L'Or de l'Empereur
Lire le chapitre 20: Blood and Mud
La pluie s'était enfin arrêtée, mais la boue, elle, régnait. Elle engloutissait les sabots des chevaux jusqu'au jarret, collait aux capotes comme une seconde peau et rendait chaque pas de la patrouille de Moreau plus pénible que le précédent. La douleur à son épaule, mal bandée sous sa capote, battait en cadence avec son pouls — un rappel fébrile que son corps n'était plus fiable.
— La bâtisse est à deux cents pas, souffla le caporal Leblanc, collé dos contre un saule.
Moreau cligna des yeux pour percer l'obscurité. La maison de la rue des Éperonniers se dressait, étroite et sombre, sa façade lépreuse à peine éclairée par un réverbère à huile qui grésillait. Pas de lumière aux étages. Pas de mouvement aux fenêtres. Trop calme.
— Tu es sûr que Mabillon est dedans ?
Leblanc acquiesça. Le petit espion que Moreau avait envoyé en éclaireur avait vu deux hommes entrer avec un prisonnier enchaîné, une heure avant la tombée de la nuit. Depuis, rien.
Moreau s'adossa à l'arbre et jura à voix basse. Son plan était une folie — trois hommes contre une maison inconnue, sans appui, à la veille de la plus grande bataille depuis Austerlitz. Mais Mabillon était son adjoint, son ami, le seul homme qu'il pouvait encore croire loyal au milieu d'un nid de traîtres. Le laisser à la merci du Corbeau n'était pas une option.
— Leblanc, tu fais le tour par le cul-de-sac. Masson, tu couvres la porte principale. Je passe par la cour arrière.
— Et si on est attendus ? grogna Masson, la main crispée sur son mousqueton.
— Alors on fera du bruit.
Il leur avait fallu un quart d'heure pour contourner les postes de garde éparpillés autour du camp, encore en pleine effervescence. Les feux de bivouac brûlaient plus haut que d'ordinaire — la nouvelle était passée comme une traînée de poudre : l'Empereur lui-même avait quitté Charleroi pour rejoindre les lignes. Dans les rangs, des hommes que Moreau avait entendus murmurer de mutinerie quelques heures plus tôt chantaient maintenant des couplets sur les victoires d'Italie.
L'argent achetait tout. Et lui ne l'avait toujours pas.
La cour arrière de la maison était encombrée de barriques de bière et d'un tas de fumier encore fumant. Moreau se plaqua contre le mur de briques, écouta. Des voix — deux, peut-être trois — montaient du sous-sol. Il compta les briques jusqu'à la fenêtre du rez-de-chaussée, une petite ouverture carrée donnant sur un cellier. L'huis était entrebâillé d'un doigt, assez pour glisser une lame.
Il sortit son couteau et poussa la fenêtre de quelques centimètres à peine. Son épaule hurlait à chaque mouvement, une torsion mordante qui irradiait jusqu'à ses côtes. Il serra les dents et passa le buste dans l'embrasure, puis bascula à l'intérieur dans un roulé-boulé aussi muet que possible.
Le cellier empestait le moisi et le vin aigre. Il se redressa lentement. Une porte de chêne fermait l'accès vers le reste de la maison. Sur sa gauche, un escalier de bois descendait vers la cave — exactement là où il entendait les voix.
*— Encore rien, disait un homme. Le Corbeau va s'impatienter.*
*— Il patientera comme il voudra. Le messager anglais n'est pas encore passé.*
Moreau se figea. Un *messager anglais* — à cette heure ? Dans une maison de retraite supposée être un nid d'espions français ? Les pièces de ce puzzle commençaient à s'emboîter de la pire des façons.
Il descendit trois marches. Les voix devenaient plus distinctes. Il vit par une fente du chambranle, dans la cave voûtée éclairée par deux lanternes, ses deux hommes autour d'une table couverte de cartes. Mabillon, ligoté sur une chaise au fond, la tête ballante, la chemise maculée de sang sec.
— Il est temps de le réveiller, dit l'un des hommes en se levant.
Moreau se décida alors. Il ne pouvait pas attendre que la situation dégénère. Il compta : deux hommes, une porte. Ses forces ne lui permettaient pas un assaut frontal à l'épée — mais peut-être avec l'avantage de la surprise.
Il poussa la porte d'un coup d'épaule, encaissant l'éclair de douleur qui lui traversa la nuque.
Les deux hommes se tournèrent, trop tard. Le premier reçut la crosse de son pistolet en plein visage et s'effondra sans un cri. L'autre eut le réflexe de dégainer, mais une balle de mousqueton le cueillit — Masson, qui venait de forcer la porte principale, encore en mouvement.
— Mabillon ! fit Moreau en traversant la pièce.
Le prisonnier leva la tête. Ses yeux étaient fiévreux, mais il esquissa un sourire en voyant Moreau couper ses liens à coups de lame.
— Vous êtes venu. J'ai cru que vous alliez me laisser moisir ici.
— Pas encore. Debout. Nous avons deux minutes avant que le reste de vos gardiens décide de descendre voir ce qui se passe.
Mabillon se leva avec peine, s'appuyant lourdement sur Moreau. Dans ce mouvement, il lui glissa dans le gousset un bout de papier plié, plus petit qu'une phalange.
— Trouvé ça dans le poêle éteint, au premier étage. Il était resté coincé dans le conduit. On dirait un télégramme avorté. Je n'ai pas pu le lire — ils m'ont mis en cave avant.
Moreau pressa la main du jeune homme et hocha la tête. Pas le temps de questionner. Pas le temps de déchiffrer la missive dans la cave ennemie.
La porte de la cour s'ouvrit sur un chemin de sortie que Leblanc avait déjà balisé — un trou dans la haie conduisant à une ruelle de service. Moreau poussa Mabillon à l'extérieur et le suivit.
— Vous deux, allez-y, dit-il à Masson. Prenez Mabillon et retournez au camp par le chemin des étangs.
— Et vous ?
— Je vous rejoins en traversant les champs en contrebas. À pied, un seul homme passera plus vite que deux.
C'était un mensonge — et il le savait. Le raccourci par les champs était une mare de boue liquide le long de la Sambre, putride et embourbée à la hauteur des hanches. Il mit une heure à rejoindre les premières tentes de son bivouac, fumant de fatigue, son épaule en feu.
Mabillon l'attendait près du feu de quartier, trois hommes à ses côtés. Son visage s'éclaira de soulagement, puis se figea.
— Vous êtes blessé ? demanda le sergent Bréval, accourant du poste.
Moreau secoua la tête et entra dans sa tente, loin des oreilles indiscrètes. Il s'assit sur un coffre, posa le pistolet sur sa rotule. Ses mains tremblaient de fièvre. Il déplia le papier de Mabillon à la lumière d'une chandelle grasse.
Quatre lignes serrées, écrites d'une main pressée — presque une sténographie. Il mit plusieurs secondes à déchiffrer l'écriture, une écriture tremblotante de Dumoulin.
*— Les caisses sont parties sous le couvert des vivres à Louvain. La cargaison ne suivra pas la route de Gembloux ; elle prendra la chaussée nord par Braine-l'Alleud et sera cachée dans le grenier d'une ferme nommée Caillou.*
Moreau laissa le papier lui échapper des mains. La ferme du Caillou. La petite métairie de plain-pied que l'armée utilisait comme point de ralliement pour les états-majors. L'argent du régiment était sous le toit du quartier général de Napoléon lui-même, à moins de trois lieues des lignes françaises.
Et les caisses embarquaient avec les charrois de vivres — en pleine mobilisation générale. Dans quelques heures, tout ce qui restait de transportable dans ce camp serait chargé, bougé, réaffecté. L'argent pouvait être reparti avant qu'il tombe entre les mains humaines.
Il leva la tête vers l'ouverture de sa tente. Au-delà du poteau de commandement, des rangées de tentes s'animaient en contravention de l'ordre immédiat : des courriers volaient à travers le camp, des cavaliers partaient vers le front.
Mabillon poussa la toile et entra sans attendre la permission.
— Capitaine, vous avez déchiffré ?
— Dumoulin a caché l'or dans la ferme du Caillou. Celle-là même qui va devenir le quartier général de l'Empereur quand il arrivera.
Le regard de Mabillon se durcit.
— Si ce message est authentique, il est possible que l'argent attendait là-bas depuis le début. Près du pouvoir pour mieux le corrompre.
— Ou bien c'est un piège.
— Sans doute. Mais au matin, la ferme sera remplie de soldats. Il nous faudra une centaine d'hommes pour l'ouvrir de force et une heure pour remonter le cercueil des vivres.
Moreau s'appuya contre le mât de la tente. Sa nuque brûlait. Ses doigts sentaient le papier humide. À travers la toile, il percevait le tumulte du camp qui s'éveillait — les ordres de rassemblement, le bruit des pièces de canon qu'on attelait, les hommes qui chargeaient les dernières cartouches.
Dans quelques heures, les lignes anglaises s'éveilleraient dans la brume sur un plateau de terres labourées à moins de six kilomètres. Et lui, capitaine de la misère, devait choisir : courir après l'or afin d'honorer sa promesse à ses hommes, ou mener un assaut contre le propre avant-poste de Napoléon à quelques heures d'une bataille qui déciderait du sort de l'Europe.
Il se releva, enfonça le papier plié dans sa poche de poitrine.
— Trois heures. Avant le réveil des avant-postes, dis-moi comment pénétrer dans la ferme du Caillou sans déclencher une alerte générale.
Mabillon pâlit.
— La ferme du Caillou, capitaine ? On parle du poste de commandement de Sa Majesté.
— Dans trois heures, le camp entier sera debout. D'ici cinq heures, les premiers éclopés de la plaine arriveront par vagues. Personne ne remarquera un officier de ravitaillement vérifiant des caisses de vivres. Sauf si j'ai l'air de me demander pourquoi la garnison du quartier général compte trois fois plus d'hommes que nécessaire pour trois canons de réserve.
Un temps.
— Alors il faut être très bon avec les clefs, répondit Mabillon.
Moreau cligna des yeux. Dans la douleur de son épaule encore fumante, dans la fatigue qui lui brouillait la vue, une seule pensée demeurait : il avait retrouvé l'or des régiments — à deux mille pas du nouveau lit de fer de l'Empereur.
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