L'Or de l'Empereur
Lire le chapitre 33: Desmoulins' Return
La porte de la ferme s’ouvrit brutalement, poussée par un coup de botte rageur. Moreau leva son pistolet, le canon encore chaud, mais l’homme qui entra n’était pas un Prussien. Il était maigre, les cheveux gras collés au crâne, une barbe de trois jours mangeant ses joues creuses. Il portait une capote de soldat déchirée et tenait à la main un sac de toile maculé de boue.
— Ne tirez pas, capitaine, dit-il d’une voix de fausset. Les balles coûtent cher, et j’ai des choses à vous vendre.
Moreau abaissa son arme d’un pouce. Il connaissait cette voix. Desmoulins. Le faussaire. L’homme qui avait fabriqué les faux ordres de Delacour, qui avait signé le nom du général à la perfection, qui avait mis le feu aux poudres de toute cette affaire.
— Vous, souffla Moreau. Vous avez du culot de vous montrer ici.
Desmoulins jeta un coup d’œil aux trois soldats inconnus qui se tenaient dans l’ombre de la grange, puis à Lambert, allongé contre le mur, le visage gris de fièvre. Ses yeux revinrent se poser sur le visage de Moreau, et il sourit d’un sourire édenté.
— Le culot, c’est tout ce qui me reste, capitaine. Je ne suis pas là pour me battre. Je suis là pour vous sauver la peau.
Moreau fit un pas en avant, et Desmoulins recula d’un pas, ses mains levées en signe de paix. Le sac qu’il tenait tomba à terre avec un bruit mat de papiers en liasses.
— Vous savez ce que c’est, ça ? dit Desmoulins. Les preuves. Les copies de vos ordres, les faux commandements que Delacour m’a forcé à écrire. Il m’avait pris à Anvers, après Waterloo... après tout ce bordel. Il m’a menacé, capitaine. Ma famille est à Bruxelles, vous comprenez ? Il m’a dit qu’il la ferait pendre pour trahison si je ne l’aidais pas à monter ce coup.
Moreau regarda les papiers, puis ses yeux remontèrent vers Desmoulins. Il voulut lire le mensonge dans ses prunelles, mais il ne vit que de la peur. Une vraie peur, celle qui rend les hommes traîtres à eux-mêmes.
— Pourquoi ne pas me l’avoir dit plus tôt ?
— Vous étiez à cent lieues, capitaine. Vous cherchiez un officier, pas un faussaire de rue. Et puis Delacour m’avait donné l’ordre de vous faire suivre, pour savoir où vous cachiez le magot. Mais ce matin, j’ai vu les Prussiens débouler de la crête, j’ai vu votre plan, capitaine. Et je me suis dit que vous étiez l’homme le plus honnête de ce putain de régiment. Un homme qui ferait banqueroute pour payer ses hommes, ça mérite ma loyauté.
Le soldat le plus proche de la porte, un sous-officier aux épaules massives que Moreau avait reconnu comme étant le sergent Villon, de la compagnie du génie, cracha par terre.
— On peut le pendre, capitaine, dit-il. Il a ourdi la moitié de cette merde.
Moreau hésita. La lumière du jour tombait à travers les fentes de la porte, et il entendait le grondement lointain de l’artillerie se rapprocher. La bataille montait vers l’ouest, comme une marée de bronze et de boue. Il fallait agir vite, mais il ne pouvait pas se permettre de pendre un homme qui tenait entre ses mains la preuve de sa propre innocence.
— Lambert, dit-il sans se retourner. Vous connaissez ce type ?
Lambert toussa, un son rauque qui déchira sa poitrine. Le sergent blessé releva la tête, les yeux brillants de fièvre.
— Desmoulins, oui. Il a travaillé pour le major Delacour depuis deux mois. Il a falsifié les ordres de mouvement pour la compagnie du capitaine. Je l’ai vu sortir de la tente du major la veille de la bataille de Ligny. Mais je ne sais pas s’il était forcé ou payé, capitaine. Le peu que j’ai vu, il avait l’air d’un homme qui avait peur.
Desmoulins se tourna vers Lambert, dans un geste presque suppliant.
— C’est ça, c’est ça ! La peur ! Vous n’avez pas idée de ce que Delacour peut faire à un homme qui ne connaît rien à la guerre. Il m’a montré la lettre qu’il ferait porter à Bruxelles. La liste des noms. Ma femme, mes enfants, ma mère. Il allait tous les faire accuser de trahison. Vous croyez que j’avais le choix ?
Moreau resta silencieux un long moment. Les autres soldats s’étaient regroupés autour de lui, leurs mousquets baissés mais prêts. L’un d’eux, le plus jeune, un gamin de dix-huit ans à peine, sembla nerveux, son œil allant de Moreau à Desmoulins comme pour chercher un ordre.
Le gamin. Moreau s’arrêta sur ses traits. Une cicatrice au-dessus de la lèvre, les yeux bleus inquiets d’un paysan. C’était lui. L’homme qu’il avait connu en Espagne, sous un autre nom. Jeune, alors, presque imberbe. Un déserteur repenti qui avait rejoint le régiment pour payer une dette de sang.
— Lanier, dit Moreau lentement. C’est bien vous.
Le gamin fit un pas en avant, surpris.
— Capitaine Moreau. Vous me reconnaissez ?
— Je ne vous ai jamais oublié, Lanier. Vous étiez avec moi à Salamanque, quand vous avez sauvé la vie de cet officier anglais. On aurait dit que vous alliez le livrer à l’ennemi, mais vous avez tiré sur les Français qui le poursuivaient. Vous l’avez porté à l’ambulance. Vous aviez encore une conscience, à l’époque.
Lanier baissa les yeux, un sang à la joue.
— C’était un homme qui devait sa vie à personne, capitaine. Je rendais à chacun ce qu’il méritait.
Moreau se tourna vers Desmoulins.
— Vous me demandez de vous croire, de vous protéger de la guerre, et de prouver mon innocence avec vos papiers. Mais qu’est-ce qui me dit que ces papiers ne sont pas encore une couche de mensonge ? Que vous ne travaillez pas encore pour Delacour, prêt à me poignarder dans le dos ?
Desmoulins s’accroupit et ouvrit son sac, étalant les papiers sur le sol humide. Il y avait des copies de lettres, des plans de marche, des ordres signés du nom de Moreau, tous datés des six dernières semaines. Desmoulins en sortit une, la brandissant comme une relique.
— Regardez la date, capitaine. Trois jours après la mort de Lefebvre. Delacour m’a fait écrire un ordre de transfert de fonds à votre nom, pour encadrer le vol du sergent. Il voulait que vous soyez le coupable idéal. Mais j’ai gardé le brouillon, avec une annotation en code. Le nom de Delacour est écrit dans la marge, à moitié invisible, en encré sympathique. Il fallait chauffer la page pour le voir apparaître.
Moreau prit la feuille, la retourna entre ses doigts. Il n’y avait rien de visible. Une page blanche et propre, à peine jaunie.
— Si vous mentez, Desmoulins, je vous laisse à ces trois hommes pour qu’ils fassent de vous ce qu’ils veulent.
— Je ne mens pas, capitaine. Mais si vous voulez la preuve, je vous la donne : chauffez cette page sur une lanterne ou une flamme, et le nom de Delacour apparaîtra là, en vieil encré. C’est la seule chose que je vous demande. Laissez-moi passer la journée à l’abri dans cette ferme, et demain je pars, et vous ne me reverrez plus jamais.
Moreau hésita. Il vit Lambert secouer faiblement la tête, comme pour lui dire de ne pas faire confiance au faussaire. Il vit Lanier hausser les épaules, une expression de fatigue sur son visage. Et il vit les deux autres, Villon et ce petit cavalier nerveux, attendre sa décision avec leurs doigts sur les gâchettes.
Il posa sa main sur la poignée de son pistolet, puis il prit la page et la roula dans sa paume.
— D’accord, Desmoulins. Vous me donnez la preuve, et je vous donne un abri pour la journée. Mais au moindre faux mouvement, au moindre mot de travers, je vous loge une balle dans la tête et je jette votre corps dans le fossé. C’est clair ?
Desmoulins hocha la tête, les mains tremblantes.
— Clair comme du cristal, capitaine.
Moreau se tourna vers Lambert.
— Lambert, avez-vous du feu ?
Lambert fouilla dans sa sacoche de munitions et en sortit une giberne à amadou, qu’il tendit à Moreau. Moreau la prit, sortit le briquet, et enflamma une brindille de papier qu’il approcha de la page. La chaleur fit onduler le papier, et une écriture brune apparut à la marge, comme si la flamme la gravait dans la fibre.
La page portait les mots : *« Pour usage de la caisse de l’Empereur — ordre émis par Delacour, contrôlé par Moreau. Fait à Bruxelles, le dix-neuf mai. »*
Mais sous les mots, une écriture très fine, presque effacée, évoquait un autre nom. Moreau dut plisser les yeux pour la lire.
*« Note : le lieutenant Bastien a reçu copie conforme de ce faux ordre en date du vingt-cinq. Il est parti vers Bruxelles pour y attendre les instructions du major. »*
Moreau sentit le sang se glacer dans ses veines. Bastien. Le lieutenant Bastien, l’homme qu’il avait envoyé cacher la moitié du magot dans les bois à l’est, était lié à Delacour dès le début.
Desmoulins vit le changement dans ses yeux, et il sourit faiblement.
— Vous comprenez, capitaine ? Delacour avait prévu dès le début un second agent. Il savait que si l’affaire tournait mal, vous enverriez quelqu’un cacher la caisse. Il avait un autre homme prêt à vous la voler, à un moment où vous seriez trop endetté pour réagir.
Moreau regarda la page, puis les hommes autour de lui, puis les fenêtres de la ferme par où la lumière déclinante de l’après-midi commençait à jaunir. Le canon tonnait plus fort désormais, et quelque chose dans le sol semblait vibrer à chaque décharge.
— Lanier, dit-il d’une voix brusque. Vous êtes le plus vif d’entre nous. Prenez un cheval de la grange écurie et foncez vers les bois à l’est. Vous cherchez un homme nommé Bastien, lieutenant de l’armée française. S’il vous voit, dites-lui que j’ai survécu et que le magot est à la ferme. Mais ne lui dites rien d’autre. Et si vous le trouvez avec un Prussien, tirez-lui dans les jambes avant qu’il ne parle.
Lanier hésita.
— À moi seul, capitaine ? Et si le lieutenant est armé ?
Moreau lui lança un pistolet de sa ceinture.
— Vous avez mon arme et mes ordres. Si Bastien est un traître, il doit mourir avant de pouvoir livrer le reste du trésor à Von Kluge. C’est la seule chance que nous ayons de garder la caisse intacte pour la fin de la bataille.
Lanier prit le pistolet, le regarda un instant, puis il sortit dans le soir naissant. Moreau se tourna vers Desmoulins, qui semblait maintenant un peu plus sûr de lui dans sa nouvelle alliance.
— Vous avez dit que vous pouviez prouver mon innocence. Avez-vous aussi des informations sur les mouvements prussiens dans l’après-midi ?
Desmoulins hocha la tête.
— Von Kluge est un homme méthodique, capitaine. Il a fait relever les cartes de cette région avant l’aube. Il y a un gué sur la rivière Dyle, à deux lieues au nord-ouest. S’il pense que vous avez fui vers l’ouest avec le magot, il fera passer ses cavaliers par ce gué pour vous couper la route. Mais s’il croit que vous êtes encore dans la zone entre les lignes, il concentrera ses recherches sur les fermes et les bois.
— Quel gué ? demanda Moreau.
— Celui de la ferme de Mont-Saint-Jean, près de la route d’Ohain. C’est le passage qui traverse la Dyle loin des canons.
Moreau réfléchit. Si Von Kluge le cherchait, il avait besoin d’une diversion. Une ruse. Quelque chose qui pousserait le Prussien à éloigner ses hommes vers le sud, pendant qu’il chargerait son charriot et se frayerait un chemin vers la route principale.
Il tendit la main vers Desmoulins.
— Vous voulez ma protection ? Alors vous allez fournir la diversion. J’ai besoin que quelqu’un prenne une fausse piste vers le sud, pour attirer Von Kluge loin de la route.
Desmoulins recula d’un pas, les mains levées.
— Captain, je suis un forgeron de papier, pas un mousquetaire. Je ne tiens pas une arme, je ne peux pas courir dans les bois.
Moreau s’approcha de lui, le pistolet brandi.
— Vous le pouvez, ou vous pouvez rester ici et attendre que les Prussiens trouvent votre corps. Et j’ai besoin d’un message, Desmoulins. Un faux rapport, plus vrai que nature, indiquant que le magot a été vu à Soignes, au sud. Que Von Kluge y envoie la moitié de ses hommes. Et vous allez le porter vous-même jusqu’à un de leurs postes avancés, pour qu’ils vous croient.
Desmoulins pâlit.
— Vous voulez que je me rende aux Prussiens ?
— Je veux que vous leur donniez de fausses informations, et qu’ils vous croient assez pour rester loin de la route. Vous trouverez bien un moyen de vous échapper, un inventeur de votre espèce.
Desmoulins regarda les autres soldats, puis la porte, puis Moreau. Il prit une grande inspiration.
— Et si je refuse ?
Moreau haussa les épaules.
— Alors je vous tue main de suite, et je brûle vos papiers pour que personne ne les retrouve. C’est simple.
Desmoulins ferma les yeux, et quand il les rouvrit, il avait une lueur de détermination désespérée.
— D’accord, capitaine. D’accord. Vous avez ma participation à ce jeu. Mais je veux quelque chose en retour.
Moreau ne bougea pas son pistolet.
— Vous avez déjà la vie sauve.
— Pas assez. Je veux une part du magot. Une centaine de francs, c’est peu pour une vie d’artisan. Vous allez le charger sur un charriot, de toute façon. Je serai mort avant demain si vous ne me donnez pas de quoi fuir vers Anvers après.
Moreau regarda Desmoulins, et puis il regarda Lambert. Une longue seconde passa. Le bruit du canon s’intensifiait, comme une haleine de fer dans les pores du soir.
— Cinquante francs, dit Moreau. Pas un centime de plus. Et ma plus grande faveur : si vous trahissez là-bas, je vous ferai déterrer à la fin de la guerre pour vous pendre.
Desmoulins sourit, pour la première fois avec un peu de chaleur.
— C’est plus qu’un major ne m’a jamais offert. Allez, capitaine. Donnez-moi de quoi écrire, et j’invente une histoire qui fera courir Von Kluge à l’autre bout du pays.
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