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L'Or du Roi

Lire le chapitre 10: The Greater Prize

La brume se déchira comme une voile usée, révélant la coque sombre du *Golden Hind* à moins d'un quart de mille, ses huniers gonflés dans une tentative désespérée de rejoindre l'écueil rocheux qui se dressait à bâbord. Hartley, les doigts encore crispés sur la roue qu'il n'avait pas quittée depuis la chute du timonier, sentit le sang battre à ses tempes.

— Il cherche à se réfugier derrière les brisants, murmura-t-il, assez fort pour que Pike, debout à son côté, l'entende.

— Les rochers nous briseront aussi sûrement que ses canons, capitaine. Redmund a raison depuis le début, cette chasse est une folie.

Hartley ne répondit pas. Il observa la configuration des rochers, la façon dont les vagues se brisaient en gerbes blanches à leur base, la passe étroite qui s'ouvrait entre l'écueil principal et un îlot plus petit. Il avait vu ce genre de manœuvre autrefois, en Méditerranée, quand il servait sous les ordres de son père. Un navire qui cherchait refuge derrière un récif se croyait en sécurité, persuadé que nul ennemi n'oserait le suivre dans un chenal où la moindre erreur signifiait la mort.

— Virez à tribord, lança-t-il d'une voix tranchante. Nous allons couper son chemin par la passe nord.

Pike ouvrit la bouche pour protester, mais Hartley le figea d'un regard. L'équipage, qui murmurait encore des griefs à propos du blessé et de la cargaison fantôme, s'affaira soudain avec une énergie nouvelle. La promesse d'un abordage, quel qu'en fût l'objet, ranimait toujours le sang d'un équipage de corsaires.

Le *Revenge* vira de bord dans un grincement de bois et de cordage, ses voiles claquant comme des coups de fouet avant de se gonfler à nouveau. Hartley garda la roue, sentant chaque vibration du navire à travers la coque, comme un cavalier sent son cheval. La passe nord était étroite, jalonnée de récifs à fleur d'eau qu'il devinait aux rides sombres qui striaient la surface. Mais le *Golden Hind*, plus lourd, plus lent, n'oserait pas s'y engager.

Le temps se comprimait en secondes. Les rochers approchèrent, monolithes noirs couronnés d'écume. Hartley retint son souffle, ajustant la roue d'un poignet précis. Le *Revenge* glissa entre deux éperons de pierre avec un frisson qui parcourut la quille, puis déboucha dans une eau plus calme, face au *Golden Hind* qui tentait désespérément de virer.

— Préparez l'abordage ! hurla Hartley. Grappins, haches, et des mousquets en nombre ! Je veux le passager vivant !

L'équipage poussa un cri de guerre. Le choc des deux coques résonna comme un coup de tonnerre ; les grappins volèrent, mordirent le plat-bord hollandais, et les planches solidifièrent leur étreinte. Hartley fut parmi les premiers à sauter, un coutelas à la main, atterrissant sur le pont ennemi dans une pluie de giclées.

Les Hollandais, surpris par la rapidité de la manœuvre, opposèrent une résistance désordonnée. Deux matelots tombèrent sous les premiers coups, un troisième lâcha son arme et leva les bras. En moins de deux minutes, le pont fut conquis. Hartley, le souffle court, regarda autour de lui.

Pas de coffres. Pas de ballots de soie ni de barils d'épices. Le pont était d'une propreté suspecte, presque vide, à l'exception de quelques cordages et d'un petit canon de poupe. L'équipage hollandais, une douzaine d'hommes en haillons, était agenouillé, les mains sur la nuque.

— Pike, dit Hartley, fouille la soute. Je veux savoir ce que ce navire transporte réellement.

Il se dirigea vers la cabine arrière, poussant la porte d'un coup d'épaule. L'intérieur était sombre, éclairé par une unique lampe à huile qui se balançait doucement. Et là, assis sur une chaise de fortune, les poignets entravés par des chaînes, se trouvait un homme d'une cinquantaine d'années, vêtu d'un pourpoint de velours noir déchiré aux épaules.

Son visage était un masque de fatigue et de mépris. Des yeux noirs, presque sans expression, mais qui s'animèrent d'une lueur d'intérêt lorsqu'ils se posèrent sur Hartley.

— Le capitaine anglais, dit-il avec un accent castillan appuyé. J'avais entendu dire que vous étiez plus prompt que la plupart. Il paraît que la rumeur dit vrai.

Hartley s'arrêta, le coutelas toujours à la main. Il connaissait ce nom, bien sûr. Chaque officier de la Royal Navy connaissait le nom de Don Alvaro de Castilla, ce noble espagnol qui avait consacré sa vie à étudier les côtes anglaises, à cartographier les moindres criques, les moindres bancs de sable. Un homme que Cecil voulait capturer depuis des années.

— Don Alvaro, dit Hartley. Vous nous avez causé bien du mal.

Le prisonnier inclina la tête avec une grâce ironique.

— Vous m'en voulez, capitaine ? C'est votre métier de me poursuivre, et le mien d'échapper. Nous sommes tous deux des instruments de nos rois respectifs. La seule différence, c'est que le vôtre vous a abandonné.

Hartley serra la mâchoire. Isabel avait dit vrai. Ce prisonnier savait des choses, et il n'hésiterait pas à frapper là où ça faisait mal.

— Vos paroles ne vous sauveront pas, dit-il en s'approchant. Vous irez à Londres, et vous répondrez de vos actes devant le Conseil privé.

Alvaro sourit, un sourire qui ne toucha pas ses yeux.

— Sans doute. Mais avant cela, capitaine, j'aimerais vous offrir un cadeau.

Il désigna du menton un sac de cuir posé à ses pieds, fermé par une lanière de chanvre.

— Prenez-le. C'est la véritable raison de ma présence sur ce navire hollandais. Une cargaison bien plus précieuse que les quelques pièces que vous espériez trouver dans mes cales.

Pike entra à cet instant, le visage rouge d'excitation et de colère mêlées.

— Capitaine, les cales sont vides. Quelques barils d'eau et de biscuits rances, rien d'autre. Ce navire navigue à vide, ou presque.

Hartley ne quitta pas les yeux d'Alvaro. Il s'accroupit lentement, ramassa le sac de cuir, et trancha la lanière d'un coup de coutelas. Ses doigts s'enfoncèrent à l'intérieur. Pas de pièces, pas de bijoux. Une seule liasse de documents, épaisse, attachée par un ruban écarlate.

Il sortit une première feuille. Une carte. Mais pas une carte ordinaire. Il avait vu des cartes de l'Amirauté, des cartes de pêcheurs, des cartes de marchands. Celle-ci était d'une précision chirurgicale, chaque anse, chaque récif, chaque courant de la Manche y était consigné avec une exactitude glaciale. Des annotations minuscules, d'une écriture serrée, mêlaient des observations sur les vents dominants, les profondeurs, les passages secrets.

— Qu'est-ce que c'est que ça ? murmura Hartley.

Alvaro se pencha en avant, ses chaînes tintant faiblement.

— C'est un guide, capitaine. Le guide du pilote. Compilé par un Anglais, un homme qui connaissait chaque pouce de vos côtes parce qu'il les avait étudiées pendant vingt ans. Un homme qui a choisi de servir Sa Majesté Catholique plutôt que votre reine.

Hartley sentit un frisson remonter le long de sa colonne vertébrale. Il parcourut les pages suivantes : des relevés de marées dans la baie de Plymouth, les passages secrets entre les îles Scilly, les profondeurs de l'estuaire de la Tamise. Des années de travail, condensées en quelques douzaines de pages.

— Avec ce document, dit Alvaro d'une voix posée, l'Armada n'aura pas besoin de pilotes locaux. Nous pourrons débarquer sur n'importe quelle plage de votre royaume, au moment que nous choisirons. Votre défense côtière, vos forts, vos chaînes de guet... tout cela ne sera que du papier face à notre savoir.

Hartley releva la tête. Dans la pénombre de la cabine, entre le bruit des vagues qui heurtaient les flancs des deux navires et les cris de l'équipage s'affairant sur le pont, il sentit le poids de la décision qui s'abattait sur lui.

Cecil lui avait envoyé une mission de capture d'une cargaison neutre. Il avait trouvé un prisonnier politique. Mais ce sac contenait quelque chose d'autre. Quelque chose qui pouvait changer le cours de la guerre.

Il glissa la liasse dans sa veste, puis se tourna vers Pike.

— Grapple le navire. On l'emmène avec nous.

Pike haussa un sourcil.

— Deux navires, capitaine ? Nous n'avons même pas assez d'hommes pour en manœuvrer un correctement.

— Alors nous apprendrons, répondit Hartley en se dirigeant vers la porte. Don Alvaro a raison. Cette cargaison vaut plus que tout l'or que nous aurions pu trouver. Et moi, je ne laisserai pas l'Angleterre la perdre.

Derrière lui, le prisonnier éclata d'un rire bas, presque affectueux.

— Vous êtes un homme dangereux, capitaine Hartley. Vous courez après des fantômes et vous trouvez des démons. J'aurais presque envie de vous voir survivre à cette guerre.

Hartley s'arrêta sur le seuil, sans se retourner.

— Vous aurez tout loisir de m'observer, don Alvaro. Depuis le fond d'une cellule de la Tour de Londres.

Il sortit, mais une pensée s'accrocha à son esprit comme une algue à une quille : le nom de Cecil figurait-il sur cette liste. Et si l'Anglais qui avait compilé ce guide comptait parmi ses anciens frères d'armes de Cadix ?

En traversant le pont pour regagner le *Revenge*, il croisa le regard éveillé d'Isabel, qui s'était hissée sur un baril, le front encore bandé. Le défi qu'elle lui avait lancé lui revint en mémoire, mêlé à la promesse qu'elle lui avait offerte. Le soleil se levait à peine sur la mer, et il se demanda ce qu'il découvrirait à l'aube si elle tenait parole.