L'Or de l'Empereur
Lire le chapitre 19: A Dangerous Hideaway
La pluie avait cessé depuis une heure, mais les rues de Bruxelles restaient lourdes d'humidité et de bruit. Mabillon avançait sous le faux nom d'un négociant en grains de Liège, son manteau civil rapiécé sur les épaules, les yeux plissés contre la fumée des braseros que les habitants allumaient devant leurs portes pour éloigner le choléra autant que la peur.
La lettre du général Dumoulin, volée dans sa poche, brûlait contre sa cuisse à chaque pas. Elle ne disait pas tout, mais elle disait assez : *Le Corbeau a trouvé refuge au nid, rue des Capucins. L'or suivra la plume.* Code grossier. Militaire. Quelqu'un qui se croyait plus malin qu'il n'était.
Mabillon tourna dans la rue des Capucins. Une impasse étroite, pavée de pierres usées, bordée de maisons de briques à pignons étagés. Au numéro sept, des volets clos malgré l'après-midi, une porte en chêne massif, et dans l'entrebâillement du rideau du second étage, une ombre qui bougea trop vite pour être naturelle.
Le cœur de Mabillon tambourinait contre ses côtes. Sept ans d'armée, trois campagnes, jamais il n'avait eu peur comme il avait peur là, seul, sans uniforme, dans une ville grouillante d'espions ennemis.
Il recula dans l'encoignure d'une échoppe fermée pour observer. Deux heures. La pluie revint, fine, tenace. La porte du sept ne s'ouvrit pas une fois. Mais Mabillon compta les allées et venues de l'autre côté de la rue : un laitier qui s'attardait trop, une vieille femme qui balayait son pas de porte depuis trois quarts d'heure sans jamais balayer la même pierre, et un homme en redingote qui passait toutes les vingt minutes, à l'identique, comme une sentinelle qui relève sa propre garde.
L'or devait être là. Ce nid, cette plume, cette rue. Tout convergeait.
Mabillon connaissait son devoir. Retourner au camp, rapporter l'information, laisser Moreau décider de la suite. L'armée avait besoin de lui. Mais son regard revint sans cesse à cette fenêtre du second étage, à cette ombre qui avait bougé trop vite.
Et si le Corbeau était dans cette maison ? Et s'il ne restait là qu'une heure, et que tout l'or filait vers l'Angleterre comme la fumée des braseros ?
Il attendit la tombée de la nuit. À neuf heures, la vieille femme plia son balai et rentra. Le laitier disparut par la ruelle. La redingote ne repassa plus. Mabillon compta une dernière fois les fenêtres du sept, en repéra une entrouverte au rez-de-chaussée, sur l'arrière, par un passage qui longeait les jardins.
Il s'y glissa comme un chat efflanqué, le dos collé au mur de pierre, écoutant le silence entre les gouttes.
La fenêtre céda sans cri. Il se retrouva dans une cuisine vide, des casseroles encore grasses sur la pierre, un bol de café à moitié plein et tiède. Le poêle était encore chaud. On avait mangé là, il y a peu. Plusieurs hommes, à en juger par le nombre de tasses retournées sur l'égouttoir.
Il monta l'escalier sur la pointe des bottes, entre deux planches qui menaçaient d'être plus anciennes que l'Europe.
La salle au premier était éclairée par deux chandelles. Des cartes étalaient leur papier jaune sur une table. Mabillon reconnut la disposition des lignes alliées autour de Waterloo, annotées de ses propres yeux. Mais sur la table, un coffre de fer, noir, renforcé aux angles, un cadenas lourd comme une pierre tombale.
Il s'approcha. La main tendue. La serrure était intacte. Il chercha la clé dans les tiroirs du secrétaire, tira un à un les dossiers. Factures de fourrage. Correspondance commerciale. Rien d'autre.
Puis, sous une pile de serviettes, il trouva une sculpture en bois : une plume. Une plume de corbeau, taillée assez grossièrement pour être un signe de reconnaissance. Il la retourna. Au creux, une encoche fine. Une clé.
Il recula vers le coffre, la plume-clé à la main, quand le parquet craqua derrière lui.
— Lâchez ça doucement, monsieur le commis.
La voix venait de la porte. Mabillon se retourna lentement, les mains ouvertes. Un homme se tenait là, mince, glabre, vêtu de noir, un pistolet au poing. Derrière lui, deux autres formes dans l'ombre, le fusil visible à hauteur de hanche.
— Je me suis perdu, tenta Mabillon. Je cherchais le logis du marchand de laines.
— Le marchand de laines est au cimetière depuis mardi. Vous êtes de la Commission, ou de l'armée française ? Ça m'est égal. Montez les mains contre le mur.
Mabillon ne bougea pas. Son esprit calcula les distances : la fenêtre à sa gauche, le pistolet à douze pas, les deux autres à l'encadrure. Il n'avait ni sabre ni pistolet, rien que son couteau de poche et une lettre compromettante qui brûlait contre sa jambe.
Les deux hommes s'avancèrent. Il pouvait les entendre respirer. Le premier baissa le pistolet quand il fut à trois pas pour crocheter ses poignets.
Mabillon frappa.
Son coude partit dans la gorge du glabre, qui s'effondra avec un gargouillis. Il plongea vers la fenêtre, roula sur l'épaule dans la pluie, mais une main de fer agrippa son col. Il se débattit, mordit le poignet qui le tenait, entendit un cri de loup. Puis quelque chose s'abattit sur sa nuque, et le monde bascula dans une blancheur douloureuse qui se referma en noir.
— Où est Mabillon ?
Moreau avait posé la question trois fois. Chaque fois, la réponse venait avec un bruit de tonnerre lointain : les canonnades qui avaient repris à l'aube et ne s'étaient plus arrêtées depuis la nuit.
Le sergent Carpentier, venu du poste de garde, tordait son chapeau comme un chiffon dans ses mains.
— Il n'est pas rentré, capitaine. Personne ne l'a vu depuis qu'il est parti pour la ville.
Moreau fit trois pas dans sa tente, les mâchoires serrées, la douleur à l'épaule irradiant dans tout le côté droit. Bastien, ligoté et ficelé dans le coin de la toile, l'observait avec des yeux de fièvre et de rancune.
— Vous allez perdre votre homme, murmura le prisonnier. Ils ne font pas de prisonniers au nid. C'est la maison du Corbeau. Personne n'y entre et n'en sort vivant.
— Ta gueule. Moreau cracha plus qu'il ne dit, s'approchant du captif. Tu connais cette maison ?
Le visage de Bastien se referma, mais trop tard. Ses yeux avaient tressailli à la mention du Corbeau. Ce garçon savait plus qu'il n'en disait, et chaque heure qui passait avivait cette certitude chez Moreau.
— Alors vous m'emmenerez.
— Non. Je vous… j'irai moi-même. Mabillon est mon adjoint. Je ne le laisse pas moisir dans leur cave pendant que vous autres, officiers, vous jouez aux quilles avec le destin de l'Europe.
Il cracha le mot « vous autres » comme un juron, puis se calma, posant ses mains à plat sur la table de campagne où s'étalait la carte de la région. La fièvre commençait à brouiller ses pensées, des ombres dansant aux coins de sa vision. Mais une idée s'était ancrée, nette comme un coup de hache : s'il laissait Mabillon derrière, la mutinerie serait inévitable. Ce ne serait pas une question d'or. Ce serait une question de sang versé pour rien.
— Sergent, dit-il d'une voix qui voulut être ferme et qui se brisa sur la toux, vous allez rassembler une demi-douzaine d'hommes sûrs et m'attendre aux abords de la ville, près de la porte de Louvain. Je ne reviendrai pas sans lui.
— Et si le général vous attend pour la revue ?
— Le général attendra. La bataille attendra. Mais un homme comme Mabillon, on ne le trouve qu'une fois dans une vie, et on ne l'abandonne pas, même si le monde doit basculer dans le sang jusqu'aux genoux.
Carpentier hésita un quart de seconde, puis son menton se releva.
— À vos ordres, capitaine. Mais si vous ne revenez pas, qui dira à ses hommes que vous êtes mort ?
Moreau s'arrêta à l'entrée de la tente. Il regarda le ciel rougeoyant à l'ouest, là-bas, vers Mont-Saint-Jean, où des dizaines de milliers d'hommes allaient se déchirer demain au chant des boulets.
— Dites-leur que je suis mort pour autre chose que de l'or.
Il sortit dans la nuit, la douleur à l'épaule comme un clou brûlant sous la peau, une idée ne lâchant pas son crâne : si Mabillon était capturé, alors le Corbeau savait déjà que quelqu'un approchait. Et si le Corbeau savait que quelqu'un approchait, alors rien n'était plus comme avant.
Dans sa tente, laissé seul avec ses liens serrés et sa rancune amère, Bastien le vit partir sans un mot, les yeux brillants d'une lueur que Mabillon n'aurait pas su lire, mais que le capitaine, dans un éclair de lucidité fiévreuse, devina avant que la toile ne se referme :
Ce garçon attendait quelque chose. Et Moreau ne savait pas encore quoi.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.