L'Or de l'Empereur
Lire le chapitre 26: The Battle Begins
L’aube n’était pas encore levée, mais l’horizon à l’est rougeoyait déjà d’un feu qui n’avait rien de naturel. Les obusiers anglais, perchés sur le plateau de Mont-Saint-Jean, lançaient leurs premières salves d’essai par-dessus la vallée. Les détonations roulaient sur la terre humide, se répercutaient contre les fermes et les haies, comme un tambour funèbre annonçant le massacre à venir.
Moreau n’y prêta qu’une oreille distraite. Il avait volé l’uniforme d’un fourrier tué dans l’explosion, un habit bleu maculé de sang qu’il avait retourné pour cacher les taches, et il avançait à contre-courant du flot des troupes qui se massaient vers l’ouest. Le régiment de ligne qu’il croisait marchait au pas, les shakos enfoncés jusqu’aux yeux, les baïonnettes déjà fixées. Personne ne le regarda. Chaque homme était déjà dans sa bulle, dans cette transe qui précède le feu — corps tendus, pensées ailleurs, prières silencieuses.
Il atteignit le parc d’artillerie de réserve juste au moment où les conducteurs attelaient les caissons. Un adjudant, la voix éraillée par les ordres hurlés, le héla sans même le regarder.
« Toi ! Le fourrier ! Monte sur le troisième caisson et fais passer les caisses de poudre jusqu’au dépôt de la ferme du Caillou. »
Moreau resta immobile un instant. La ferme. La ferme était à l’ouest, près du quartier général impérial. Et le Corbeau — Delacour — avait placé le piège là-bas. Le document que Moreau avait dérobé dans sa tente indiquait que l’or avait transité par cette bâtisse avant d’être déplacé, mais quelle était la cache finale ? La lettre mentionnait une église, et Moreau se souvenait d’avoir vu un clocher pointu à l’est du champ de bataille, près du hameau de Papelotte. Une route secondaire y menait par un chemin creux qui serpentait entre les champs de seigle.
Encore un détour. Encore du temps perdu. Les canons anglais tonnaient maintenant avec plus de régularité. La bataille commencerait dans moins d’une heure, et l’Empereur donnerait l’ordre d’attaque à huit heures sonnantes. Après cela, le champ de bataille deviendrait une fournaise, et Delacour — le Corbeau — aurait les coudées franches, protégé par le chaos.
Les caissons d’infanterie formaient une colonne lente, escortée par une poignée de cavaliers fatigués. Il aurait été facile de se glisser dans la file et de gagner quelques kilomètres vers l’ouest dans la relative sécurité d’un convoi. Mais chaque minute qu’il passait loin de cette église était une minute que Delacour gagnait.
Moreau salua l’adjudant d’un geste bref, feignit de se diriger vers le caisson, puis bifurqua entre deux charrettes de foin. Il se faufila le long d’une haie d’aubépine, la douleur à son flanc le faisant grimacer à chaque enjambée. La blessure, mal bandée depuis la fuite, saignait à travers la toile de la chemise. Il sentît le sang chaud qui gouttait le long de sa hanche, se mêlant à la sueur et à la poussière.
Le chemin creux était désert. Au loin, la fumée des premiers coups de canon se levait en panaches gris contre le ciel pâle. Les sons de l’armée qui se mettait en branle — roulement des caissons, hennissements, caporal hurlant des ordres — s’atténuèrent derrière lui.
Il marcha une demi-heure. Le soleil perça enfin derrière les arbres, un disque rouge, sans chaleur, comme un œil blessé qui regardait la plaine. Moreau s’arrêta au bord du chemin pour reprendre son souffle, appuyé contre un orme. Son flanc le lançait. Il ferma les yeux un instant, s’obligea à respirer lentement, profondément, malgré le feu qui lui traversait les côtes.
Un bruit de pas derrière lui. Une botte qui froisse l’herbe.
Moreau pivota, la main sur la crosse de son pistolet volé à un mort de la veille. Une silhouette se tenait à dix pas, sortie d’un fourré d’églantiers — un homme corpulent, vêtu d’une capote de conducteur de mulets grise bordée de vert, une barbe de trois jours qui mangeait ses joues, un chapeau de feutre cabossé enfoncé sur le crâne.
Bastien. Le muletier mercenaire qu’on employait pour les transports de ravitaillement. Brun, trapu, rusé comme un renard — un homme que Moreau avait connu l’année précédente en Espagne, quand il convoyait de faux papiers pour les guérilleros et les francs-maçons dans un même voyage, selon le prix proposé.
« Capitaine. » Bastien souleva son chapeau d’un geste délibérément lent, laissant voir son sourire en coin. « On m’a dit que tu étais mort. Que tu t’étais fait sauter avec un dépôt de munitions. »
Moreau ne bougea pas. « Les rumeurs vont vite. »
« C’est pas moi qui me plaindrais tes rumeurs. » Bastien s’approcha, les mains écartées, paumes ouvertes, une vieille habitude de ceux qui savaient qu’on les prenait souvent pour des espions. « Mais t’as pas la tête d’un gars qui court vers le front. T’as plutôt la tête d’un gars qui fuit quelque chose. Ou d’un gars qui cherche quelque chose. »
Moreau hésita. Bastien était le dernier homme en qui il aurait eu confiance, mais c’était un survivant, et les survivants connaissaient souvent les chemins que les autres ne voyaient pas.
« Je cherche une église, » dit Moreau. « Vers Papelotte. Tu connais ? »
Le sourire de Bastien s’élargit. « Une église ? Capitaine, si tu veux prier, y’a des chapelles plus proches et plus sûres. Sauf si tu veux prier sur quelque chose qui vaut plus que des promesses. »
Moreau serra la mâchoire. « Je ne t’ai rien dit. »
« T’as pas besoin de me dire. » Bastien sortit une gourde de sa ceinture, but une gorgée puis la lui tendit. « J’ai vu le major Delacour inspecter cette église avant-hier soir, avec une douzaine d’hommes de son escorte. Ils portaient des caisses. Des caisses lourdes, de la taille d’un cercueil. Deux hommes par caisse. »
Moreau saisit la gourde, but sans la quitter des yeux. « Et pourquoi est-ce que tu me racontais ça ? »
« Parce que Delacour est un salaud, même pour un major. Et parce que je te dois une fierté. Il y a deux ans, en Espagne, tu as fait libérer une de mes cousines quand le régiment l’avait arrêtée pour contrebande. Je n’ai pas la mémoire courte. »
Il remit un pied dans l’herbe, les mains sur les hanches. « Mais je suis pas un saint. J’ai une charge de mulets qui m’attend près de la chaussée de Charleroi, et le convoi est payé pour arriver à l’ouest avant midi. Alors voilà ce que je te propose, capitaine. »
Il leva un doigt épais. « Je te conduis à cette église par un chemin que personne utilise — un sentier de braconniers qui longe la ferme de Mont-Saint-Jean du côté français. Tu me dis ce qu’il y a dans ces caisses, et si c’est ce que je crois, je prends un dixième de ce qu’elles contiennent et tu n’entends plus jamais parler de moi. Je sais pas pour toi, mais moi, je préfère ça que de me faire tuer pour une solde de quatre francs par jour. »
Moreau regarda l’homme un long instant. Il aurait voulu lui rire au nez, lui dire qu’il se trompait, que ce n’était que des documents et du matériel médical. Mais il n’avait pas le temps de jouer au plus fin avec un homme qui comptait chaque écume de cuivre dans ses poches.
« D’accord, » dit-il enfin. « Un dixième. Mais si tu me trahis, je te retrouverai. Et tu sais comment je m’y prends. »
Bastien eut un rire bref, sans joie. « Capitaine, si je voulais te trahir, je t’aurais déjà livré aux patrouilles qui te cherchent. On m’a vu t’aborder. Maintenant, suis-moi, et garde la tête basse. Dans une heure, ce champ sera un champ de cadavres, et j’aimerais pas être encore là quand les premiers boulets commenceront à tomber d’en face. »
Il bifurqua dans les buissons d’églantiers, Moreau sur ses talons. Le chemin était étroit, envahi de ronces et de liseron, et la douleur au flanc de Moreau battait à chaque pas. Mais il n’avait pas le choix. Delacour avait une heure d’avance au moins, et chaque minute que Moreau passait à respirer était une minute volée à la mort.
Derrière eux, les premières salves de l’artillerie française ouvrirent le bal. Un martèlement sourd secoua le sol, comme la respiration d’un géant qui s’éveille. La bataille commençait.
Moreau serra les dents et suivit le muletier dans les ronces. Il ne savait pas ce qui l’attendait dans ce clocher, mais il savait qu’en sortant il serait soit riche, soit mort. Et pouvait-être, à la fin, c’était la même chose.
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