On meurt ici, ou on meurt en retraite. C’est tout ce qui reste. »
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