L'Or de l'Empereur
Lire le chapitre 21: The Eve of Battle
La nuit tombait comme un linceul sur le camp français. Moreau sentait le froid gagner ses doigts, mais ce n'était pas la température qui le faisait frissonner. Des feux de bivouac s'étendaient à perte de vue, des milliers de petits points orange dans l'obscurité, et chaque flamme portait en elle la faim d'un homme, son espoir, sa peur. Les soldats ne chantaient pas, ce soir. Ils attendaient.
— Capitaine.
La voix de Mabillon le tira de sa contemplation. Son adjoint se tenait près de l'entrée de la tente, le bras en écharpe, le visage marqué par la douleur et la fatigue. Il avait refusé de rester à l'arrière, avait exigé de suivre Moreau jusqu'au bout. Têtu comme un Breton.
— On vient de hisser les aigles près de la ferme du Caillou. Les grenadiers de la Vieille Garde sont arrivés il y a une heure.
Moreau ferma les yeux un instant. Napoléon. L'Empereur était donc là, à quelques centaines de mètres de lui, et avec lui, son armée entière — sans solde, sans confiance, sans or.
— Il a convoqué les officiers d'état-major dans une heure, poursuivit Mabillon. Vous êtes sur la liste.
— Naturellement.
Moreau attrapa sa capote et l'enfila, grimaçant lorsque le mouvement tira sur sa blessure. La plaie à l'épaule, là où la balle anglaise avait traversé la chair au moulin, s'était infectée malgré les soins de fortune du chirurgien. La fièvre venait par vagues, lui brouillant l'esprit aux moments les plus inopportuns. Il aurait aimé un verre d'eau-de-vie, ou trois heures de sommeil. Il n'aurait ni l'un ni l'autre.
— Qu'est-ce qu'on dit à l'Empereur, Capitaine ?
Moreau regarda son adjoint. Mabillon était plus pâle que la neige, mais son regard restait clair. Lucide. Il méritait la vérité, autant que possible.
— On lui dit que la solde est sous contrôle. Que les caisses sont en sécurité derrière les lignes et qu'elles suivront l'armée après la victoire.
— C'est un mensonge.
— C'est un mensonge nécessaire. L'Empereur a besoin d'une armée qui marche demain, pas d'une mutinerie ce soir.
Mabillon hocha lentement la tête. Un pli amer tirait sa bouche.
— Et si quelqu'un d'autre lui a déjà dit la vérité ?
Cette idée avait traversé Moreau plus d'une fois ces dernières heures. Le Corbeau avait des hommes partout, dans chaque régiment, chaque état-major. Dumoulin était mort, mais son réseau survivait. Et si l'ennemi avait déjà distillé le poison ?
— Alors nous saurons ce que nous affrontons, répondit Moreau, la voix plus calme que son cœur. Allons-y.
La marche vers la Ferme du Caillou fut brève mais pénible. Les sentinelles se tenaient le long du chemin, silencieuses, leurs mousquets étincelant sous la lune. On sentait dans l'air une tension particulière, cette charge électrique qui précède l'orage. Demain, des dizaines de milliers d'hommes s'affronteraient sur ces champs de blé. Certains de leurs officiers levaient vers les étoiles un dernier regard, comme s'ils cherchaient à graver une image d'avenir dans leur mémoire.
Moreau avait vu trop de batailles. Il savait que demain, ces étoiles brilleraient sur des corps sans nom.
La ferme était éclairée comme un jour de fête : des lanternes partout, des feux dans la cour, des allées et venues d'officiers et d'ordonnances. L'Empereur avait installé ses quartiers dans une petite pièce à l'étage, en face du lit de camp où il ne dormirait pas. Ses cartes étaient déployées sur la grande table de ferme, autour de laquelle se pressaient déjà des généraux aux uniformes crottés par les chemins de Belgique.
Moreau resta à l'écart d'abord, s'imprégnant de la scène. Il cherchait le regard de quelqu'un qui saurait, de quelqu'un qui l'attendrait au piège. Mais les visages des officiers ne montraient que fatigue ou concentration. Ni plus ni moins que d'habitude.
— Moreau.
Une voix qu'il connaissait. Le général Bertrand, qui s'était approché sans bruit, l'observait de ses petits yeux vifs.
— L'Empereur vous demande en premier. Seul.
Moreau suivit Bertrand à travers la foule d'uniformes. À la porte de la pièce, Bertrand s'effaça et le laissa entrer.
Napoléon était assis face à la table, dos à une carte de la région qui couvrait toute la surface. Une bougie unique éclairait son visage pâle, marqué par les années de campagne. Il leva la tête à l'entrée de Moreau et le regarda sans mot dire, avec cette intensité qui faisait fléchir les maréchaux les plus braves.
— Capitaine Moreau, dit-il enfin. Je vous attendais hier. Vous étiez au moulin lorsque mes généraux ont trouvé des armes anglaises ? Dites-moi ce que vous avez découvert.
Moreau s'immobilisa au garde-à-vous, la plaie à l'épaule brûlante dans sa capote. Il sentit l'image des caisses de poudre congreave lui traverser l'esprit, puis celle du corps de Dumoulin s'effondrant dans le sous-bois, puis le regard de la comtesse avant qu'elle ne saute dans le vide. Des images à dire. À tout dire ? Non. Pas encore.
Le mensonge. Il fallait le mensonge pour protéger la mission, pour protéger ses hommes, pour que ces milliers de feux de bivouac ne se révoltent pas dans la nuit. Mais l'Empereur, on ne lui mentait pas impunément.
— Sire, dit Moreau, mes services ont retrouvé une partie significative de la solde. Une quantité suffisante pour payer plusieurs régiments jusqu'à Bruxelles. Le reste est sécurisé près de nos lignes.
Les yeux de l'Empereur se plissèrent.
— « Une partie significative ». C'est un rapport d'intendant, Moreau. Pas une réponse de soldat. Combien ?
— Cinq caisses sur vingt et une, Sire. Avec suffisamment d'argent pour les opérations immédiates.
C'était un chiffre approximatif, peut-être un mirage. Mais la fièvre travaillait son cerveau, et les mots glissaient de sa bouche avec une fluidité trompeuse, comme de la poussière de plâtre lancée en l'air dans l'espoir qu'elle retombe sur la vérité.
— Cinq caisses ? La solde de demain couvre à peine un quart des troupes.
— Pas toute l'armée, Sire. Les officiers n'ont pas d'explosion… Pas de révolte tant que la promesse d'or est là après la victoire. Après Waterloo, tout est payable.
Un long silence s'installa. Napoléon le dévisagea, et Moreau sentit la sueur ruisseler le long de sa colonne, froide, dans le courant de la nuit.
— Vous pensez qu'après Waterloo, tout est payable ? demanda l'Empereur. Vous êtes un quartermaster, Moreau. Vous savez que l'argent doit toujours précéder les canons. Mais je n'ai plus le temps de me soucier des comptables. Demain, ou nous gagnons avec les fusils et les baïonnettes, ou nous perdons tout.
Il se leva, marcha vers la fenêtre à rideaux, et regarda les points orange du camp français.
— Dubois ? demanda-t-il sans se retourner.
— Oui, Sire.
— Vous étaient assignés à la surveillance des lignes de ravitaillement entre Charleroi et notre position. Vous connaissez le terrain mieux que quiconque ici.
Moreau déglutit. Ce n'était pas le poste qu'il espérait, mais il pouvait peut-être encore garder un œil sur le Caillou, entrer dans la ferme si nécessaire…
— C'est cela, Sire.
Napoléon se retourna, et cette fois son regard semblait presque amical, presque humain, mais Moreau y vit aussi une étincelle d'acier.
— Vous êtes donc le gardien de mes lignes de ravitaillement. Vous pouvez en être fier, capitaine. Il y a des espions qui veulent couper la route vers Bruxelles demain. J'ai besoin d'hommes de confiance pour ne pas les laisser faire.
Un petit mot de plus, et Moreau pouvait battre en retraite, mais l'Empereur le retint d'un geste.
— Et Moreau, une autre chose. La caisse en bois que vos hommes ont apportée du moulin, ce matin ? Le général Dumoulin me l'avait signalée comme un élément important d'un plan de diversion. Vous la connaissez ?
Moreau sentit le sol se dérober sous ses pieds.
Dumoulin avait signalé la caisse ? À Napoléon lui-même ? Alors le général traître s'était arrangé pour que son cambriolage ait l'air d'une opération légitime, peut-être pour couvrir une partie de son réseau. Et la caisse contenait quoi ? De la poudre ? Des fusées ? Le morceau du plan que le Corbeau voulait faire parvenir aux Britanniques ?
Ou, plus dangereux encore : une caisse vide avec assez d'espace pour faire croire que l'or avait existé.
— Sire, je dois avouer que je ne connais pas le contenu de cette caisse en détail.
— Non ? Essuie-toi la tête, Moreau. Tu es plus pâle qu'un drapeau blanc et tes yeux sont lourds. Va voir les chirurgiens. Je ne veux pas perdre un bon quartier-maître avant la bataille.
Moreau salua et se retira, la fièvre le faisant tanguer. Derrière lui, les officiers commencèrent à se presser dans la pièce pour le conseil de guerre habituel. L'Empereur ne le regarda plus.
Une fois dans la cour, Mabillon l'attendait tapi dans l'ombre d'une charrette.
— Alors ?
— Il veut que je supervise les lignes de ravitaillement. Je serai loin du Caillou pendant la bataille.
— Et la caisse d'un moulin ?
— Il en a parlé. Il la connaît. Le Corbeau l'a envoyée — quand même — sous le sceau des opérations officielles. Une diversion. Pendant que nous courions après une piste de poudre, le vrai but était peut-être ailleurs.
Mabillon blêmit malgré sa propre pâleur.
— Alors c'était un miroir. Et l'or ?
Moreau secoua la tête, la douleur à l'épaule devenant presque insupportable. Les couleurs du camp dansaient devant ses yeux. Son plan, son seul plan, s'évaporait comme de la fumée de poudre sous la pluie.
Et soudain, une voix légère, féminine, flotta dans la nuit, à quelques mètres :
— Capitaine Moreau ? Quelle honnêteté rare, pour un officier de l'armée impériale.
Moreau se retourna, la main sur la poignée de son sabre. Dans la lumière d'une lanterne secouée par le vent, une silhouette féminine se découpait, vêtue d'un uniforme gris simple, mais il reconnut les yeux de glace de la comtesse de Vancy.
Elle était à l'intérieur du camp, sous un faux nom, et le sourire qui dansait sur ses lèvres n'avait de cordial que ce qu'un attrape-mouches a de charmant pour une guêpe.
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