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L'Or de l'Empereur

Lire le chapitre 6: The Crow’s Call

La pluie s’était arrêtée juste avant l’aube, laissant le camp dans une boue épaisse qui étouffait les pas. Moreau n’avait pas dormi. Il avait passé la nuit à recopier le code du billet calciné, à faire des gammes de lettres et de chiffres, jusqu’à ce que ses yeux brûlent. Quand le factionnaire de l’est vint le réveiller, il tenait un gabarit de bois gravé d’un corbeau grossier.

« Le gros Hibou est rentré, mon capitaine. Il demande à vous voir seul. »

Moreau connaissait le gros Hibou sous un autre nom : Lambert, un déserteur belge qui faisait semblant de vendre des légumes aux avant-postes anglais depuis trois semaines. Il le payait en tabac et en promesses vagues. Lambert avait promis de ne revenir que s’il découvrait quelque chose de solide.

La tente de Lambert était dressée près du marais de l’ouest, à l’écart des lignes. L’homme était gras, essoufflé, et sentait le fromage rance. Il mastiquait une chique de tabac en parlant.

« Vous avez un problème, capitaine. Un gros problème à plumes. »

Il sortit d’une poche intérieure de sa veste un morceau de papier chiffonné, taché de graisse et de pluie. Moreau le saisit, l’ouvrit, et sentit son sang se glacer.

Ce n’était pas un message ordinaire. C’était une note codée, transposée dans un système de base qu’il connaissait pour l’utiliser lui-même : les psalmes de Pigault, cryptés par saut de trois lettres. Mais le contenu, lui, était tout autre chose.

« Le Corbeau va chanter à Mont-Saint-Jean. La cage est prête. »

Moreau leva les yeux vers Lambert.

« Qui t’a donné ça ?

— Un canonnier anglais, un déserteur qui travaillait dans le quartier général de Wellington. Il a pris l’argent, il a donné le papier. Il dit que ça circule depuis deux jours dans les officiers britanniques. Le Corbeau opère dans votre camp, capitaine. Ils savent tout de votre troupe. Ils savent où se trouve le convoi, quand il part, quelle route il prend. »

Moreau plia le papier, le rangea dans sa poche de poitrine, et regarda le gros Hibou avec tout le poids de son épuisement.

« Pourquoi est-ce que je te croirais ? »

Lambert haussa les épaules. « Parce que je ne vous ai jamais menti, et parce que j’ai encore cette saleté collée sous mon pouce droit, si vous voulez voir la preuve que ce soldat venait vraiment de chez eux. » Il montra la bague d’argent gravée à l’aigle anglais. « Il l’a arrachée à un lieutenant mort hier soir, pour payer sa traversée. Il avait l’air sincère. Peut-être trop, je ne sais pas. C’est pour ça que je suis venu vous trouver avant d’aller voir votre colonel. »

Moreau pesa le risque intérieurement. Lambert pouvait être un agent double. Mais son visage rond, plissé d’angoisse, semblait porter la peur sincère d’un homme qui avait compris qu’il jouait avec le feu.

« Tu sais ce que ça signifie, ce nom ? »

Lambert hocha la tête. « Le Corbeau. Un corbeau, ça vole au-dessus du champ de bataille, ça voit tout, ça attend les charognes. C’est le nom que vos émissaires utilisent pour désigner celui qui trahit dans les rangs français. S’il rapporte tout à Wellington, la moitié de vos plans va être connue avant qu’elle n’arrive. »

Moreau ferma les yeux. Ce qu’il avait espéré dissimuler en isolant le camp et en contrôlant l’information était déjà dans les mains ennemies. Le nom lui faisait écho – le corbeau, le charognard. Cela collait trop bien avec la disparition de Pelletier, de Desmoulins, et avec la précision chirurgicale du vol de la caisse.

« Il faut que je vérifie toi-même », dit Moreau. « Laisse-moi te présenter à mon officier. »

Il fit signe à un sentinelle de l’extérieur. Duret entra, l’air ébouriffé, la main sur la crosse de son pistolet.

« Duret, garde Lambert ici. Qu’il ne parle à personne, qu’il ne s’éloigne pas. S’il ment, il sera fusillé avant le déjeuner. »

Duret acquiesça, puis s’approcha plus près pour murmurer :

« Capitaine, il y a autre chose. Pelletier n’est pas le seul à manquer. Nous avons reçu un message codé, abandonné dans une bouteille près de l’abreuvoir. Il utilise notre chiffre de brigade. »

Le sang de Moreau se figea.

« Montre-le. »

Duret sortit un morceau de papier minuscule, griffonné à la hâte avec une écriture serrée. Moreau le déchiffra rapidement. C’était un message de trois lignes :

« Le Corbeau chantera dès que le vent tournera. La branche est au mont. Celui qui saura garder ses plumes verra le poney brun. »

Moreau s’adossa à un tronc d’arbre mort. Le message utilisait un code opérationnel strictement réservé aux officiers de haut rang. Le Corbeau n’était pas seulement dans le camp. Il avait accès aux chiffres de la division.

« Duret, tu as confiance en Lambert ? »

Duret haussa les épaules. « Autant qu’on en a eu en son signal, il a déjà livré trois renseignements précieux. Mais le gars a la bouche trop grande pour un espion. S’il est double, il nous enfume depuis le début, et il est très bon. »

« Et son canonnier ? »

« Le canonnier anglais a pris sa retraite civile. Il dit qu’il veut s’installer à Gand quand la guerre sera finie. Il ne fait pas de sentiment, juste du profit. Je le crois pour ça. »

Moreau pesa le pour et le contre. Faire confiance à Lambert pouvait le mener droit dans un piège. L’envoyer en éclaireur vers le Rhin, c’était se priver d’une des seules sources qui voulaient bien lui parler quand l’armée entière le regardait de travers.

Mais le message de la bouteille changeait la donne. Il établissait une certitude : outre Pelletier, Desmoulins, et l’argent, il existait un autre agent, toujours actif, qui s’appelait « Le Corbeau ». Ce n’était pas un simple soldat qui avait fui. C’était quelqu’un qui envoyait encore des messages.

Moreau se pencha vers Lambert.

« Tu es prêt à risquer ta peau pour sauver la mienne ? »

Lambert cracha sa chique, l’air sombre. « Capitaine, j’ai vu ce que Wellington fait aux prisonniers français. Je préfère encore crever de la main d’un compatriote que d’être pendu à un arbre par ces salauds. Dites-moi où aller. »

« Non, dit Moreau. Tu restes ici. Tu vas devenir mon œil. Je te mets avec Duret, et je vous donne à tous les deux une mission : surveillez la tente de l’intendance, surtout autour de la boutique de Roussel. Il y a un mot de passe que je vais changer chaque heure. »

Duret fronça les sourcils. « Vous suspectez Roussel ? »

« Je soupçonne tout le monde, Duret. Sauf toi, pour l’instant. »

Moreau retourna à sa tente d’un pas vif, déchira le billet calciné en morceaux, et en jeta les fragments dans la boue. Il avait encore la moitié d’une journée avant la tombée de la nuit, et une liste de deux suspects à interroger. Mais le message de Lambert avait ouvert une troisième piste : le canonnier anglais. S’il disait la vérité, Wellington connaissait déjà une partie de la disposition des troupes.

Il fallait trouver Le Corbeau avant que le chant commence. Un vent se leva, froid et humide, qui fit claquer les toiles de tente à travers le camp. Dans le ciel, un corbeau traversa les nuages, criant un appel rauque qui semblait s’adresser à lui seul.

Moreau regarda l’oiseau s’éloigner vers l’ouest et le mont Saint-Jean, dont la colline noire se détachait à l’horizon.

La cage était prête, avait dit le message. Peut-être. Mais lui n’était pas encore un oiseau mort.