L'Or de l'Empereur
Lire le chapitre 22: The Emperor’s Gaze
La tente impériale sentait la cire chaude, le cuir ciré et la poudre sèche. Napoléon se tenait debout devant une carte de la vallée, le dos tourné à Moreau. L’Empereur ne parlait pas à un officier : il toisait un fournisseur défaillant.
« Capitaine Moreau. » La voix trancha l’air comme une lame. « Vous m’avez affirmé que le trésor de l’armée était en sécurité. »
Moreau sentit la sueur perler sous son col, la fièvre qui lui rongeait les os. Il s’inclina, raide.
« Oui, Sire. Sous clé, à l’abri des regards. »
C’était un mensonge. L’or était dans un moulin, derrière les lignes ennemies. La vérité lui brûlait la gorge, mais il la retint.
Napoléon se retourna. Un geste vif de la main écarta un aide de camp. Les yeux gris, durs comme le silex, se plantèrent dans ceux de Moreau.
« Vous êtes un homme méthodique, Moreau. Pas un soldat d’élite, non. » L’Empereur marqua une pause. « Mais fiable. C’est pourquoi je vous confie les lignes de ravitaillement. Vous serez loin du champ de bataille, à l’est. Vous garantirez que mes canons ne manquent pas de poudre. »
Moreau cligna des yeux. Les lignes est. Le côté opposé de la Ferme du Caillou.
« Sire, je sollicitais un poste plus proche du quartier général. Une affaire personnelle…»
« Une affaire personnelle ? » Napoléon haussa un sourcil. « Nous sommes à la veille de la bataille qui décidera du sort de l’Europe, capitaine. Vos affaires personnelles sont secondaires. »
L’Empereur se tourna à nouveau vers la carte, sa cape noire tombant comme une aile funèbre.
« Vous partez dans deux heures. Disposez. »
Moreau salua, sortit à reculons. Dehors, la nuit était tombée. Des feux de bivouac clignotaient dans la plaine comme des étoiles malades. Il marcha jusqu’à un arbre isolé et s’y adossa, le souffle court.
Deux heures. Il avait deux heures pour rejoindre l’est, loin de tout. Loin de la Ferme du Caillou, où l’or allait être déplacé à l’aube.
Le Corbeau avait tout orchestré. Dumoulin tué. Mabillon capturé, puis libéré avec un message piégé. Et maintenant, cette assignation. Quelqu’un, très haut, avait chuchonné à l’oreille de l’Empereur. Quelqu’un qui connaissait les faiblesses de Moreau et savait le manœuvrer.
Il entendit des pas derrière lui. Il se retourna, la main sur la crosse de son pistolet.
Un sergent, visage creusé par la fatigue, s’arrêta à trois mètres.
« Capitaine. Les hommes parlent. Il y a des rumeurs. On dit que vous avez perdu l’or. On dit que nous allons nous battre pour rien. »
Moreau regarda le sergent. Derrière lui, dans l’ombre, d’autres soldats s’étaient massés. Une trentaine, peut-être. Des visages tendus, des mains qui ne tremblaient pas.
« L’or n’est pas perdu, sergent. Il est en lieu sûr. »
Un mensonge de plus. Le mensonge le plus lourd de sa vie.
« Alors pourquoi tout le monde parle de mutinerie ? » souffla le sergent. « Les gars se demandent pourquoi on se bat pour un empereur qui ne peut même pas payer son armée à temps. »
Moreau s’avança, baissa la voix.
« Écoute-moi, sergent. Demain, tu seras au combat. Le reste ne te regarde pas. Garde tes hommes en ligne. C’est un ordre. »
Le sergent hésita, puis acquiesça brièvement. Il fit signe aux autres, qui se dispersèrent en silence dans la nuit.
Moreau resta seul. Sa blessure à l’épaule le lançait, la fièvre lui brouillait la vision. Il pensa à Mabillon, blessé, incapable de l’accompagner. Il pensa à Genot, introuvable. Il pensa à la Comtesse de Vancy, quelque part dans le camp, souriant dans l’ombre.
Il n’avait ni or, ni preuve, ni alliés. Il n’avait qu’un mensonge et une blessure qui le dévorait de l’intérieur.
Le Corbeau l’avait mis en échec. Piégé à l’est, loin du théâtre des opérations, tandis que l’or serait déplacé vers la Ferme du Caillou sans lui.
Il ferma les yeux. La douleur pulsait. Mais dans le noir, une pensée fulgura.
Si le Corbeau voulait le tenir loin, c’est que sa présence près de la ferme était dangereuse. Le message chiffré n’était peut-être pas un piège. Peut-être était-il la carte d’une vérité que l’ennemi cherchait à dissimuler.
Moreau rouvrit les yeux. Il regarda vers l’est, vers sa nouvelle affectation. Puis il regarda vers l’ouest, où se dressait la ferme.
Il n’avait que deux heures.
Mais un homme qui n’a plus rien à perdre n’a plus besoin de permissions. Il défit son ceinturon, retira son uniforme du régiment. Il enfila une veste de civil qu’il gardait en réserve, sale et défraîchie. Il glissa son pistolet dans sa ceinture, chargea un sac de poudre et de balles.
Il n’irait pas vers l’est.
Il irait vers l’ouest, seul, cette nuit, avant l’aube. Avant que l’Empereur ne découvre la supercherie. Avant que le Corbeau ne déplace l’or.
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