L'Or du Roi
Lire le chapitre 15: The Calm After
La mer était d'un calme surnaturel, comme si la tempête n'avait jamais existé. Les vagues s'étaient apaisées en une houle lente et grasse, et le ciel délavé pissait une lumière blanchâtre sur une étendue d'eau sans fin. Le Swan gisait là, fatigué, sa coque gémissant doucement à chaque respiration de l'océan.
Hartley se tenait à la lisse bâbord, les mains encore crispées sur le bois éclaté. Ses yeux parcouraient l'horizon vide. Les deux galions espagnols avaient disparu dans la nuit et la fureur. Pour combien de temps ?
— Capitaine.
Il se retourna. Alvaro se tenait à trois pas, les vêtements encore trempés, ses chaînes retirées mais les poignets marqués de rouge. Il avait l'air d'un homme qui attend qu'on lui tranche la gorge plutôt que de la lui accorder.
— Vous m'avez promis une chance de prouver ma loyauté, dit Alvaro en français, avec cet accent espagnol qui faisait chanter les voyelles. Le navire a besoin de réparations. Je connais les voies d'eau mieux que quiconque à bord. Je peux vous aider.
Hartley le dévisagea longuement. Chaque fibre de son être lui criait de se méfier de ce cartographe qui en savait trop sur Cadix, sur sa disgrâce, sur les ombres de son passé. Mais la sentine se remplissait, et l'équipage était épuisé.
— Si tu me trahis, dit Hartley d'une voix basse, je te ferai pendre au bout de ma propre vergue, et je regarderai les goélands te dévorer les yeux avant de mourir.
Alvaro inclina la tête.
— Je n'attends pas moins de vous, capitaine.
Hartley lui fit signe de suivre Jenkins, le charpentier, qui examinait déjà les membrures éclatées dans la cale. Puis il se dirigea vers la dunette, où Isabel se tenait seule, les cheveux encore humides collés à ses tempes.
Elle ne le regarda pas quand il arriva. Elle fixait l'horizon, là où le soleil commençait à percer les nuages en longues lames dorées.
— Votre père, dit-il.
Elle hocha lentement la tête.
— Don Hernando de Guzmán. Amiral de la flotte des Indes. Quand il a appris que j'avais fui, il a juré de me ramener morte ou vivante, pour l'honneur de la famille.
— Vous êtes espagnole, alors.
Elle se tourna enfin vers lui. Ses yeux étaient d'un vert profond, presque noir à cette lumière.
— Je suis anglaise, capitaine. Ma mère était une servante anglaise dans la maison de mon père à Séville. Il ne l'a jamais épousée. Je n'étais qu'un bâtard qu'il gardait pour des raisons qu'il n'a jamais expliquées. Mais j'ai été élevée dans ses cours, parmi ses cartes et ses conseils de guerre. Quand j'ai compris ce qu'il préparait — l'invasion — j'ai su que je devais faire quelque chose.
Hartley se pencha en avant, les mains serrées sur la rambarde.
— Vous êtes une espionne.
— Sir Francis Walsingham m'a recrutée il y a deux ans, par l'intermédiaire d'un marchand flamand. Ma place dans la maison de mon père était trop précieuse. J'étais son ombre, sa fille bâtarde que personne ne remarquait. J'écoutais. Je copiais. Je transmettais.
Elle plongea la main dans son col et en tira une chaîne d'or. Au bout, un médaillon de la taille d'une pièce, orné d'un gouvernail gravé en relief.
— Vous reconnaissez ceci ?
Hartley sentit son cœur se serrer. Il sortit de sous sa chemise son propre médaillon — un gouvernail identique, gravé du même motif. Le symbole des agents de Walsingham, ceux qui opéraient en territoire ennemi.
— Vous étiez censée me trouver à Plymouth, dit-il.
— J'étais censée vous trouver n'importe où, dit-elle. Walsingham savait que vous seriez dans ces eaux. Il savait que vous étiez le seul homme assez désespéré pour prendre ce contrat, et assez compétent pour réussir. Mais il voulait quelqu'un pour veiller à ce que vous ne fassiez pas de votre propre chef.
Hartley ricana, un son sec sans joie.
— Je suis un homme à qui l'on ne fait pas confiance, alors on m'envoie une surveillante.
— Je devais m'assurer que vous accomplissiez votre mission, dit Isabel. Que vous rameniez le pilote ou ce qu'il transportait. Je ne savais pas ce que c'était. Personne ne savait, sauf Walsingham.
— Et maintenant ?
— Maintenant, dit-elle, ma mission est de protéger cette carte. Elle vaut plus que ma vie, plus que la vôtre, plus que ce navire. Si elle tombe entre les mains de l'Espagne, l'Angleterre est perdue.
Hartley la regarda, cherchant la faille, la fissure dans le récit. Mais elle soutint son regard sans ciller, le médaillon toujours serré dans son poing.
— Et votre père ? demanda-t-il. Il vous a chassée à travers la moitié de l'Atlantique. Il vous aurait tuée ou ramenée enchaînée. Vous l'avez trahi pour une nation qui vous considère encore comme une étrangère ?
Isabel remit la chaîne autour de son cou, le médaillon disparaissant sous son col.
— Mon père ne m'a jamais considérée comme sa fille, dit-elle. Walsingham a été le premier homme à me traiter comme autre chose qu'un accident à cacher. Et l'Angleterre — l'Angleterre est le pays de ma mère. C'est le seul que je connaisse vraiment.
Elle fit un pas vers lui, si proche qu'il pouvait sentir l'odeur du sel et de la poudre dans ses vêtements.
— Je sais que vous vous méfiez de moi, capitaine. Je sais que vous pensez que je joue un double jeu. Mais nous avons le même but, maintenant. La carte doit atteindre Plymouth. Alvaro doit être livré à Walsingham pour être interrogé. Et aucun de nous ne doit mourir avant cela.
— Vous semblez bien sûre de mes intentions, dit Hartley.
— Je sais ce que vous avez fait à Cadix, dit-elle doucement. Je sais pourquoi vous avez été chassé de la Marine. Walsingham m'a tout raconté avant de m'envoyer.
Hartley se figea. Les mots restèrent en suspens dans l'air salin.
— Il n'avait pas le droit.
— Il avait besoin que je sache quel genre d'homme vous étiez, dit Isabel. Un homme qui refuse d'obéir à un ordre immoral, même si cela lui coûte sa carrière. Un homme qui sauve des innocents au lieu de suivre les ordres. Ce genre d'homme est exactement celui que Walsingham veut pour cette mission.
Une voix monta de la cale.
— Capitaine ! La voie d'eau est colmatée, mais il y a un longeron fendu. On peut le réparer, mais il faudra au moins deux jours de mer calme.
Hartley se tourna. Alvaro émergea de l'écoutille, les mains sales de goudron et de sciure, de la sueur sur le front malgré la fraîcheur.
— Et le gouvernail ? demanda Hartley.
— Il tient, répondit Alvaro. Mais il faudra le remplacer dès que nous atteindrons un port. J'ai vu pire. Avec ce calme, nous pouvons faire route vers Plymouth dans trois jours, quatre au plus.
Hartley hocha la tête, puis se tourna vers Isabel.
— Il faudra être vigilant, dit-il à voix basse. Alvaro est un atout, mais aussi un danger. Vous le surveillez pendant que je m'occupe de la navigation.
— Et Castilla ? demanda-t-elle.
Hartley regarda vers la cale où le noble espagnol restait enchaîné dans l'obscurité.
— Il reste où il est, dit-il. Trop précieux pour être lâché, trop dangereux pour être libre. Mais je vais le faire monter sur le pont. Un peu d'air frais l'assouplira, il nous dira peut-être ce qu'il sait vraiment.
Il descendit de la dunette et se dirigea vers l'écoutille. Isabel le suivit des yeux, puis se retourna vers l'horizon, où rien ne bougeait encore. Mais elle savait que ce calme ne durerait pas. Quelque part, au-delà de cette mer plate, son père rassemblait ses navires. Et bientôt, très bientôt, il reviendrait.
Dans la cale, Castilla leva la tête quand Hartley apparut. Ses yeux étaient cernés, ses vêtements autrefois richement brodés n'étaient plus que loques. Mais il y avait encore une étincelle de défi dans son regard.
— Vous venez me libérer ? demanda-t-il.
— Je viens vous demander une chose, dit Hartley en s'accroupissant devant lui. Le pilote qui a dessiné cette carte. Vous l'avez rencontré ?
Castilla cracha sur le plancher.
— Tout ce que je sais, je l'ai déjà dit.
Hartley se pencha plus près, sa voix si basse que seul Castilla pouvait l'entendre.
— Le pilote s'appelait-il Edmund Hartley ?
Castilla cligna des yeux. Une seconde. Deux. Puis :
— Edmund. Oui, c'est le nom qu'il a donné. Un Anglais aux cheveux gris, la voix douce, la main précise. Il a passé trois mois à Séville, à cartographier chaque recoin de la Manche. Il disait qu'il connaissait chaque crique, chaque courant, chaque passage entre les écueils.
Hartley se releva lentement, le visage fermé comme une porte de fer.
— Merci, dit-il. C'est tout ce que je voulais savoir.
Il remonta sur le pont, le soleil maintenant haut dans un ciel dégagé. La mer s'étendait devant lui, immense et vide. Quelque part à l'ouest, son père — un homme qu'il croyait mort depuis dix ans — avait dessiné la carte qui allait permettre à l'Espagne d'envahir l'Angleterre.
Et maintenant, il savait pourquoi Walsingham l'avait choisi pour cette mission. Ce n'était pas parce qu'il était le meilleur. C'était parce que c'était personnel.
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