L'Or de l'Empereur
Lire le chapitre 23: A Loyalty Divided
La pluie avait cessé, mais le ciel restait bas et lourd, comme si la terre entière retenait son souffle avant l'orage. Moreau avançait entre les tentes de campagne, le col de sa capote relevé, les bottes s'enfonçant dans une boue grasse qui semblait vouloir le retenir. Il avait abandonné son uniforme réglementaire—celui qui le marquait comme officier d'état-major—pour une simple veste de cavalier, usée au coude, dont le col était remonté et rabattu. À la ceinture, son pistolet et son sabre. Rien de plus.
Il n'était pas encore l'heure de rejoindre la Ferme du Caillou. Pas avant l'aube. Il lui restait des heures—des heures où l'impatience aurait pu le ronger, où la fièvre qui brûlait sa blessure aurait pu prendre le dessus sur sa volonté. C'est pour cela qu'il marchait vers l'infirmerie de campagne. Pour se souvenir de ce qu'il servait, et de ceux pour qui il servait.
L'odeur le frappa avant même qu'il ne soulève le rabat de toile. Sang séché, gangrène naissante, sueur aigre, et cette odeur douceâtre de pourriture qui lui rappelait qu'il n'était pas au bout de ses forces sans savoir qu'il était encore en vie. À l'intérieur, des rangs de civières installées sur le sol battu. Une cinquantaine d'hommes. Blessés de la veille, de l'avant-veille. Ceux que les chirurgiens avaient jugés trop gravement atteints pour être déplacés avant la bataille.
Le docteur Michaud—un vieux médecin militaire à barbe grise qui soignait son régiment depuis la campagne d'Espagne—leva les yeux à son entrée. Il le reconnut malgré la veste civile.
« Moreau. Vous n'êtes pas censé être parti vers l'est ? »
« Je suis parti. » Moreau s'accroupit près du premier civière, un jeune caporal à la jambe droite enveloppée d'un pansement imbibé de brun. L'enfant n'était pas réveillé. « Je reviens. »
Michaud s'approcha, les mains rougies, un chiffon graisseux jeté sur l'épaule. « Est-ce que vous avez perdu la raison ? Ces hommes vous respectent parce que vous êtes droit, pas parce que vous êtes idiot. Un officier qui déserte son poste pour une fantaisie… »
« Ce n'est pas une fantaisie. » Moreau se releva, et un frisson le parcourut—la fièvre, encore. Il serra les mâchoires. « J'ai besoin de voir quelqu'un ici. La femme Lefebvre. Elle était avec son mari quand il est mort ? »
Michaud cilla. « Lefebvre… » Il chercha dans sa mémoire, puis son visage s'assombrit. « Le sergent. Celui qui a pris une balle dans le ventre il y a deux jours. Il ne souffre plus. » Il fit un geste vague vers l'autre extrémité de la tente, où une silhouette féminine était accroupie près d'un homme qui gémissait. « Elle reste là. Elle n'a nulle part où aller. Veuve de guerre, comme tant d'autres. »
Moreau marcha entre les rangées de blessés, ralentissant parfois pour presser l'épaule d'un homme qu'il reconnaissait, échangeant un regard avec un soldat aux yeux fiévreux. Certains l'appelèrent par son nom. D'autres se turent, étonnés de voir leur officier de la logistique—celui qui tenait les comptes, les rations et la solde—parmi eux, sans larbin, sans cavalier, seul.
La femme était jeune, pas plus de vingt-cinq ans, les cheveux bruns tirés en arrière, le visage marqué par deux jours de veille et de larmes séchées. Ses doigts étaient enroulés autour de la main d'un soldat qu'elle ne connaissait pas—un simple soldat du 6e de ligne, la mâchoire fracturée, inconscient. Elle faisait ce que personne d'autre ne faisait : tenir la main d'un mourant qui n'était pas le sien.
« Madame Lefebvre ? »
Elle leva les yeux. Ses yeux étaient secs, mais rouges. « Capitaine. » Elle ne se leva pas. Elle ne semblait plus avoir la force de se lever. « Le docteur m'a dit que vous étiez parti. On a dit que vous aviez été assigné loin d'ici. Ce n'est pas vrai ? »
« Je suis ici. » Moreau s'accroupit près d'elle, brisant l'écart protocolaire. Sa cuisse droite le lança—la blessure, la fièvre. Il ne broncha pas. « Votre mari. Lefebvre. Vous étiez là quand il est mort ? »
Elle hocha la tête. Une des mèches folles s'échappa de son chignon et elle la repoussa avec un geste las. « Il était au poste de garde quand la patrouille anglaise a tiré depuis les bois. Une balle perdue. Il est tombé devant moi. Il a vécu encore quelques heures. » Elle s'interrompit, la voix serrée. « Il parlait de vous. Il a dit que vous étiez un homme d'honneur. »
Un pincement dans la poitrine, plus fort que la douleur de la hanche. Moreau baissa les yeux. « Je n'ai pas su éviter qu'il soit au poste ce soir-là. C'est moi qui avais établi la rotation. »
« Il ne vous en a pas voulu. » Elle fouilla dans la poche de son tablier de cuir. « Il m'a demandé de vous donner ça, s'il ne survivait pas. Un objet qu'il avait gagné au jeu, deux semaines plus tôt, à un officier du génie. » Elle tendit la main.
Moreau la prit. C'était une montre à gousset, en cuivre jaune, assez ordinaire. Le verre était craquelé et légèrement voilé. Il l'ouvrit : le cadran était intact, les chiffres romains gravés, l'aiguille des secondes immobilisée à une heure qui n'était pas la bonne. Mais quelque chose clochait Le boîtier était épais. Beaucoup trop épais pour une montre de cette facture.
« Il vous a dit que c'était un souvenir ? » demanda-t-il.
« Il n'a pas eu le temps de m'expliquer. Il disait juste… que vous comprendriez. Que vous pourriez faire ce qu'il n'avait pas pu faire. »
Moreau retourna la montre entre ses doigts. La fièvre lui brouillait légèrement la vue, mais il vit ce qui aurait dû être invisible : une petite vis de réglage au dos du boîtier, pas celle d'un mouvement d'horlogerie. Il sortit son couteau—le petit couteau pliant qu'il portait toujours—et inséra la lame fine dans la fente. Il tourna. Un déclic, presque inaudible.
Le dos du boîtier se détacha, révélant une cavité dans laquelle une feuille de papier très fine avait été roulée, serrée à l'intérieur. Elle était si mince qu'on aurait dit de la soie. Moreau tira délicatement.
La femme le regardait, muette de surprise. « Il ne m'a rien dit de ça. »
Moreau déplia la feuille. L'encre était pâle, écriture fine et pressée, celle d'un homme pressé ou inquiet. Une carte sur papier — des lignes, des hachures, des routes tracées d'une main fébrile. Au centre, un point marqué à la croix rouge, et autour, le croquis grossier d'un bâtiment avec un clocher. À côté, écrit en écriture microscopique :
*Itinéraire arrêté. Changement de dernière minute. Croix : église Sainte-Aldegonde. Les caisses passent à l'aube, avant le primaire. Il a déjà changé la donne. Mon témoignage est en lieu sûr. Méfiez-vous du courbeau — il vole avec les ailes de l'état-major.*
Une vague de froid traversa Moreau, contrastant avec la chaleur fébrile qui brûlait sa plaie. L'église Sainte-Aldegonde. Il connaissait ce nom. Un petit village—un hameau plutôt—à deux lieues au sud de la Ferme du Caillou. Sur la route secondaire qui descendait vers Charleroi. Un site que personne ne remarquerait en temps de bataille, trop éloigné du front pour être défendu, trop là pour être pillé.
Il avait été planifié de transporter l'or à l'aube. Au point où le Corbeau savait que les routes seraient bloquées, où les convois seraient ralentis par les colonnes en marche, où un chariot isolé passerait inaperçu dans la confusion d'un début de bataille. À l'aube. Dans quelques heures.
« Capitaine ? » La voix de la veuve Lefebvre était inquiète. « Qu'est-ce que c'est ? »
Moreau replia le document d'un geste précis, le re-glissa dans le boîtier, referma la montre et la mit dans sa poche. Il se releva avec une grimace qu'il tenta de masquer en la transformant en sourire douloureux. « C'est votre mari qui veille sur nous, Madame. C'est tout ce que je peux dire, et c'est déjà trop. »
Il hésita, puis ajouta, plus bas : « Vous devriez partir d'ici. Avant l'aube. Prenez les routes qui descendent vers le sud, rejoignez les civils. Le défilé qui vient va couper ces plaines comme une faux. »
« Partir ? Et les hommes ? »
« Le docteur Michaud restera. L'infirmerie des blessés reste. Mais vous n'êtes pas une religieuse, Madame Lefebvre. Vous avez encore une vie. »
Elle le dévisagea un long moment ; une expression étrange sur le visage, un mélange de fierté et de pitié. « Vous avez de la fièvre, capitaine. Vous ne vous rendez peut-être pas compte à quel point vous avez l'air mal. »
« Je me rends compte. » Il détourna le regard. « C'est justement pour ça que je vous dis de partir. La vie est courte, Madame. Votre mari l'a appris à ses dépens. »
Il fit demi-tour et commença à marcher vers la sortie, mais une silhouette bloqua l'ouverture de la tente. Mabillon. Le jeune lieutenant avait le bras en écharpe et le visage encore pâle de sa captivité à Bruxelles, mais ses yeux noirs étaient vifs et furieux.
« Je vous ai cherché partout. »
« Tu ne devrais pas être debout », dit Moreau, d'une voix neutre.
« Et toi tu ne devrais pas être en train de monter une mission au bout du bout de la ligne de front un homme seul, sans arrière-garde et sans ordre. Alors on est deux. » Mabillon claudiqua à côté de lui dans la boue. « Qu'est-ce que c'est que cette montre ? »
Moreau la sortit de sa poche, la fit glisser dans la main du lieutenant. « Ouvre le dos du boîtier. La vis, pas le sertissage. »
Mabillon s'exécuta, ses doigts valides travaillant avec une précision qui trahissait des heures passées à désamorcer des pièges ou des serrures. Il déplia la carte et la lut en silence. Ses sourcils se froncèrent.
« Le Corbeau a changé d'itinéraire. L'église Sainte-Aldegonde. » Il releva les yeux vers Moreau, un pli interrogateur sur le front. « Mais alors la ferme du Caillou… »
« Un leurre. Peut-être deux leurres. Lefebvre devait faire partie de ceux qui gardaient le premier itinéraire ; c'est comme ça qu'il a appris quelque chose, qu'il a trouvé la montre, qu'il a pris cette note. Il n'a pas eu le temps de la transmettre avant de mourir. » Moreau se massa la tempe, où la chaleur pulsait comme un tambour. « S'il y avait deux itinéraires, il y a peut-être deux fois la ferme. Mais l'église est une certitude—si ce document dit vrai. »
« Et maintenant ? »
Moreau regarda l'horizon. L'aube n'était plus qu'à quelques heures. L'aube—et avec elle, le début de la bataille, la visite de Napoléon à la ferme du Caillou, les canons anglais qui gronderaient au loin. Il avait eu un plan. Un plan simple, dangereux, déjà compromis. Maintenant que le Corbeau avait changé ses plans, tout était remis en question.
S'il fonçait sur l'église Sainte-Aldegonde, il risquait de trouver une église vide et un piège. S'il restait sur la ferme du Caillou, il pourrait rater le transport. S'il n'agissait pas du tout, l'armée serait sans solde après la bataille, quel que soit le vainqueur.
Un homme s'approcha dans le clair-obscur de l'aube—un caporal qu'il ne connaissait pas, portant une lanterne sourde. Il s'arrêta à quelques pas, salua d'un signe bref. « Capitaine Moreau ? »
« C'est moi. »
« Un mot, mon capitaine. » L'homme parlait bas, rapidement, les yeux aux aguets comme un chien. « Les hommes de la compagnie de Lefebvre m'ont dit de vous trouver. Nous avons entendu parler de la solde. De la caisse que vous cherchez. Tout le régiment en parle maintenant. Il y a des hommes qui pensent que vous vous êtes enfui. Et d'autres qui pensent que vous êtes la seule chose qui pourra nous payer ce qu'on nous doit. »
« Et vous ? Qu'est-ce que vous en pensez ? »
Le caporal marqua un temps. Puis il dit : « Je pense que si vous ne rentrez pas avant le matin, les sergents devront choisir entre les ordres du Colonel et la faim de leurs hommes. Et je ne suis pas certain que le Colonel gagne ce choix-là. »
Le poids cessa d'être uniquement dans les jambes. Il se logea dans la poitrine.
« Dites-leur que je reviens », répondit Moreau. Sa voix était ferme. Il n'en avait pas besoin de plus. « Dites-leur que j'ai trouvé ce que je cherchais. Ils auront leur solde. Tiendront-ils jusqu'à l'aube ? »
Le caporal hésita, puis hocha la tête. « Ils tiendront, mon capitaine. Parce que vous la leur donnez votre parole. »
Il partit, disparut entre les tentes comme il était venu. Moreau resta un instant, la main sur la montre dans sa poche, le regard fixé sur la ligne grise de l'horizon où l'aube s'annonçait par une pâle lumière d'agate. À côté de lui, Mabillon attendait, patient comme ceux qui ont compris que la décision ne leur appartient pas.
« Une église à l'aube », dit finalement Moreau, plus pour lui-même que pour son lieutenant. « Un itinéraire changé. Un vieux sergent qui meure avec un message dans une montre de jeu. » Il ferma les yeux un instant, cherchant un appui dans son propre corps, un calme sous la fièvre. « L'état-major. Le corbeau a des ailes dans l'état-major. Un officier qui connaît les ordres et les modifie sans éveiller le soupçon. »
Il se tourna vers Mabillon. « Tu as vu ce document. T'ai-je appris à lire les cartes ? »
« Oui. »
« Alors tu es le seul autre qui sait. Retourne au régiment. Tiens les hommes. S'ils murmurent, rappelle-leur que le paiement arrive. Ne parle pas de l'église. Ne parle pas de la ferme. Ne parle pas de moi. »
Mabillon ouvrit la bouche pour protester. Moreau le coupa d'un regard. « Ma décision est prise. »
Il s'engagea sur le chemin de terre qui menait vers le sud-ouest, la montre dans la poche intérieure de sa veste, battant contre son cœur comme un second pouls. La fièvre dansait dans ses tempes. Mais l'aube était encore loin—et Silhouette d'une église pointait à l'horizon.
Il marcha.
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