L'Or de l'Empereur
Lire le chapitre 30: Crossroads at Noon
Le canon tonnait à l’ouest, un grondement continu qui faisait vibrer la terre sous les sabots de leurs chevaux. Moreau s’arrêta au sommet d’une crête, Bastien à ses côtés, et regarda la plaine de Mont-Saint-Jean s’embraser.
— Bon Dieu, souffla Bastien. C’est l’enfer là-bas.
L’enfer, oui. La fumée des feux de bivouac se mêlait aux nuages de poudre, et les lignes anglaises s’étiraient comme un ruban rouge sous le soleil de midi. Les cuirassiers français se massaient en contrebas, casques et cuirasses étincelants, prêts à lancer la charge qui déciderait du sort du monde.
Derrière eux, dans une charrette dénichée dans une ferme abandonnée entre Papelotte et la ferme du Caillou, le poids du butin de Delacour pesait sur leurs pauvres bêtes. Plus de deux cent mille francs en or, pensa Moreau. Assez pour payer trois régiments, assez pour étouffer une mutinerie, assez pour sauver l’Empereur — ou pour faire de chaque homme un traître.
Il serra les rênes, la douleur à son épaule irradiant à chaque mouvement. Le sang séché tachait sa manche, mais il ne pouvait plus s’y arrêter.
Bastien le dévisagea d’un œil plissé, son vieux visage de contrebandier couturé par les intempéries et les nuits au guet.
— Tu hésites.
— Non. Moreau tourna sa monture vers l’ouest, vers la ligne française. Je décide.
— Et tu décides quoi, exactement ? Parce que cette charrette, elle pèse plus lourd que ta conscience, mon Capitaine.
Moreau ne répondit pas. Il ne savait plus lui-même ce qu’il pesait, entre son serment à l’Empereur, sa promesse aux soldats sans solde, et la mort de Lefebvre qui rongeait l’arrière de son crâne comme un ver. Mais il savait ce que décider un quartier-maître quand son armée risque de crever d’inanition, faute de paye et de foi : il fallait que les soldats voient l’or avant que les fantômes ne voient le sang. Il fallait que le régiment comprenne que la gloire se paie en argent comptant. Il piqua des deux.
— Grouille-toi, Bastien. La route va se fermer avant le couchant.
Ils dévalèrent la crête au galop, la charrette bringuebalant derrière eux, l’or claquant dans ses coffres comme des volets au vent. Des obus sifflaient au-dessus de leur tête, éclaboussant des geysers de terre noire dans les champs de seigle. Des blessés traînaient sur les chemins, des traînards s’abritaient derrière les haies, et déjà des dragons de la Garde se formaient en colonnes pour la charge.
Un officier à cheval, un jeune lieutenant aux aiguillettes neuves, les héla alors qu’ils approchaient des lignes :
— Halte ! Qui vive ?
— Capitaine Étienne Moreau, premier bataillon du 6e léger. Je transporte de la solde pour les troupes. Laissez-moi passer vers le poste de commandement.
Le lieutenant baissa les yeux vers la charrette, vers les caisses en bois massif, puis vers le sang sur l’épaule de Moreau. Il ouvrit la bouche pour répondre, mais le canon déchira le ciel à trois cents mètres d’eux, et l’air se remplit d’un rugissement d’acier et de fer — une volée de mitraille anglaise qui faucha la moitié de l’escadron de dragons en contrebas.
Les chevaux hurlèrent. Le lieutenant se jeta à terre, son cheval s’effondrant sous lui dans un éclaboussement écarlate. Bastien tira Moreau par la manche :
— C’est la charge ! On va se faire piétiner, on va se faire prendre entre les deux ! On ne peut pas passer par là !
Moreau regarda la ligne de cavalerie française s’ébranler, cuirasses éblouissantes sous le soleil de midi, lances dressées comme une forêt d’acier, et derrière eux, tout au fond, il distingua un tourbillon de fumée sur la route de Charleroi : des silhouettes vertes et sombres, des schakos à pompons.
— Prussiens, murmura-t-il. Ils arrivent par le sud.
Bastien jura, tira sur les rênes de son propre cheval.
— Alors on fout le camp, on cache l’or, et on revient après la bataille, ou bien on attend qu’ils soient passés…
— Non.
La voix de Moreau était sèche, tranchante comme un rasoir. Il remonta sur sa monture, le sang perçant à travers son bandage.
— Écoute-moi, Bastien. Si ces Prussiens nous capturent, ils prendront l’or. Si l’or tombe entre leurs mains, Napoléon perd l’armée, et si Napoléon perd l’armée… Il montra la plaine d’un geste large, où la bataille se consumait déjà dans un brasier de fumée et de fer. Ils vont tous mourir là, dans une heure ou dans trois. Alors écoute-moi bien, maintenant. Prends la charrette, va vers ce bois là-bas, celui qui est à main gauche, et enterres-en la moitié. Enterres-en la moitié et garde le quart pour toi. Le reste, je le porterai sur mon dos jusqu’au poste de commandement, et je le leur donnerai à travers le feu anglais si je le peux.
Bastien écarquilla les yeux, son visage de cuir se décomposant lentement.
— Tu comptes passer *à travers* les lignes ? Tu es blessé, tu es seul, et tu veux porter cinq mille francs d’or dans ton sac à dos au milieu d’une charge de cavalerie ?
— Oui.
Moreau sauta de son cheval, s’empara d’un coffre de fer, l’ouvrit d’un geste sec, et transféra son contenu — des rouleaux de louis d’or, lourds et glacés — dans son havresac de campagne. Il boucla la sangle.
— Il en faut pas plus. Cinquante mille francs suffisent à payer la garde. Va-t’en maintenant. Va-t’en, et si je ne reviens pas, tu sais ce que tu as à faire.
Bastien le regarda un instant, un mélange d’incrédulité et d’étrange respect traversant son regard. Puis il tira sur les rênes, fit tourner la charrette, et fouetta les chevaux vers le bois, disparaissant dans un rideau de fumée et d’arbres.
Moreau respira un grand coup, sentit le fer de son épaule grincer à chaque mouvement, et se mit à courir à travers le champ labouré. L’herbe était haute et grasse — du seigle encore vert — et les boulets sifflaient en rafales au-dessus de sa tête, certains tombant à trente mètres, projetant des mottes de terre dans son visage. Il courait, tête baissée, le sacs d’or frappant ses reins, les seins serrés, chaque respiration lui arrachant une plainte.
Il ne vit pas d’où ils arrivèrent. Une volée de silhouettes sombres, vertes et noires, surgit du ravin à sa droite, au milieu des broussailles — des fantassins prussiens, baïonnettes pointées, visages noircis par la poudre.
— *Halt! Halt!*
Moreau tira son pistolet, mais la douleur dans son épaule le fit tressaillir une demi-seconde, et une crosse de fusil l’atteignit dans le dos. Sa vision vacilla. Il s’effondra dans la boue, l’or roulant sur lui, contre sa poitrine, et le dernier regard qu’il eut avant de sombrer fut celui d’un sous-officier prussien en surplomb, ses yeux d’un bleu pâle luisant sous son colback de cuir, qui scrutait son sac ouvert, l’or scintillant au soleil de midi.
— *Nehmen Sie ihn*, dit l’homme d’une voix plate. *Und nehmen Sie das Gold.*
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