L'Or de l'Empereur
Lire le chapitre 16: The Gunner’s Secret
Les balles sifflèrent au-dessus de la tranchée de terre où Moreau s'était jeté, le bras en feu. Il pressa la paume contre sa blessure, sentant le sang chaud traverser ses doigts. Autour de lui, ses hommes tiraient à l'aveugle dans la fumée, le bruit des détonations roulant à travers les pâturages détrempés.
« Cessez le feu ! » hurla Mabillon. « Ils se replient ! »
Moreau souleva la tête au-dessus du talus. Les silhouettes anglaises et les uniformes français — ceux des traîtres — disparaissaient dans le taillis, emportant leurs morts. Le silence retomba, lourd, ponctué par les gémissements d'un blessé français à dix pas.
Le caporal Lebrun rampa vers Moreau, le visage gris de poudre. « Capitaine, on a deux morts. Guérin et Petit. Et vous saignez comme un porc. »
« Je sais. » Moreau déchira la manche de sa chemise et la noua au-dessus du coude. La douleur lui coupa le souffle. Il compta les hommes autour de lui : sept, plus Mabillon. Ils étaient partis à onze. Une patrouille de reconnaissance, s'était-il dit. Une course vers un moulin au nord de Mont-Saint-Jean.
Personne n'avait mentionné une compagnie entière d'embuscade.
« Qui ont-ils perdu ? » demanda Moreau.
Lebrun haussa les épaules. « Deux ou trois. Ils ont emmené leurs blessés. Sales bâtards.
— Ils savaient qu'on venait », dit Mabillon, accroupi près de Moreau. Sa voix était basse, contrôlée. « La comtesse nous a vendus. »
Moreau ne répondit pas. La comtesse. Il revit son sourire mince tandis qu'elle signait le papier qui lui rendait ses terres — un papier qu'il avait contresigné de sa propre main, compromettant son honneur pour une information qu'il payait maintenant en sang. Mais était-ce elle ? Ou quelqu'un d'autre qui avait observé leur départ ?
Un mouvement attira son regard. Près de la roue brisée du moulin — ce moulin dont la comtesse leur avait donné l'emplacement — une silhouette se tenait accroupie, mains sur la tête. Un habit bleu de l'artillerie française. Jeune. Tremblant.
Moreau se releva, la main sur son pistolet. « Restez-là. »
Il avança vers le garçon, chaque pas lui arrachant un élancement dans le bras. L'artilleur leva les yeux — il avait peut-être dix-huit ans, le visage rond, taché de poudre, les yeux écarquillés.
« Ne tirez pas, mon capitaine. Je ne suis pas avec eux. Je jure sur la Vierge que je ne suis pas avec eux. »
« Debout. » Moreau l'attrapa par le col et le projeta contre la paroi du moulin effondré. « Nom. Régiment.
— Bastien. Canonnier Bastien, 3e compagnie, 6e régiment d'artillerie à pied. » Il parlait vite, les mots se bousculant. « J'étais de garde, mon capitaine. Ils m'ont ligoté et jeté dans la remise. J'ai entendu les coups de feu. Je me suis échappé quand ils sont partis. »
Moreau le dévisagea. Le garçon avait une écorchure au poignet. Les cordes avaient laissé des marques rouges. Mais ses yeux — trop vifs, trop calculants pour un homme qui venait de frôler la mort.
« Pourquoi étiez-vous ici, Bastien ? Au milieu de nulle part, la veille de la bataille ?
— Le moulin. » Bastien avala sa salive. « On a déchargé des caisses ici, il y a trois jours. Ordre signé du général Dumoulin. » Il fouilla dans sa poche et en sortit un papier plié, sali, qu'il tendit à Moreau.
Moreau le prit d'une main tremblante. L'ordre était bref : « Transférer les douze caisses numérotées du dépôt de Nivelles au moulin de Mont-Saint-Jean, cellule nord. Autorisation donnée au canonnier Bastien pour l'exécution. Signé : Dumoulin. »
Dumoulin. Le général commandant la 4e brigade d'artillerie. Un homme que Moreau connaissait de vue — un stratège compétent, loyal à l'Empereur, apprécié de ses hommes. Pourquoi ordonnerait-il un transfert secret de caisses à un moulin isolé ?
« Vous saviez ce qu'il y avait dans les caisses ? »
Bastien détourna les yeux. « On m'a dit que c'était des munitions pour les batteries de soutien. Des obus explosifs. »
« Des munitions. » Moreau déplia un second papier que le garçon venait de laisser tomber. Un croquis grossier — un plan. Le rez-de-chaussée du moulin, avec une cave marquée d'une croix noire. L'écriture en dessous : « Cellule nord. Mur à abattre à trois pieds de profondeur. »
Moreau leva les yeux vers le moulin qu'ils venaient d'approcher. La roue était fendue, les ailes cassées. Mais il n'avait pas inspecté la cave. Personne n'y avait pensé.
« Vous avez aidé à creuser », dit Moreau. Ce n'était pas une question.
Bastien hocha la tête, pâle. « Oui, mon capitaine. On a creusé la nuit. Il y avait des caisses déjà là. On les a recouvertes de terre et de paille. »
« Qu'est-ce qu'il y avait dans la cave avant votre arrivée ? »
Le garçon cligna des yeux. « Je ne sais pas. On n'a pas regardé. On avait des ordres.
— Vous avez regardé, Bastien. » Moreau avança d'un pas. « Vous êtes curieux. Vous l'êtes encore en ce moment même. Alors dites-moi ce que vous avez vu, ou je vous remets aux mains du provost pour désertion. »
Le visage de Bastien se décomposa. Il baissa la voix. « Des barils de poudre. Pas des munitions. De la poudre fine, de la meilleure qualité. Et des... des fusées. »
« Des fusées ? »
« Des fusées à la Congreve, mon capitaine. Des anglaises. » Bastien frotta son visage crasseux. « Je les connais. J'ai servi contre eux au Portugal. Elles étaient dans des caisses marquées du sceau royal britannique. Je n'ai rien dit. J'ai pensé que c'était du butin de guerre. »
Moreau resta immobile, le monde tournoyant autour de lui. Des fusees anglaises. De la poudre fine. Cachés dans la cave d'un moulin neutre, la veille de Waterloo. Pas d'or.
« L'or », dit-il lentement. « Qu'est-il arrivé à l'or ? »
Bastien le regarda, confus. « Quel or, mon capitaine ? J'ai vu des caisses d'armes. Des cartouches. Des provisions. Rien de tout cela ne brillait. »
La compréhension s'abattit sur Moreau comme une vague glacée. Onze caisses de primes manquantes. Trois millions de francs. Une armée entière sur le point de mutiner pour son propre argent. Et pendant ce temps-là — pendant que lui et Mabillon couraient après des moulins et des espions — quelqu'un avait caché des armes anglaises juste derrière les lignes françaises, sous un terrain neutre que personne n'oserait fouiller par respect des conventions.
L'or n'a jamais été le but. L'or est le leurre.
Il se tourna vers Mabillon, qui s'était approché, pistolet en main. Le sergent regardait le plan dans les mains de Moreau, son visage fermé. Moreau pensa au vieux dicton : ce n'est pas la bataille qu'on perd quand on cherche le trésor perdu. C'est la guerre.
« Sergent », dit Moreau, sa voix soudain plus calme. « Vous comprenez ce que ça signifie. »
Mabillon hocha lentement la tête. « On nous a envoyés chasser une oie sauvage. Pendant que les vrais loups s'installent dans notre bergerie. »
Le canonnier Bastien les regardait aller et venir, le visage pâle. « Qu'est-ce que je dois faire, mon capitaine ? J'ai fait ce qu'on m'a dit. J'ai cru que c'était pour l'Empereur. »
Moreau le regarda. Le garçon ne mentait pas — ou alors il était un acteur accompli. Mais peu importait. L'ordre était signé Dumoulin. Et si un général avait orchestré cela — s'il avait détourné le regard pendant que des armes anglaises entraient dans les positions françaises — alors le traître n'était pas un simple capitaine britannique infiltré. C'était quelqu'un de bien plus haut.
« Vous venez avec nous, Bastien. Vous allez me montrer cette cave. » Moreau plia le plan et le glissa dans sa poche, regardant une dernière fois la silhouette du moulin contre le ciel qui se couvrait à l'ouest. Le tonnerre grondait — ou était-ce déjà le canon de la grande bataille qui s'ouvrait au sud ?
« Et après ? » demanda Bastien.
« Après, nous allons trouver le général Dumoulin. » Moreau dégaina son pistolet et le vérifia. « Et nous lui demanderons pourquoi il arme l'ennemi avec nos propres braises. »
Le canon gronda encore, plus fort maintenant. À Mont-Saint-Jean, la bataille commençait. Et Moreau comprit, avec une certitude froide qui lui serra le ventre, que si le général Dumoulin acceptait de rencontrer quelqu'un ce soir, personne ne sortirait vivant de cette rencontre.
Mais il avait signé le papier de la comtesse. Il avait saigné pour ce moulin. Et il avait encore un fragment de carte dans sa poche qui ne menait à rien — ou à tout, selon la façon dont on le lisait.
Il se mit en marche. Ses hommes le suivirent. Le canonnier Bastien trottina derrière, jetant des regards nerveux par-dessus son épaule, comme si l'ennemi était déjà à ses trousses.
Peut-être, songea Moreau, qu'il l'était.
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