L'Or du Roi
Lire le chapitre 14: The Tempest
La première lame d’eau s’abattit sur le gaillard d’avant avec la violence d’un coup de boutoir. Thomas Hartley cracha le sel et s’agrippa au bastingage, les yeux plissés contre l’horizon qui se déchirait en lambeaux gris. Le ciel, clair une heure plus tôt, s’était refermé comme un poing. La mer, qui roulait encore des houles régulières, se soulevait à présent en crêtes blanches et rageuses.
— Réduisez la voilure ! hurla-t-il par-dessus le fracas. On ne garde que la misaine !
Les hommes s’éparpillèrent, ruisselants, tirant sur les drisses avec une urgence que la peur rendait plus habile. Le Swan tangua, geignant de toute sa membrure, et Hartley sentit la réponse du gouvernail sous ses doigts, lourde, incertaine. Il se retourna vers l’arrière, cherchant les deux voiles sombres qui les poursuivaient depuis la veille. Elles étaient là, puis elles ne l’étaient plus. Un rideau de pluie oblique les avala tout entières.
— On les a semés ? cria Jenkins, les yeux fous, cramponné à la lisse.
— Pour l’heure, oui, répondit Hartley. Mais la mer ne nous a pas semés, elle.
Le vent monta d’un cran, hurlant dans les haubans comme une meute affamée. La pluie cinglait, horizontale, si dense que le gaillard d’avant disparaissait par intermittence. Le Swan se coucha sur bâbord, hésita, puis se redressa dans une embardée qui envoya valser un baril de goudron contre le pied du mât. Hartley entendit un craquement sourd, quelque part sous la ligne de flottaison, et son sang se glaça.
— Écoute ! dit-il à Jenkins.
Mais il n’y avait rien à écouter, sinon le grondement continu de la tempête. Hartley tendit l’oreille, retenant son souffle. Là. Un bruit sourd, régulier, comme un cœur qui bat trop vite. Le bruit de l’eau qui entre.
— À la pompe ! Deux hommes à la pompe, tout de suite !
Il confia la barre à Jenkins et descendit, se frayant un passage à travers les coursives qui roulaient sous ses pieds. Dans la cale, l’eau montait déjà aux chevilles, glacée, sale. Il suivit la sentine jusqu’à l’endroit où les bordés s’étaient écartés, là où une pièce de chêne avait cédé sous l’assaut combiné de la mer et d’une balle espagnole mal calfatée. Le flot entrait par une fente large comme deux doigts, avec une obstination patiente.
Hartley jura. Il fallait du brai, des planches, des clous — et du temps dont ils ne disposaient pas. Il remonta, trempé jusqu’aux os, le visage fouetté par l’averse.
La porte de la cabine d’Alvaro était verrouillée. Hartley l’ouvrit d’un coup d’épaule. Le cartographe espagnol était assis, les fers aux chevilles, attaché à un anneau du plancher. Il leva les yeux, calme, comme si la tempête n’était qu’une conversation de salon.
— Vous me cherchez ? Ou vous cherchez un bouc émissaire à jeter par-dessus bord pour apaiser votre mer ?
— Le navire prend l’eau, dit Hartley. Je n’ai pas le temps pour vos pièges.
— Alors pourquoi êtes-vous là ?
Hartley s’essuya le visage. Il détestait avouer une faiblesse, surtout à cet homme qui l’observait avec une intelligence froide, presque clinique.
— Vous savez tenir un navire ?
Alvaro sourit, lentement. Un sourire de vainqueur, ou presque.
— Je suis cartographe, pas charpentier. Mais je sais lire une coque comme je lis une carte. Montrez-moi la voie d’eau, et je vous dirai si elle est mortelle.
— Suivez-moi.
Il défit la chaîne, garda les fers aux poignets, et poussa Alvaro devant lui. Dans la cale, l’eau atteignait les genoux. Alvaro s’accroupit, examinant la fente avec une attention presque sereine.
— Vous avez du chanvre ? De l’étoupe ?
— Oui.
— Alors vous vivrez. Elle n’est pas mortelle. Mais si vous la laissez, elle le deviendra d’ici deux heures.
— Aidez-moi à la colmater.
Alvaro ne bougea pas. Il releva la tête, et dans la pénombre de la cale, ses yeux semblèrent briller d’une lueur nouvelle.
— Je vous aiderai. Mais d’abord, je veux savoir qui je sauve.
Hartley se redressa. L’eau froide lui léchait les cuisses.
— Vous le savez déjà. Thomas Hartley, capitaine du Swan.
— Non. Le Thomas Hartley. Celui qui a été traduit en cour martiale pour avoir désobéi aux ordres, devant Cadix. Celui qui a perdu son commandement, sa pension et son honneur, et qui navigue désormais sous la lettre de marque d’un homme qui le méprise.
Le silence entre eux n’était troublé que par le grondement de la mer contre la coque.
— Vous étiez à Cadix ? demanda Hartley, la voix étranglée.
— J’étais en face, dit Alvaro. À terre. Je cartographiais la baie lorsque votre vaisseau s’est détourné de la ligne de bataille. J’ai vu un capitaine anglais briser sa formation pour sauver trois bâtiments marchands qui n’en valaient pas la peine. Et j’ai vu ce que cela lui a coûté.
Hartley ferma les yeux un instant. L’image lui revint : la fumée, les mâts brisés, les cris des hommes qui noyaient dans une eau écarlate. Il avait choisi les hommes, pas les ordres. Et on ne lui avait jamais pardonné.
— J’ai payé ma dette, dit-il. Le sang de dix-huit marins que je n’ai pas pu sauver à cause de ma décision. J’ai payé en argent, en position, en honneur. Que voulez-vous de plus ?
— Je ne veux rien, dit Alvaro. Je vous offre quelque chose.
Il se rapprocha, les fers cliquetant dans l’eau.
— Je veux passer en Angleterre. Pas en prison, pas en échange d’une rançon. Je veux offrir mes cartes, ma connaissance de la côte espagnole, au service de votre reine. Si vous me laissez vivre, je vous servirai.
Hartley rit, un rire sans joie qui résonna sous les bordés.
— Vous défiez. Vous trahissez votre roi, votre patrie, votre caste. Et vous voulez que je vous croie parce que nous avons partagé un regard d’ennemis ?
— Vous croyez que je ne sais pas ce que vaut l’honneur ? dit Alvaro, et pour la première fois sa voix se fit dure. Vous êtes déshonoré en Angleterre. Moi, je suis déshonoré en Espagne — par mon propre camp, qui me prend pour un lâche parce que je préfère tracer des cartes plutôt que tuer des paysans flamands. Don Alvaro de Castilla, disgracié avant même d’avoir servi. Je sais ce que c’est que de vivre avec la honte. La différence, c’est que nous pouvons la conjurer — ensemble.
Un grand coup frappa la coque, et le navire gémit de toute sa charpente. Un morceau de solive se détacha et tomba dans l’eau qui montait.
— J’attends, dit Alvaro.
Hartley le regarda. L’eau montait. Les hommes criaient plus haut. Quelque part, dans les ténèbres, les voiles espagnoles cherchaient toujours leur proie.
— Si vous me trahissez, je vous jette aux requins, dit Hartley. Sans procès, sans prière, sans souvenir.
Alvaro hocha la tête.
— C’est une offre généreuse.
— Colmatez cette voie d’eau.
Ils travaillèrent pieds nus dans l’eau glacée, enfonçant l’étoupe dans la fente, calant une planche, clouant comme ils pouvaient dans le roulis. La tempête faisait rage au-dessus d’eux, et le Swan grinçait comme un vieil arbre sous la hache. Quand ils remontèrent enfin, épuisés, trempés, la pluie avait faibli. Le vent, encore fort, commençait à tourner — vers le nord-est, vers l’Angleterre.
Hartley grimpa sur le pont, avala l’air froid comme un homme qui revient de l’enfer. Jenkins lui lança un regard interrogateur.
— Les Espagnols ?
Jenkins pointa l’horizon. Le rideau de pluie se déchirait lentement, révélant une mer houleuse, grise, vide.
— Disparus. La tempête les a dispersés.
— Dispersés, pas vaincus.
Il se tourna vers Alvaro, debout près du mât, les fers toujours aux poignets, le visage tourné vers l’ouest.
— Vous en savez long sur moi, dit Hartley. Mais il y a une chose que vous ignorez.
Alvaro se retourna.
— Laquelle ?
— Ce pilote anglais qui a dressé cette carte — celui dont vous n’avez jamais révélé le nom. Je crois que je le connais. Et si c’est bien lui, nous avons un problème plus grave que la flotte espagnole.
Alvaro se tut. Dans le silence qui suivit, on n’entendait plus que la mer qui se calmait et le souffle des hommes, épuisés par la lutte. Mais dans les yeux du cartographe, quelque chose passa — une ombre, un savoir qu’il ne partagea pas.
Hartley le nota. Et il savait que la tempête n’était pas la seule à avoir révélé sa véritable violence.
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