L'Or de l'Empereur
Lire le chapitre 25: The Flames of Doubt
La fumée le brûlait encore quand Moreau atteignit le périmètre du camp. Derrière lui, la tente de munitions crachait un panache noir vers un ciel qui commençait à pâlir. Des cris, des ordres, le martèlement des bottes. On l’avait vu courir, sans doute. Mais dans la confusion, chaque homme fuyait quelque chose.
Il se jeta entre deux chariots renversés, le souffle court, la main pressée contre la toile de son uniforme. La blessure sous le bandage le mordit, chaude, humide. Le sang avait traversé la gaze.
Trois hommes passèrent en courant, baïonnettes au canon. Ils criaient un nom — le sien, probablement. Moreau attendit que l’écho s’éteigne, puis il rampa vers les quartiers des officiers de l’état-major.
La tente de Delacour se dressait à l’écart, à mi-distance des Bivouacs et de la grande tente impériale. La toile ondulait à peine dans la brise légère de ce matin de juin. Personne aux alentours. Le feu avait attiré tout le monde vers l’est.
Moreau entra sans hésiter.
L’intérieur sentait l’encre et le cuir. Une table pliante, une couchette d’officier, un coffre ouvert. Des cartes déployées, des lettres classées par ordre. Delacour était un homme méthodique — c’était ce qui faisait de lui un bon traître.
Moreau fit glisser ses doigts sur le bord du coffre. Des liasses de papiers. Des rapports de rationnement, des ordres signés du maréchal Ney. Rien d’incriminant.
Son regard passa sur la table. Un buvard, des plumes, un encrier de bronze. Et là, sous une carte de la région de Mont-Saint-Jean, un coin de papier épais, doublé d’un fil de soie rouge.
Il le tira.
C’était un ordre signé de la main de Delacour, adressé au commandant de l’escorte de convoi numéro sept. Le texte ordonnait au détachement de dévier de la route de Braine-l’Alleud à hauteur du hameau de Plancenoit, de se poster derrière le bois, et d’attendre.
Trois heures plus tard, le convoi devait passer. Mais pas celui de Moreau.
« Le convoi du 5e régiment, souffla-t-il. Ceux que je pensais escorter. »
Le piège était simple. Delacour avait ordonné que l’escorte soit retirée, puis avait laissé le convoi sans défense traverser une zone de maraudeurs prétendument hostiles. Le rapport officiel dirait « attaque de partisans », le trésor serait perdu à jamais — déclaré volé par des ennemis inconnus.
Mais Delacour l’avait récupéré. Pour lui-même.
Une deuxième feuille traînait sous la première. Un reçu, signé d’une main que Moreau connaissait bien — celle d’un sergent-major du train des équipages, mort trois jours plus tôt d’une fièvre, selon les registres. Le reçu attestait du transfert de trois caisses estampillées « matériel de levage » vers une remise à la ferme du Caillou.
« La ferme. Où il m’a envoyé me faire tuer. »
Le puzzle s’assemblait. Delacour avait voulu que Moreau retrouve la trace du Caillou — pour que lui-même puisse se débarrasser d’un témoin gênant en y attirant les gardes de Napoléon. Puis, le corps disparu au fond d’un fossé, l’or restait à la ferme, sous la garde des hommes de Delacour. Le Corbeau n’avait plus qu’à attendre la fin de la bataille.
Mais Moreau n’était pas mort.
Il glissa les deux feuilles dans sa veste, sous une couture doublée, à l’abri de la pluie et du sang. Puis il fit encore une fois le tour de la tente. Son regard s’arrêta sur un petit secrétaire de campagne, fermé à clé.
Il prit la dague du corps d’un lieutenant qui pendait de sa ceinture dans une malle ouverte. Il ne fallut que deux coups pour faire céder le bois tendre.
À l’intérieur, une cuirasse noire, vernie, arborant les insignes de la Garde impériale. Delacour, un officier d’état-major, possédait une cuirasse de cuirassier lourd. Insolite. En dessous, une liasse de lettres échangées avec un banquier anglais de Bruxelles, datées des six derniers mois.
Moreau en lut une, rapidement.
« Le transfert s’opérera au coucher du soleil, le 17 au soir, à l’endroit convenu. Que nul ne sache que vous servez deux maîtres. »
Il relut la phrase. Deux maîtres. Napoléon et l’Angleterre.
Le cœur de Moreau battait un peu trop vite. Il replaça les lettres dans le coffre, referma le secrétaire tant bien que mal, et sortit de la tente dans la lumière montante du petit matin.
Le camp s’éveillait dans une effervescence contenue. Les feux refroidissaient, les hommes rassemblaient leurs armes. Dans trois heures, l’Empereur serait en selle.
Moreau contempla les feuilles dans sa main. Des preuves. Concrètes. Lisibles. Rien d’un témoignage d’ivrogne.
Une accusation publique suffirait-elle ? Il ferma les yeux. Il connaissait la réponse.
Delacour était un homme de confiance, nommé par Berthier lui-même, approuvé par Napoléon. Moreau n’était qu’un capitaine récemment dans les bonnes grâces de l’Empereur — et il avait menti à ce dernier deux heures plus tôt, en assurant que l’or était sous bonne garde.
S’il se présentait maintenant devant Napoléon avec ces papiers, la conversation prendrait une autre tournure. D’abord, l’Empereur lui demanderait pourquoi il avait affirmé le contraire. Ensuite, il exigerait de savoir comment il avait obtenu ces documents — en fouillant la tente d’un officier de son état-major, en pleine nuit, après avoir incendié le parc de munitions.
Delacour avait pensé à tout.
Il avait fait de Moreau un saboteur et un menteur avant de se révéler lui-même.
Un capitaine s’approcha, un aide de camp du maréchal Soult. Il s’arrêta à trois pas. « Moreau ? Vous cherchez le major Delacour ? Il vous a fait chercher partout. Il les recherche aussi, les prisonniers de la tente… »
Le sous-entendu flottait. Moreau garda un visage neutre.
« Dites-lui que je m’occupais d’un feu. Sans importance.
— Un feu ? On vous a vu fuir du parc à munitions, Moreau.
— J’allais chercher de l’eau. »
L’aide de camp le dévisagea, puis haussa les épaules. L’affaire ne le concernait pas assez. Il tourna les talons.
Moreau resta seul, au milieu du camp qui s’ébranlait.
Il regarda l’horizon. À la crête de Mont-Saint-Jean, la ligne alliée commençait à rosir sous les premières lueurs. L’infanterie anglaise érigeait des abatis, des canons roulaient en position. Dans quelques heures, le monde entier convergerait vers cette hauteur champêtre.
Et quelque part, entre cette crête et le chemin creux d’Ohain, dans une ferme qui servait de quartier général à son Empereur, trois caisses d’or dormaient sous une remise.
Le procès public était impossible. Delacour avait verrouillé chaque issue.
La justice de Moreau devrait passer par d’autres moyens.
Il fit quelques pas vers les lignes. Derrière lui, le soleil perçait par-dessus le bois. La fumée du parc aux munitions s’était dispersée dans le vent naissant, plus présente dans les narines que dans le ciel.
Un homme passa près de lui, tirant une mule chargée de biscuit de mer. « Brigadier Moreau, souffla-t-il sans s’arrêter. Votre régiment se rassemble derrière le verger. Le sergent Charpentier vous attend avant l’ordre d’avance. »
Moreau cligna des yeux. Il connaissait cet homme — le colosse de la 3e compagnie, celui qui avait parlé de mutinerie quelques jours plus tôt.
« On m’attend à la distribution des convois, répondit Moreau.
— Pas votre régiment, corrigea l’homme en attachant sa mule. On sait pour l’incendie. Et on sait pour la nuit d’avant.
— Que savez-vous ? »
L’homme s’arrêta. Il avait un visage grave et des yeux bleus fatigués. « On sait que vous avez mis votre carrière en feu pour quelques soldats qui se sont battus à vos côtés, brigadier. Et on sait que le major vous cherche. »
Il n’en dit pas plus, mais un accord tacite se noua dans le regard.
Moreau hocha la tête, une fois, et reprit sa route.
Il ne se rendit pas vers le parc aux charrois du côté de l’est, comme l’ordre l’imposait. Il prit la direction du verger.
Charpentier l’attendait, adossé à un poirier trop vieux pour porter ses fruits. Le sergent le salua d’un signe du menton.
« J’ai vu la fumée, dit le sergent. Et Delacour passer devant un piquet à une heure pas possible.
— Vous savez où il allait ?
— Pas besoin de le savoir. Il revient de là où dormait votre convoi, question de détail. Vous avez trouvé quelque chose contre lui ?
Moreau sortit les feuilles. Charpentier les parcourut rapidement, des yeux exercés à lire les ordres entre les lignes.
« C’est du solide, sergent. »
Charpentier rendit les papiers. « Solide oui. C’est juste dommage que l’Empereur ait déjà une opinion de vous. »
Il releva le col de sa vareuse, regarda l’aube qui s’étirait sur les prés mouillés. La première colonne de la division d’Erlon se déployait déjà derrière la ferme. Une musique lointaine — des fifres, un tambour. L’armée se mettait en marche.
« Quoi que vous fassiez, capitaine, dit Charpentier en s’écartant, faites-le en vitesse. L’Empereur déteste attendre son ordre. L’histoire n’attendra pas pour lui non plus. »
Le soleil d’un matin ordinaire se hissa par-dessus le rideau d’arbres des bois de Paris. Sur les hauteurs, au-dessus de la ferme du Caillou, les premières batteries françaises ouvraient leurs coffres à munitions. À moins d’une lieue, sous le mont Saint-Jean, une forêt d’acier brillait le long de la crête.
Moreau resta debout au milieu du verger, les feuilles de Delacour serrées contre sa poitrine, le regard perdu entre deux armées.
Il n’avait ni armée ni régiment. Il avait une blessure purulente, un visage sur la liste des déserteurs, et un secret contre le traître.
La plupart des hommes auraient fui.
Mais ce n’était pas parce que Delacour se croyait intouchable que la justice n’existait pas. Elle prenait juste d’autres armes. Le fusil d’un berger au bord d’un chemin creux. La corde d’un garçon d’écurie. Une pierre de son choix.
Charpentier avait raison. L’histoire n’attendait personne.
Moreau plia les papiers en un carré exact, les glissa dans sa poche intérieure. Puis il se mit en marche vers l’ouest, vers la ferme où dormait l’or, en homme qui n’avait pas fini de raconter sa version.
Derrière la crête, les tambours anglais roulèrent une réponse sourde. Et quelque part dans le camp impérial, Napoléon demanda son cheval.
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