L'Or de l'Empereur
Lire le chapitre 31: A Prisoner’s Bargain
L’odeur de la poudre, du sang et de la terre retournée emplissait ses narines. Moreau revint à lui par à-coups, la joue pressée contre le sol d’une grange. Ses poignets étaient liés dans le dos, la corde mordant la chair à vif. Le monde tanguait, mais sa conscience s’accrochait, obstinée, comme un soldat qui refuse de lâcher son drapeau.
On le retourna d’une botte. Un visage se pencha sur lui. Un homme jeune, la moustache taillée court, l’uniforme vert sombre des chasseurs prussiens couvert de poussière. Deux étoiles d’argent sur le col. Un major.
— Il est réveillé, dit l’homme en français, avec un accent rugueux. Tant mieux. Nous avons à parler, monsieur le capitaine.
Moreau cracha du sable. Sa tête résonnait, là où la crosse d’un fusil l’avait rencontrée. Sa blessure à l’épaule le tiraillait, la chair chauffée à blanc sous les bandages maculés. Il cligna des yeux, évaluant la grange. Quatre soldats prussiens, fusils en main, alignés le long du mur. Des chevaux attachés dehors. L’après-midi filtrait par les planches disjointes, bas et doré. Waterloo. Il était encore sur le champ de bataille, quelque part au sud.
— Vous parlez français, dit Moreau, la voix rauque. Alors vous comprendrez ceci : vous perdez votre temps. Je suis un quartier-maître. Je n’ai que des paperasses dans ma sacoche.
Le major sourit. Un sourire mince, froid.
— La sacoche que vos hommes transportaient avec tant de soin ? Celle que vous teniez contre vous comme une mère son enfant ? Nous l’avons. Et elle ne contient pas des paperasses, capitaine. Elle contient de l’or. Beaucoup d’or.
Moreau força un rire, qui sonna creux.
— Vous vous trompez, major…
— Von Kluge, se présenta l’homme en inclinant brièvement la tête. Et je ne me trompe pas. Mes hommes vous ont vu traverser le champ de bataille en direction de l’église de Papelotte. Vous en êtes ressortis avec des sacs. Nous avons vu l’argent. Ne me prenez pas pour un imbécile.
Le sous-officier qui avait capturé Moreau s’approcha et jeta deux sacs de toile aux pieds du major. Von Kluge les ouvrit d’un geste sec. La lueur de l’or jaillit, brut, en lingots et en pièces. Cinquante mille francs, estima Moreau d’un coup d’œil. La moitié du trésor de Lefebvre. L’autre moitié était dans les bois, aux mains de Bastien.
— Voilà, dit Von Kluge. Un quartier-maître français qui se promène avec cinquante mille francs en pleine campagne. Vous êtes soit un voleur, soit un employé très confiant. Dans les deux cas, vous avez des informations que je veux.
Il s’accroupit devant Moreau, les mains croisées sur les genoux.
— Le reste de l’or. Vous étiez trop peu pour transporter la totalité du butin. Où est-il ?
Moreau le regarda. Sa tête cognait. Sa blessure pulsait. Son esprit, pourtant, restait froid, méthodique. C’était son métier, la comptabilité. Les inventaires. Les bilans. Le calcul des risques.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez, dit-il lentement. Cette or-là vient de la caisse régimentaire. Je devais la payer aux hommes. Il n’y a pas de reste.
Von Kluge hocha la tête, sans colère.
— Certes. Alors nous allons vous remettre aux autorités anglaises. Le général Wellington appréciera un officier français capturé avec cinquante mille francs volés. Peut-être vous fera-t-il pendre pour l’exemple. Peut-être vous échangera-t-il. Le plus probable, capitaine, c’est qu’il vous oubliera dans un cachot à Bruxelles jusqu’à la fin de la guerre, qui pourrait encore durer des années.
Il se releva.
— Ou bien… vous me dites où est le reste de l’or, et je vous laisse marcher. Vous retournez vers vos lignes. Vous me jurez qu’on ne s’est jamais vus. Ma parole d’officier.
— Votre parole ? ironisa Moreau. Nous sommes ennemis.
— Et pourtant, je vous parle. Je ne vous ai pas tué. Je pourrais vous donner à mes hommes, qui vous auraient déjà ouvert le ventre pour vous faire cracher vos secrets. Je ne le fais pas. Pourquoi ? Parce que je sais que vous êtes un soldat, pas un fanatique. Vous voulez servir votre empereur ? L’or que vous cachez ne lui servira à rien s’il perd cette bataille. Et il est en train de la perdre, croyez-moi. La cavalerie française s’épuise contre les carrés anglais comme l’eau contre le roc.
Moreau savait qu’il ne mentait pas complètement. Il avait vu les charges, de loin, avant d’être capturé. Le fracas des sabres, la fumée des canons, l’avance inexorable des Anglais qui pinçaient le flanc français.
— Et si je vous dis où il est, dit Moreau, vous me laissez partir. Avec l’or que vous avez.
— Il y a une meilleure offre, dit Von Kluge. Vous me dites où est le reste. Vous repartez avec une moitié de ce que vous transportiez. Disons… vingt-cinq mille francs. Une compensation pour votre peine. Je garde le reste, je le déclare comme butin de guerre. Nous sommes tous les deux gagnants.
Moreau le dévisagea. Il y avait une goutte de sueur au front de Von Kluge. Une tension dans sa mâchoire. Cet homme n’était pas un idéologue. Il voulait l’or, et il voulait plus que cinquante mille francs. Il voulait la totalité.
— Comment savez-vous qu’il y a un reste ? demanda Moreau lentement.
Von Kluge eut un sourire en coin.
— Parce que je connais les églises de cette région. La crypte de Papelotte était assez grande pour deux cents mille francs, peut-être plus. Vos hommes en transportaient la moitié. L’autre moitié n’a pas pu disparaître dans les airs.
Moreau se tut. Son esprit tournait, malgré la douleur. Deux cents mille francs. C’était le montant que les lettres de Delacour indiquaient. Mais ce que Delacour avait planqué dans le caveau, c’était cinquante mille francs. Le reste… le reste était ailleurs.
Et c’est là qu’une idée lui vint, fulgurante.
Le sac à dos de Moreau. Sa sacoche de quartier-maître, qu’il avait portée toute la campagne, qui contenait ses carnets, sa boussole, ses provisions. Les Prussiens l’avaient prise. Mais elle était lourde. Beaucoup trop lourde pour des papiers. Il n’y avait pas fait attention, dans la panique et la douleur. Mais maintenant, étendu sur le sol, il se rappela.
Lambert. Son adjoint. Lors de la fuite de l’église, Lambert avait glissé quelque chose dans la doublure du sac. « Un filet de sécurité, avait-il murmuré. Si on nous sépare. » Moreau n’avait pas demandé plus. Il avait fait confiance.
Mais maintenant, il savait. La sacoche contenait les carnets, la boussole, ses effets personnels… et un compartiment secret, cousu dans le cuir, que Lambert avait dessiné des semaines auparavant, dans une autre vie, quand ils planifiaient encore des opérations d’intendance.
Le compartiment était plus lourd que du papier. Plus dense que des provisions. Et s’il contenait ce que Moreau commençait à soupçonner, alors il avait l’or avec lui. Depuis le début. L’église de Papelotte était une simple diversion, une piste qu’on voulait laisser à Delacour. Le véritable trésor n’avait jamais quitté le sac à dos du quartier-maître.
Il fallait qu’il voie le sac. Qu’il confirme.
— Je vais réfléchir à votre offre, dit Moreau prudemment. Mais j’ai besoin de boire. Et j’ai besoin de mes affaires. Un prisonnier a droit à ses effets personnels, même chez les barbares.
Von Kluge rit, un son bref et sans chaleur.
— Vous n’êtes pas en position de négocier, capitaine. Vous êtes un prisonnier. Vous n’avez rien à exiger.
— J’ai l’or, répondit Moreau. Et il n’est pas où vous le pensez. Si vous voulez la totalité, vous devrez me laisser respirer.
Un silence. Le major le regardait, les yeux plissés.
— Montrez-moi le sac, insista Moreau. Vous êtes convaincu qu’il contient cinquante mille francs. Si je peux le voir, je saurai si vous avez pris la totalité de ma cargaison. Et je saurai si c’est le moment de négocier.
Von Kluge hésita. Puis il fit signe à un soldat. Ce dernier apporta le sac, un vieux cuir usé, avec la boucle de laiton. Il le jeta à deux mètres de Moreau.
— Voilà. Contentez-vous.
Moreau se pencha, impossible avec les mains liées dans le dos. Il ne pouvait pas l’ouvrir. Mais il n’avait pas besoin de l’ouvrir. Il connaissait ce sac. Il connaissait chaque couture, chaque repli, chaque fissure dans le cuir. Et il vit quelque chose qu’il n’avait pas vu plus tôt.
Le sac était plus épais qu’il ne l’avait laissé. Le fond, légèrement bombé. La double couture, côté droit, mal recousue d’un fil grossier. Lambert. Lambert avait ajouté le compartiment pendant que Moreau dormait. Lambert avait réparti l’or, une partie dans les sacs transportés, une partie dans la sacoche.
Cinquante mille francs dans les sacs que les Prussiens avaient pris. Le reste, dans le compartiment cousu.
Moreau releva les yeux vers Von Kluge.
— Vous êtes malin, major. Mais vous vous trompez sur un point.
— Lequel ?
Moreau sourit, et malgré sa faiblesse, le sourire était confiant.
— Vous pensez que je veux cet or pour moi. Pour fuir. Mais la vérité, c’est que je le veux pour mon armée. Et si vous me le prenez, mes soldats se mutineront, et vos camarades anglais les massacreront. Vous voulez voir un spectacle sordide ? C’en sera un.
Von Kluge sembla déconcerté.
— Vous parlez sans cesse de votre armée, mais vous êtes seul, captif, avec les mains liées. Vous ne pouvez pas lui rendre cet or.
— Je ne suis pas seul, répliqua Moreau. J’ai des hommes encore en vie sur le champ de bataille. J’ai des gens qui savent où je suis. Et j’ai le temps, major. Vous voulez la totalité de l’or ? Vous voulez éviter les complications ? Alors détachez-moi, rendez-moi mon sac, et laissez-moi partir avec la moitié. C’est mon offre finale.
C’était un bluff. Il n’avait pas de renforts à proximité. Ses hommes étaient dispersés, morts pour la plupart, ou en train de charger les lignes anglaises. Mais Von Kluge ne le savait pas.
Le major étudia longuement le Français, immobile. Les éclats de canon retentirent au loin, un roulement sourd et continu, comme un orage qui n’en finissait pas. La bataille faisait rage, et chaque minute les rapprochait de la fin.
— Qu’est-ce qui me garantit que vous tiendrez parole ? demanda Von Kluge. Que vous ne reviendrez pas avec vos soldats ?
— Ma parole de quartier-maître, répondit Moreau. La seule chose que je possède encore.
Von Kluge rit, et cette fois, le rire était presque sincère.
— Vous avez de l’audace, capitaine. Je vais y réfléchir. Mais en attendant, vous restez ici, avec vos mains liées, jusqu’à ce que j’aie décidé.
Il se tourna vers ses hommes.
— Gardez-le. S’il fait un mouvement suspect, vous savez quoi faire.
Les soldats reprirent leurs positions. Von Kluge sortit de la grange, le sac d’or sous le bras.
Moreau resta seul avec ses gardiens, le dos contre la paille, les yeux fixés sur la porte ouverte du sac qui était resté dans la grange. La sacoche. Avec son compartiment secret. Il pouvait presque la sentir contre son dos, le poids du métal cousu dans la doublure.
Lambert. Il fallait rejoindre Lambert. Il avait laissé l’adjoint blessé quelque part dans une ferme à l’ouest, avant que tout ne bascule. Si Von Kluge marchait sur son bluff, s’il retardait trop, le combat serait perdu. L’or serait perdu. Tout serait perdu.
Mais pour l’instant, il était en vie. Et le vrai trésor n’était pas dans les mains du Prussien. Il était à deux mètres de lui, dans un vieux sac de cuir, attendant d’être repris.
La bataille grondait. Plus bas. Plus proche.
Moreau ferma les yeux, prit une longue respiration, et attendit que le major revienne avec une réponse.
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