L'Or du Roi
Lire le chapitre 17: Aftershock
La lumière grise de l’aube filtrait à travers les planches mal jointes du pont, mais personne ne dormait. L’équipage du *Swan* s’était rassemblé en demi-cercle autour du grand mât, les visages tirés, les mains encore poisseuses de la tempête. Hartley se tenait devant eux, le dos droit malgré l’épuisement, la lettre de Cecil froissée dans son poing.
— Vous méritez la vérité, dit-il d’une voix qui portait sans effort.
Il la leur donna, sèche et brutale : le paiement de Cecil, les ordres falsifiés, la copie du pilote espagnol, la trahison de l’Angleterre. Pas de morale, pas d’excuse. Quelques jurons fusèrent, un marin cracha par-dessus le bastingage.
— Alors on rentre à Plymouth, capitaine ? demanda Jenkins, le quartier-maître, les mâchoires serrées.
— On ne rentre pas. On finit ce qu’on a commencé.
— Avec quoi ? Une coque fêlée, un baril de poudre à moitié vide et une lettre qui nous accuse, nous ?
Hartley plongea la main dans sa vareuse et en tira le parchemin d’Alvaro, la copie du faux. Il la déchira en deux, puis en quatre, et laissa les morceaux tomber sur le pont.
— Cecil ne sait pas où je vais. Il croit que je suis mort ou fou. La carte réelle navigue quelque part entre l’Espagne et l’Angleterre, et celui qui la porte va croiser la côte française pour se ravitailler. J’ai connu les routes des courriers. On l’attendra là-bas.
— Et si c’est un piège ? demanda quelqu’un.
— Alors on le prendra.
Le silence retomba, puis Jenkins hocha lentement la tête, suivi des autres. Pas d’enthousiasme, mais pas de défi. Les ordres furent donnés pour verrouiller les prisonniers espagnols dans la cale, sauf Alvaro, qu’on laissa travailler sur la voilure sous bonne garde. Hartley garda pour lui la certitude que cette décision était une folie.
Il trouva Isabel à l’arrière, assise sur un rouleau de cordage, les mains croisées sur les genoux. Elle le regarda approcher sans bouger. Le vent avait effacé son parfum, et ses cheveux tiraient sur le gris de sel.
— Alvaro a dit que vous étiez la nièce de Guzmán, dit Hartley, debout devant elle.
— Il a dit vrai.
— Et Walsingham ?
Elle détourna les yeux, puis se força à le regarder de nouveau.
— Je n’ai jamais rencontré Walsingham. Le médaillon, l’histoire des lettres chiffrées, les allées et venues à la cour… tout cela n’est qu’un tissu de mensonges que j’ai fabriqué pour fuir Cadix.
Il resta impassible, mais son cœur frappait plus fort.
— Pourquoi ?
— Parce que mon oncle voulait me marier à un vieux bourreau de l’Inquisition espagnole. J’aurais mieux fait de rester en Angleterre, mais je n’étais qu’une enfant quand on m’a emmenée. J’ai volé ce médaillon à un messager écossais de passage, parce qu’il semblait parler aux anges. J’ai traversé l’Europe avec des habits d’homme et une langue bien pendue, et j’ai trouvé un capitaine qui n’embarque pas les femmes qui voyagent seules.
Elle porta la main à son cou, là où le médaillon était resté cachée.
— Je suis criminelle, capitaine. Mais pas traîtresse.
— Vous avez une lettre.
Elle fouilla dans son sac et lui tendit un pli décacheté, l’encre pâlie. Il le déplia. Trois noms, deux sceaux, une signature qu’il connaissait trop bien : Cecil. Les autres — un trésorier de Portsmouth, un greffier de la reine — complétaient le réseau.
— Je l’ai volée dans les archives de mon oncle à Sanlúcar, dit-elle. C’est ce qu’il m’a donnée pour faire mes preuves en Angleterre. Mais c’est une pièce à conviction, pas une lettre de créance.
Hartley relut la lettre deux fois, puis la plia soigneusement et la glissa dans sa poche intérieure.
— Cette lettre ne prouve rien pour Walsingham, murmura-t-il. Mais elle prouve que Cecil opère en réseau. Et un réseau se coupe par les mailles, pas par la tête.
Isabel croisa les bras, défensive malgré sa fatigue.
— Vous ne me jetez pas à la mer ?
— Vous m’avez menti. Vous en avez encore, des mensonges, peut-être. Mais vous m’avez aussi donné un outil. Je n’ai pas les moyens de choisir mes alliés.
Son visage se détendit, d’un cheveu.
— Je connais les routes françaises, dit-elle. Les ports secondaires, les tavernes où les courriers espagnols s’arrêtent pour boire sec et attendre le bon vent. Si vous courez vers la Bretagne, je peux vous mener à eux.
Hartley laissa le silence s’étendre entre eux, comme on tâte une planche douteuse avant de poser son poids dessus.
— La Bretagne est à deux jours de vent, dit-il enfin. On commencera par là.
Elle hocha la tête, et il la quitta sans un mot de plus. Il traversa le pont, descendit par l’échelle de la cale principale, où la lumière baissait. Castilla était assis contre la paroi, les jambes allongées dans l’eau de cale qui n’avait pas été entièrement pompée. Il leva les yeux à l’approche de Hartley ; sa tension était lisible dans les muscles de sa mâchoire. Il avait dû entendre les voix là-haut. Peut-être avait-il compris.
— Capitaine, dit-il d’une voix neutre. Vous changé de cap.
— Je vais à la rencontre du courrier qui porte la vraie carte.
Castilla ferma les yeux, puis les rouvrit.
— Vous le savez de votre père ?
Hartley s’accroupit devant lui, à hauteur d’yeux.
— Mon père est mort innocent. C’est vous qui le saviez.
Castilla ne nia pas. Il baissa la tête, et son souffle devint plus court, comme un animal qui accepte le joug.
— Il a navigué pour moi, il y a quinze ans, dit-il. Bon navigateur. Meilleur que moi. Mais il est resté honnête, et Cadix ne pardonne pas l’honnêteté. On l’a piégé dans une affaire de sel, puis de pilote. Le Conseil lui a offert la grâce s’il dessinait les cartes anglaises. Il a refusé trois fois. La quatrième, on a menacé sa famille : sa femme, et un garçon qu’il aimait plus que tout.
Hartley ne broncha pas, mais sa main se serra sur le fourreau de son coutelas.
— On l’a exécuté, continua Castilla, ou peut-être a-t-il trouvé le moyen de s’échapper. Les registres disent la potence. Mais une chose est certaine : il n’a jamais tracé une carte, pas pour eux, pas pour l’argent. La carte que vous avez vue était un faux, un copie de ma main, mais le fautif n’a jamais été votre père.
Hartley resta accroupi un long moment, les yeux vides, le bruit de la mer emplissant la cale. Puis il se releva d’un mouvement sec.
— Vous aurez une chance de payer votre dette, dit-il. Pas à moi. À l’Angleterre.
Il posa la main sur l’épaule de Castilla et la serra, un geste brisé entre la menace et le pardon, puis il remonta vers la lumière.
Sur le pont, le soleil perçait les nuages, inondant la mer d’un or pâle. Le *Swan* tournait sa proue vers l’est, vers la côte bretonne, portant dans sa coque une compagnie de mensonges et de vérités entremêlées. Alvaro travaillait au nid de pie, couvrant de ses yeux le large tandis que deux hommes montaient la garde à ses côtés. Ses gestes étaient précis, mesurés, mais Hartley remarqua qu’il jetait de brefs regards vers la dunette.
Hartley grimpa à la barre, remplaça le timonier, et posa les mains sur le bois tiède. La mer était calme, d’un gris bleuté. Il n’avait pas de plan, seulement une direction et une colère froide qui le portait. Le visage de son père se mêlait à celui de Cecil, d’Isabel, d’Alvaro, tournoyant dans un courant qu’il ne pouvait freiner.
Isabel s’approcha du bastingage à tribord, les mains jointes derrière le dos, les yeux fixés sur la ligne d’horizon où la France n’était encore qu’un souvenir. Elle ne lui adressa pas la parole, et lui n’en chercha pas. Ils restèrent ainsi côte à côte, dans le bruit des voiles et des clapotis, tandis que le soleil montait lentement, laissant sur la mer une traînée de lumière droite comme une route.
Le *Swan* naviguait.
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