L'Or de l'Empereur
Lire le chapitre 18: The Widow’s Home
Le bras de Moreau le brûlait comme si on y avait posé un fer rouge. La toile grossière du bandage, déjà brunie par le sang, crissait à chaque mouvement de l'épaule. Il avançait pourtant, refusant l'aide que Mabillon lui tendait pour la troisième fois depuis la lisière du bois.
— Je ne suis pas un invalide, souffla-t-il.
— Non, capitaine. Vous êtes un homme qui saigne à travers trois couches de linge et qui refuse de s'arrêter.
Moreau n'était pas d'humeur. Devant lui, Bastien marchait tête baissée, les mains liées dans le dos par une corde fine que Mabillon tenait comme s'il promenait un chien récalcitrant. Le gamin avait cessé de parler depuis la mort de Dumoulin. Il regardait ses pieds, comme s'il cherchait dans la boue une réponse à la question qu'il n'osait pas poser.
Ils traversèrent le champ où les tentes du 3e régiment d'infanterie légère s'étiraient en rangées irrégulières, collées les unes aux autres dans une hâte qui sentait la défaite annoncée. Le canon grondait au loin, vers le sud, un roulement sourd et continu comme l'orage qui ne voulait pas éclater. Des soldats assis autour de feux maigres levèrent la tête à leur passage. Personne ne salua. Quelques murmures suivirent leur trace, des paroles à peine audibles sur lesquelles Moreau jeta un regard oblique.
Mabillon les mena à la tente du quartier-maître, une toile grise que le vent faisait claquer avec un bruit sec. À l'intérieur, Moreau se laissa tomber sur un tabouret, posa sa tête entre ses mains. L'index et le majeur de la main droite, encore marqués par la cicatrice de l'assassin du fermier, tapaient un rythme involontaire sur son genou.
— « Le Corbeau est dans la ville », dit-il tout bas.
Mabillon s'accroupit en face de lui.
— C'est ce qu'il a dit avant que la comtesse ne le descende.
— Oui.
— Quelle ville ? Bruxelles ? Paris ? Namur ?
Moreau releva la tête. Ses yeux étaient rouges, cernés de nuit et de sang perdu.
— Bruxelles est à moins d'une journée de marche. Et les Britanniques n'ont cessé de renforcer leurs positions tout autour de Mont-Saint-Jean. Si le Corbeau est un agent de Wellington, il doit être au cœur de leur dispositif.
— Ou il se moquait de nous. Un homme qui va mourir dit parfois n'importe quoi.
— Dumoulin n'était pas n'importe quel homme, dit Moreau. Il était un général de division. Un homme du sérail. S'il a prononcé ces mots, c'est qu'ils voulaient dire quelque chose. Pas pour nous, peut-être, mais pour celui qui l'écoutait.
Il se leva, grimaça, et ouvrit le rabat de la tente. Le camp s'étendait devant lui dans la lumière grise du crépuscule. Le canon restait obstinément au loin. Les hommes déambulaient entre les tentes, sans but apparent, et Moreau crut voir une ombre d'agitation qui n'était pas seulement celle de la fatigue.
Un sergent s'approcha. Un homme noueux, la barbe de trois jours, le ceinturon mal ajusté. Il s'arrêta à trois pas de la tente, jeta un coup d'œil à Moreau, puis cracha par terre.
— Capitaine.
— Sergent Bréval. Qu'est-ce qui vous amène ?
— Le bruit court que le général Dumoulin est mort.
Moreau ne répondit pas tout de suite. Il regarda le sergent dans les yeux, cherchant une intention derrière ce qui n'était peut-être qu'une curiosité de soldat.
— Le bruit ne court pas vite. Il était mort avant le coucher du soleil.
Bréval hocha la tête lentement.
— Et on dit aussi que la solde n'est pas près d'arriver. Que le coffre est vide. Que nous allons nous battre dans moins d'une heure avec des cartouches qui ont déjà servi à Napoléon et des rations qui sentent le musée.
Moreau serra les mâchoires.
— Vous voulez en venir où, sergent ?
— Je veux en venir que nous sommes ici, à trois lieues des Anglais, avec un empereur qui n'a pas enfilé son coat depuis des semaines, une armée qui meurt de faim, et des officiers qui se font tuer par des femmes intrigantes pendant que les vrais traîtres se promènent. Je veux dire, capitaine, que si le haut commandement ne nous donne pas une raison de nous battre, les hommes finiront par en trouver une de ne pas se battre.
Le silence tomba entre eux. Le canon se tut quelques secondes – peut-être une accalmie, peut-être la fin d'un échange. Puis il reprit, tout aussi sourd, tout aussi présent.
Moreau fit un pas en avant. Son épaule protesta, mais il ne laissa rien paraître.
— Écoutez-moi, sergent. Je comprends votre colère. Je la partage, plus que vous ne croyez. Mais si les hommes désertent, ou pire, se mutinent, ils ne feront que le travail de ceux qui ont volé notre solde. Le travail de ceux qui veulent voir la France à genoux.
Bréval regarda la tente, puis le ciel, où les premiers nuages du soir teintaient la lumière en rouge.
— Et qu'est-ce qu'on doit faire en attendant ? Prière ?
— Vous devez tenir. Encore un jour. Peut-être deux. Donnez-moi le temps de trouver le Corbeau, et je vous jure que l'argent suivra. Et si je ne le trouve pas, vous pourrez me faire passer en conseil de guerre vous-même.
Bréval resta silencieux un long moment. Puis il tendit la main, et Moreau la serra avec sa main gauche, l'épaule droite hors d'état de supporter un serrement franc.
— Un jour ou deux, capitaine. Pas plus. Après ça, je ne garantis pas ce que les hommes feront.
Il se tourna et repartit entre les tentes, absorbé par la foule grise des soldats qui attendaient, eux aussi, un destin qu'on ne leur disait pas.
Moreau rentra dans la tente. Mabillon avait installé Bastien dans un coin, attaché à un piquet du mât central. Le jeune artilleur semblait dormir à moitié, ou feignait. Mabillon regarda Moreau avec une question dans les yeux.
— Bréval menace de mutinerie, dit Moreau.
— Je sais. Je l'ai entendu à travers la toile. Vous lui avez promis de l'argent.
— Je lui ai promis ce que je peux lui donner.
Mabillon s'accroupit à nouveau. Il sortit son gourdin de sa ceinture et le fit tourner entre ses doigts, sans le regarder vraiment.
— Et pour le « Corbeau » ? On cherche une ville. Après Bruxelles ?
— D'abord, je dois trouver quelqu'un qui puisse fouiller la ville sans attirer l'attention. Les Britanniques patrouillent, et la comtesse est encore en vie quelque part. Elle sait que je suis encore en mouvement. Elle cherchera à me prendre de vitesse.
— Vous ne pouvez pas y aller vous-même. Pas dans cet état.
Le regard de Moreau dériva vers son épaule. La douleur avait cessé de siffler pour se muer en une pulsation lourde et constante, qui montait dans sa nuque jusqu'à ses tempes. Il était fatigué. Plus que fatigué.
— J'ai besoin d'un homme en civil, qui connaît la ville. Un homme qui peut passer inaperçu dans une taverne et se faire confier des secrets sans se faire tuer.
Mabillon le considéra un moment. Puis il se passa une main sur le visage, comme pour en effacer une pensée.
— Je connais un gars. Un ancien clerc d'administration à Bruxelles avant la guerre, qui est retourné comme éclaireur. Il parle le flamand comme un natif, il a des cousins dans chaque auberge. Il s'appelle Genot. Petit, mince, l'air mauvais.
— Où est-il ?
— Il traîne près du parc d'artillerie. Il attend d'être affecté à une unité, mais personne ne veut d'un homme qui a des obligations familiales en ville ennemie.
Moreau sortit un carnet de cuir de sa poche intérieure et en arracha une feuille. Il écrivit rapidement quelques lignes au crayon, puis plia le papier et le tendit à Mabillon.
— Trouvez-le. Donnez-lui ceci. Il doit aller à Bruxelles, trouver le « Corbeau ». S'il trouve un repaire, un entrepôt inhabituel, des hommes armés autour d'une maison normale, qu'il revienne me le dire. Qu'il ne tente rien seul.
Mabillon prit le papier, le plia plus petit encore, et le mit à l'intérieur de sa botte.
— Vous allez rester ici, dit-il. Vous allez dormir.
— Dormir, oui.
La réponse était plus un aveu qu'une promesse. Moreau se laissa retomber sur le tabouret et ferma les yeux. Il pensait à la comtesse, au saut dans le vide du ravin. Elle était capable de tout. Elle avait déjà tué Dumoulin devant ses yeux. Elle ne s'arrêterait pas là. Pour elle, il était lui aussi un obstacle à éliminer.
Il pensa au sergent Bréval, et aux hommes qui murmuraient dans le soir. Ils n'attendraient pas longtemps. Une armée affamée n'est pas patiente. Une armée qui croit avoir été trahie devient dangereuse pour tout le monde.
Il était encore assis quand Mabillon souleva le rabat. Le canon tonnait moins souvent maintenant. La nuit tombait sur le camp, et avec elle quelque chose de plus âcre que la fumée de poudre – une odeur de peur, de lassitude, de doute.
Mabillon marqua une pause à l'entrée, le dos au crépuscule.
— Capitaine ?
— Oui.
— Si je ne reviens pas avant demain matin...
— Vous reviendrez, dit Moreau. Vous avez toujours eu le chic pour revenir.
Mabillon sourit – un mince étirement de lèvres sous la barbe de trois jours – puis disparut dans la nuit.
La toile retomba. Moreau resta seul avec le canon lointain, le souffle régulier de Bastien dans le coin, et la blessure qui battait sous le bandage.
Il ne savait pas ce qui viendrait de Bruxelles. Il ne savait même pas si le Corbeau existait en dehors des derniers mots d'un homme mort. Mais il savait que le temps lui manquait, et que la ville, quelle qu'elle soit, contenait peut-être la dernière réponse qu'il cherchait.
Il ferma les yeux. Dans l'obscurité, la pulsation de sa blessure prenait un rythme régulier, presque apaisant. Le canon se tut enfin, et il ne resta que le silence, le camp endormi, et les premières heures d'une attente qui ne faisait que commencer.
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