L'Or du Roi
Lire le chapitre 16: The Turn of the Tide
La pointe du couteau s’enfonça dans le parchemin, là où la côte cornique dessinait une anse cachée. Hartley vit la lame dévier, et son poing partit avant sa raison.
Il frappa Alvaro au poignet. Le cartographe bascula contre la table du carré, culbutant l’encrier qui se vida en une mare noire. Le couteau tomba, claqua sur le bois. Hartley le saisit, pointa la lame à la gorge de l’Espagnol.
« Encore un geste, et je te saigne comme un porc. »
Alvaro respirait court, les yeux écarquillés. Autour d’eux, la cale résonnait du grincement de la Swan, qui tanguait dans la mer redevenue calme. Le longeron fissuré gémissait à chaque roulis.
« Tu voulais le détruire, dit Hartley. Pourquoi ?
— Parce qu’il est faux, capitaine. Ce n’est qu’une copie. Une imitation faite de ma propre main.
— Tu mens.
— Je souhaite que ce soit un mensonge. » La voix d’Alvaro tremblait. « J’ai passé dix semaines à recopier ce pilote anglais, détail après détail, traître après traître. J’en connais chaque point de chute, chaque erreur volontaire. La véritable carte est à Cadix, dans le bureau de l’amiral Guzmán. Oncle d’Isabel, soit dit en passant. Elle n’est pas venue sur ce navire par hasard. »
Hartley sentit le plancher manquer sous ses piedres, pas la mer — la terre elle-même. Sa main trembla.
« Qui t’a chargé de la copie ?
— Un agent espagnol qui se fait passer pour un corsaire anglais, capitaine. Vous le connaissez sous le nom de Cecil. Sir William Cecil, votre noble protecteur. » Alvaro rit, un son creux. « Il m’a payé en or espagnol pour que je glisse cette carte dans les mains d’un homme ruiné, désespéré, qui volerait n’importe quoi pour rembourser ses dettes. Vous, capitaine. Voilà. Il voulait que vous meniez cette fausse carte en Angleterre, que vous la donniez à ses agents, et qu’ils la fassent parvenir à ceux qui sauront l’utiliser contre vous. Contre votre pays. Contre votre reine. »
Le monde de Hartley se fendit en deux — le vrai et le faux, l’honneur et la dette.
« Pourquoi ? » Sa propre voix lui sembla lointaine.
« Parce que Cecil, ou ce qu’il vous a fait croire qu’il était, travaille pour Philippe depuis trois ans. Votre guerre contre l’Espagne n’est qu’une étape. Il veut une victoire écrasante qui laisse l’Angleterre exsangue, afin que l’invasion ne rencontre aucune résistance réelle. Votre cour martiale, votre disgrâce, votre dette — tout cela n’était que l’appât pour vous faire mordre à l’hameçon. »
Le couteau glissa des doigts de Hartley et claqua à ses pieds.
« La vraie carte, celle que mon père a dessinée…
— Elle n’existe pas. » Alvaro se massa le poignet, la mine grise. « Edmund Hartley est mort il y a cinq ans, à Séville, dans une prison espagnole. J’étais présent lorsqu’il a rendu l’âme. Il n’a jamais trahi l’Angleterre. Il a refusé, jusqu’au bout. C’est moi et mes geôliers qui avons fabriqué cette légende pour vous attirer. Votre père était un homme meilleur que vous ne l’avez jamais cru. »
Hartley resta immobile. La nausée monta, aussi aveuglante que la douleur d’un boulet. Il se souvint des derniers mots de son père, dix ans plus tôt — pas un adieu, pas une mort. Une disparition. Il avait passé une décennie à haïr un fantôme, et ce fantôme était innocent. L’espace d’un instant, il aurait voulu abattre Alvaro, le tuer pour ce qu’il venait d’apprendre.
Mais il ne le fit pas. Le mot de Cecil, l’or espagnol, le piège — tout cela formait une trame plus large. Une trahison qui dépassait sa propre histoire.
Il ramassa le couteau, le jeta dans un seau d’eau.
« Le rendez-vous de l’Armada. L’anse de Gildurren, en Cornouailles. Tu l’as mise dans la copie, avec la précision que tu connaissais.
— Oui. C’est là que les Espagnols doivent rassembler leurs navires avant l’attaque finale sur Plymouth. Dans trois semaines, si les vents tiennent.
— Alors nous n’irons pas à Plymouth. » Il se tourna vers le pont, cria : « Larkin ! Cargue la voile du bout-dehors ! Cap au nord-ouest, plein sur la pointe de la Cornouailles. »
Ils iraient droit dans le piège. Pas pour y tomber — pour y tendre le leur. Le porteur de la vraie carte venait d’Espagne, peut-être déjà en mer. Il croiserait leurs routes, si Hartley savait où attendre. Et il savait.
Cecil voulait que Hartley livre une carte fausse aux Anglais. Hartley irait chercher la vraie carte dans la gueule des Espagnols.
Sur le pont, Castilla parut, le visage pâle, comprenant que la direction avait changé. Hartley le regarda, puis jeta un œil à Isabel, qui se tenait à la lisse, retenant une mèche de cheveux dans le vent. Elle les regardait tous, comme une femme qui lisait dans les pensées.
Hartley ne savait plus qui croyait, qui le payait, qui le voulait mort ou vivant. Il savait seulement que sa dette — sa dette envers son père, envers la mémoire d’un homme innocent — était devenue plus lourde que celle de Cecil. Et cette dette-là, il était prêt à la payer avec tout ce qu’il possédait, y compris sa vie.
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