L'Or de l'Empereur
Lire le chapitre 28: The Price of a Soldier
La balle siffla à un travers de doigt de l’oreille de Moreau, et le plomb mordit la pierre du tombeau derrière lui. Il riposta sans viser, pour tenir les têtes baissées, et roula sur le côté tandis qu’une seconde décharge éclatait dans le linceul de brume qui montait des fossés. Les ombres des soldats de Delacour dansaient entre les croix de fer, leurs silhouettes noires découpées sur l’aube sale qui rampait sur le champ de Waterloo.
— Moreau ! tonna la voix du major depuis l’abri d’un mausolée de marbre. Tu as choisi la tombe pour ton dernier sommeil. Autant que ce soit la bonne.
Moreau ne répondit pas. Il compta les coups dans sa tête. Quatre hommes, peut-être cinq, dispersés en arc de cercle. Bastien avait disparu derrière un buisson de houx, son vieux fusil à pierre levé, les yeux plissés par la fumée. Le crépitement lointain de l’artillerie française roulait comme un orage permanent au nord, mais ici, dans ce cimetière oublié, le monde se réduisait à la poudre, au sang, et à la vérité qui brûlait dans la poche de Moreau.
Il tira, vit un homme s’effondrer avec un cri étranglé, et se jeta derrière un angelot de pierre aux ailes rongées par la mousse. Le souffle court. Son épaule gauche le lançait, la plaie rouverte par l’effort, et le sang tiède coulait le long de son bras jusqu’à ses doigts engourdis.
— Delacour ! cria-t-il. Tes hommes savent-ils ce que tu as fait ? Savent-ils que tu as affamé ton propre régiment ?
Un ricanement répondit, plus proche.
— Ils savent que tu es un déserteur et un voleur, Moreau. Ils savent que tu as trahi l’Empereur. Le reste ne les regarde pas.
— Le reste les regarde, major ! La solde de six mois, volée à ceux qui meurent pour toi. Demande-leur s’ils préfèrent ton serment ou mon or.
Une hésitation. Un murmure entre les soldats, trop bas pour être saisi, mais Moreau le sentit comme on sent un coup de vent annonçant l’orage. Delacour le sentit aussi, et sa voix se durcit.
— Feu sur le déserteur ! Ne l’écoutez pas. Tire, Lambert, tire !
Un soldat hésita, son mousquet levé, le canon tremblant. Il avait vingt ans, peut-être. Et Moreau le reconnut — ce garçon avait été au quartier, la semaine passée, pour demander un avancement de solde, les joues creuses, la fierté en lambeaux.
— Lambert, dit Moreau d’une voix égale. Ta mère à Arras. Elle t’a donné son châle, n’est-ce pas ? Celui que tu portes sous ta capote. Tu m’as dit que tu lui envoyais chaque franc de ta paie.
Le canon du jeune soldat s’abaissa d’un cran.
— Comment…
— Je tiens les comptes de ce régiment, Lambert. Je sais ce qu’on te doit. Je sais que tu n’as pas reçu un sou depuis mars. Ce que tu as devant toi, c’est ce que Delacour t’a volé.
Un coup de feu partit de la gauche. La balle ricocha sur la pierre à deux pouces du visage de Moreau. Delacour, lui, ne discutait pas. Il avançait, le pistolet encore fumant, le visage convulsé.
— Assez de comédie ! Le Corbeau ne se laisse pas prendre par un rat de bureau.
Moreau se redressa. Lentement. Il sortit de sa poche la liasse de papiers, déchirée mais lisible, et la tint haut pour que les soldats la voient dans la lumière grise.
— Le Corbeau est une fiction, mes amis. Il n’y a pas de grand complot. Il n’y a qu’un officier qui a vendu son régiment pour une banque anglaise. Un homme qui a brûlé vos vivres, saigné vos paies, et qui irait ce soir dîner avec Wellington si le ciel l’autorisait.
Delacour éclata de rire, mais le rire sonnait faux. Il fit un pas de plus, et Moreau le vit quitter l’abri de son mausolée. Il était plus grand que lui, les épaules lourdes, la mâchoire serrée. Il tenait un sabre-briquet taché de brun, et ses yeux étaient deux braises.
— Tu crois que ces hommes savent lire, Moreau ? Tu crois qu’ils se soucient de tes paperasses ? Ils se soucient du fusil qui les nourrit et du sergent qui les commande.
Un silence. Puis Lambert, la voix cassée :
— Il n’y a pas de sergent ici, Delacour. Il n’y a qu’un voleur.
Delacour pivota. La fureur lui empourpra le cou. Et ce mouvement fut l’erreur qu’attendait Moreau. Il se jeta, le couteau de Bastien déjà dans la main gauche — il l’avait arraché à sa ceinture tandis qu’il se relevait. La lame traversa l’habit du major, glissa entre deux côtes, et s’enfonça dans la chair. Un faisceau de sang sombre jaillit. Delacour grogna, recula, la main plaquée sur le flanc, et le sabre lui échappa.
Moreau resta debout. Le poignard dégoulinait, la respiration rauque. Il avait le major à sa merci. Une seule poussée de plus, et tout serait fini : le secret, la course, la menace. Il leva la lame.
— Achève-le ! cria Bastien depuis les buissons. Tant qu’il respire, il nous tue !
Moreau hésita. Une seconde. Le temps d’une intuition.
Les yeux du major, grillés de douleur, se plissèrent. Et un sourire hideux tordit sa bouche.
— Tu veux savoir pourquoi j’ai fait tomber Lefebvre, Moreau ? Ce sergent que tu vénères tant ? Ce brave sous-officier qui t’a donné sa carte en mourant ?
Moreau baissa l’arme d’un millimètre. Delacour le vit.
— Lefebvre a été fusillé pour désertion, il y a six ans. Mais ce n’était pas pour désertion. C’était pour un vol, dans un convoi de Lyon. Il avait volé de l’or, lui aussi. Il était mon homme. Mon receleur. Et quand il a voulu se dédouaner, j’ai fait en sorte qu’il soit pris la main dans le sac. C’est moi qui l’ai abattu.
— Tu mens.
— Sa confession est là, Moreau. Sur moi. Dans ce convoi même que tu cherchais si bien. Le vrai écrit. De sa main, signé, daté, avec la liste des lingots qu’il avait détournés pour payer ses dettes de jeu à Bruxelles. C’est lui qui a commencé. Pas moi.
Delacour sortit la lettre de son habit d’une main tremblante, la montra aux hommes qui se rapprochaient, le regard partagé entre la curiosité et la haine.
— Voilà ton héros, Moreau. Un joueur. Un parjure. Un homme qui a vendu son régiment avant moi, et qui m’a montré la voie.
Le papier trembla dans la lumière. Moreau le prit. Le déplia. L’écriture, fine et nette, était celle qu’il avait vue sur la carte que Lefebvre avait glissée entre ses doigts mourants. La signature, Édouard Lefebvre, était indubitable. Le contenu — des aveux précis, des montants, des dates — était accablant.
La lettre tomba de ses mains.
Lambert s’en saisit, la lut, la relut. Puis il regarda Moreau avec une brutalité sans pitié.
— Il dit la vérité. Ton Lefebvre était un voleur.
Le soldat à côté de lui — un vieux grognard aux moustaches grises, le visage couturé de cicatrices — cracha par terre.
— Alors ils se valent. Et nous, on se bat pour qui ?
Un silence de plomb. Puis Moreau prit une longue inspiration, et la poussa dans ses poumons comme un juron. Il regarda la lettre, puis le major blessé, puis les hommes qui tenaient leurs fusils baissés, perdus entre deux trahisons.
— Vous ne vous battez pour personne, dit-il lentement. Vous vous battez pour vous. Pour votre paie. Pour votre solde. Pour vos mères, vos enfants, vos fermes. Delacour a volé Lefebvre avant qu’il ne vole le régiment. Mais ça n’efface pas ce que Delacour vous a volé, à vous, cette année. Pas un centime, mes amis. Et moi, je suis là, debout, avec l’adresse du magot dans la tête.
Il recula d’un pas, et posa le poignard à ses pieds. Il leva les mains, paumes ouvertes.
— Je ne vous demande pas de croire en moi. Je vous demande de croire en l’or. L’or qui est là, à trois pas sous cette terre, enfermé dans le caveau de cette église. Et je vous le partagerai. À tous. Également. C’est le prix d’un soldat.
Delacour tenta de protester, mais le grognard lui mit la crosse de son fusil entre les yeux, et sa nuque heurta la pierre du mausolée. Lambert s’agenouilla, lui lia les poignets avec la lanière de ses guêtres, et le releva sans douceur.
Les hommes se resserrèrent autour de Moreau. Regards durs, confiance neuve, doute encore trop vivace pour être tué.
Bastien surgit du buisson, le fusil claqué, et dit à voix basse :
— Il y a des patrouilles anglaises qui remontent du sud. On n’a pas le temps de fêter ça.
Moreau opina. Il regarda le major lié, puis la lettre dans la main de Lambert, puis le caveau où reposaient six mois de soldats dans des caisses de chêne.
— D’abord l’or, dit-il. Ensuite, on décidera quoi en faire.
Il n’ajouta pas ce qu’il pensait : l’or ne résoudrait rien. Il ne ramènerait pas Lefebvre. Il ne rendrait pas à Delacour ce que sa haine avait semé. Mais il tenait la vérité entre ses mains, et c’était plus lourd que tous les lingots de l’Empereur.
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