L'Or de l'Empereur
Lire le chapitre 32: The Afternoon Tide
L'odeur de la paille et du sang lui revint en pleine face. Moreau ouvrit les yeux sur un plafond de chaume, la douleur dans son épaule comme une lame rouillée qu'on tourne lentement. Il cligna des paupières, la mémoire lui revenant par fragments — le barn, Von Kluge, le paquet dehors.
Il se redressa d'un bloc. Le vertige le frappa, mais il le dompta.
Le barn était vide. La corde qui l'avait ligoté gisait en spirale sur le sol à côté de lui. Quelqu'un l'avait détaché.
Par la porte entrouverte, il vit le dos d'un sous-officier prussien qui fumait une pipe, adossé au mur, ses jambes croisées. Son paquet — *son* paquet, avec la vraie or à l'intérieur — était posé contre le mur à trois mètres du soldat.
Moreau compta les battements de son cœur. Un. Deux. Trois.
Il se leva sans un bruit. Ses bottes ne firent aucun craquement sur la paille tassée. Le sous-officier ne bougea pas. Il fredonnait quelque chose, une chanson lente, peut-être de Souabe ou de Bavière.
Moreau atteignit le paquet. Ses doigts se refermèrent sur la toile épaisse. Il sentit le poids — rassurant, familier — et le secret là-dedans, cousu par Lambert, ce fils de rien qui avait deviné la vérité avant tout le monde.
Il recula vers la porte arrière du barn.
Un craquement.
Le sous-officier tourna la tête. Leurs regards se croisèrent. L'homme ouvrit la bouche pour crier.
Moreau lança le paquet par la porte arrière, sauta à travers l'embrasure, roula dans l'herbe mouillée, se releva. Un coup de feu claqua derrière lui. La balle siffla à l'endroit où sa tête venait d'être.
Il courut.
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Le champ entre le barn et la route était un chaos de nuit en plein jour. Les tirs d'artillerie grondaient comme un orage permanent à l'est, là où l'armée anglaise se tenait. La lumière coupait bas, dorée et malade, comme si le soleil lui-même hésitait à éclairer ce qu'il voyait.
Moreau courait avec le paquet serré contre sa poitrine, la douleur dans son épaule réveillée à chaque foulée. Le sang avait traversé le bandage improvisé, rougissant sa manche jusqu'au coude.
Derrière lui, le sous-officier criait. D'autres voix lui répondirent.
Il plongea dans un fossé, rampa sur dix mètres, le ventre dans l'eau boueuse, et leva la tête au bord du talus.
Une colonne anglaise avançait à quatre cents mètres. L'infanterie rouge, baïonnettes au canon, marchait au pas avec une précision qui faisait froid dans le dos. Des voltigeurs français les harcelaient derrière un pli de terrain, mais pas assez nombreux pour les arrêter.
Ils coupaient sa route vers le nord.
Il regarda à l'est. La ferme de Mont-Saint-Jean fumait dans la distance. Au-delà, les zouaves de Napoléon tenaient encore la crête — il voyait leurs aigles, petites taches noires contre la lumière.
Mais il n'irait pas là.
Il repensa à Lambert, blessé, attendant à l'ouest dans une ferme éventrée. Et à Bastien, avec l'autre moitié, caché dans les bois.
Pourquoi diable avais-tu envoyé Lambert à l'ouest ? Pourquoi pas au nord ?
Parce que la ferme était sûre, pensa-t-il. Parce qu'elle était isolée.
Et parce qu'elle était la seule chose qu'il connaissait dans ce paysage en enfer.
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Il resta dans le fossé encore une minute, la respiration sifflante, comptant les soldats prussiens qui le cherchaient. Ils étaient trois, peut-être quatre, se déployant dans les hautes herbes à l'endroit où il avait quitté le barn. Ils ne l'avaient pas vu plonger dans le fossé.
Il avança à plat ventre, le paquet attaché au dos pour libérer ses mains. L'eau était glacée, pleine de débris calcinés. Une odeur de poudre et de cheval mort.
Au bout de cinquante mètres, le fossé s'interrompit sur un chaos de roues de charrette brisées et de corps. Moreau se glissa entre eux, passa la main sur un visage — jeune, imberbe, les yeux ouverts vers le ciel.
Il lui ferma les paupières.
Puis il se releva dans la fumée d'un canon qui venait de tirer à trente mètres. Les serveurs de pièce français étaient en pleine manœuvre, trop occupés pour le remarquer. L'un d'eux, un petit caporal avec une barbe de trois jours, lui jeta un coup d'œil.
« Officier ! Tir ami ! Tirez pas ! »
Moreau mit trois secondes à comprendre : il était couvert de boue des pieds à la tête, sa veste sombre ressemblait au bleu prussien délavé. Le caporal avait failli l'ordonner à ses hommes de faire feu.
« Capitaine Moreau, 8e régiment d'infanterie de ligne, » haleta-t-il. « Intendance. »
« Intendance ? Ici ? » Le caporal ricana, replaçant le boutefeu. « Vous êtes perdu, mon capitaine. Les caissons de ration sont à la queue de l'armée. »
« Je sais où je vais. » Il regarda vers la ligne anglaise. La colonne rouge avançait toujours. Dans dix minutes, elle occuperait l'espace où il venait de traverser. « C'est à l'ouest de ça que je dois aller ? »
Le caporal fit la moue. « La ferme des Péchoirs, à trois quarts de lieue sur la route de Braine-l'Alleud. Vous la verrez — une grange brûlée et un arbre éclaté devant. »
« Merci. » Moreau tourna et partit avant que l'homme puisse poser d'autres questions.
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La ferme des Péchoirs. Le nom lui disait quelque chose — Lambert en avait parlé, un rendez-vous possible pour les blessés qui pouvaient encore marcher. Il courut le long d'un petit bois de hêtres, suivant le couvert des arbres, sa main droite appuyée sur son épaule pour contenir le saignement.
Le paysage devenait de plus en plus étranger au fur et à mesure qu'il s'éloignait de la ligne principale. Les champs retournés par l'artillerie, le sol labouré de cratères. Des blessés traînaient le long du chemin, seuls, abandonnés. L'un d'eux, un sergent de ligne, le regarda passer avec des yeux de fièvre.
« De l'eau, mon capitaine... »
Moreau s'arrêta. Il pouvait voir la ferme maintenant — la grange brûlée, l'arbre éclaté, comme avait dit le caporal. Deux cents mètres encore. Et le sergent, qui était jeune, qui mourrait sûrement seul dans l'herbe.
Il ouvrit sa gourde, la tendit. « Bois. Tout ce qu'il faut. »
« Vous êtes un... un âne, mon capitaine, » dit le sergent en buvant, la voix brisée par la gratitude. « Il n'y a rien de plus précieux que l'eau sur ce champ. »
« Il y a beaucoup de choses plus précieuses, » répondit Moreau.
Il s'éloigna, laissant le sergent en vie.
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La cour de la ferme était vide. Les portes de la grange pendaient torses sur leurs gonds. Une vache morte gonflait près du puits, ses pattes raidies vers le ciel. Le feu avait pris dans l'aile nord, mais la pluie de la nuit l'avait noyé avant qu'il ne fasse trop de dégâts.
Moreau fit le tour, les sens en alerte.
« Lambert ? »
Rien. Le vent gémit dans les charnières.
« Lambert, c'est Moreau. Réponds. »
Un bruit à l'intérieur de la maison. Un faible bruit de tissu contre du bois.
Il poussa la porte d'un pied, son pistolet à la main, puis le rengaina en voyant son adjoint adossé au mur de la pièce principale, le visage gris de douleur, la jambe raide devant lui, enveloppée dans un bandage très sombre, très serré, qui disait en silence ce que le sang ne disait plus avec décence.
« Vous êtes parti, » dit Lambert, la voix faible mais les yeux étonnamment clairs. « Vous avez fait le chemin en sens inverse. Tout seul ? »
Moreau s'agenouilla près de lui, prit la gourde, la mit entre les mains de Lambert.
« Le barn s'est avéré... compliqué. » Il posa le paquet sur le sol, défit le lacet, ouvrit l'intérieur, vérifia que le secret tenait toujours. « Von Kluge avait raison, mais pas comme il le croyait. »
Les yeux de Lambert suivirent ses doigts. Il sourit, une expression étrange sur un visage aussi épuisé.
« Vous l'avez trouvée. »
« Vous l'avez cousue, » corrigea Moreau.
Il tira la pièce de tissu qui dissimulait la cavité cachée et révéla, à l'intérieur, le sac de toile épaisse qu'il y avait placé lui-même il y a trois nuits — la vraie or, la masse réelle de la paie du 8e régiment, celle qui ferait tourner la tête à un homme honnête.
« Bastien a le reste, » dit Lambert. « Vous l'avez envoyé vers les bois ? »
« À la croisée des grands chênes, au nord de la hêtre. Il se cachera jusqu'à la nuit. »
Lambert hocha la tête lentement, ferma les yeux un instant, comme s'il comptaitsilavait la force de continuer la conversation. Puis il les rouvrit.
« Et maintenant, mon capitaine ? La bataille... »
Le canon gronda de nouveau à l'est. Il y avait quelque chose de changé dans le son — plus proche, plus lourd. Les Anglais avançaient. Moreau le savait sans avoir besoin de regarder.
Le paquet entre ses mains pesait son poids d'or. L'autre moitié, avec Bastien. Et Lambert blessé, qui ne marcherait plus avant des jours.
Il n'y avait pas de route sûre vers Napoléon. Pas de route sûre vers nulle part — les Prussiens à l'est, les Anglais au sud, la marée de la bataille qui tournait.
Moreau regarda par la fenêtre ouverte, vers le champ défoncé, le ciel bas, la fumée qui s'épaississait à l'horizon.
« Le plan change, Lambert. » Il se retourna, la décision déjà ferme dans sa voix. « Nous ne rejoignons pas l'Empereur. Pas encore. Nous ne rejoignons personne. Vous restez ici, avec la moitié que Bastien va vous apporter. Et moi... je vais chercher des alliés. »
« Des alliés qui ? »
« Quiconque n'est ni anglais, ni prussien, ni traître. » Il vérifia son pistolet, se dirigea vers la porte. « Je serai revenu avant la nuit, ou je ne reviendrai pas du tout. »
Lambert posa la gourde.
« Et si quelqu'un d'autre arrive en premier ? »
Moreau s'arrêta sur le seuil. Derrière lui, trois silhouettes venaient de surgir des taillis du sud-ouest, en uniformes français mais sales, éreintés, marchant droit vers la cour de la ferme. Le premier, le visage mangé par une cicatrice blanche, leva la main pour les arrêter en le voyant.
Moreau rengaina son pistolet lentement. Il reconnut l'homme.
Un sourire se dessina sur son visage malgré tout.
« On dirait que j'ai mes alliés, Lambert. »
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