L'Or du Roi
Lire le chapitre 18: New Orders
La mer s’était calmée, mais l’air restait lourd, chargé de sel et de menaces. Le *Swan* avançait sous une voilure réduite, sa coque gémissant à chaque lame — la membrure fêlée près de la quille rappelait sa présence à chaque roulis. Hartley tenait la barre, les yeux fixés sur l’horizon sud-est, vers la côte bretonne qui se dessinait à peine, grise et basse.
Il se tourna vers Castilla, qui surveillait l’équipage d’un regard nerveux.
— Tu connais les mouillages de cette côte, Castilla. Où un navire espagnol s’arrêterait-il pour prendre de l’eau douce avant de traverser vers l’Angleterre ?
Castilla hésita. Hartley ne lui laissa pas le temps de peser sa réponse.
— Tu m’as promis une chance de racheter ta trahison. La voici.
— Il y a une crique près de l’île d’Ouessant, dit Castilla à voix basse. Petite, discrète. Les courriers de Cadix y font halte pour remplir les barriques avant le dernier passage. Ils ne veulent pas entrer dans les ports — trop de regards, trop de questions.
— Bien.
Hartley confia la barre à Marchand, son second, et descendit dans sa cabine. Il sortit une feuille de papier, un encrier et une plume. Il écrivit en phrases courtes, sans fioritures — un message à Walsingham, si jamais il devait être retrouvé. Il y consignait la trahison de Cecil, la copie du faux Alvaro, l’existence du vrai tracé, et la route du courrier espagnol. Il signa d’un simple *H.*, plia la lettre et la scella du sceau brisé qu’il portait à son cou — le même que celui d’Isabel.
Il remonta sur le pont, le message sous son pourpoint. À tribord, une langue de rochers noirs s’avançait dans la mer : la pointe de Penmarc’h. Il ordonna à Marchand de serrer le vent et de longer la côte.
Une heure plus tard, le *Swan* glissa entre deux îlots déserts. Hartley sauta à l’eau avec la lettre enroulée dans un tube de cuir, nagea jusqu’à un rocher plat et y dissimula le tube sous une pierre, qu’il marqua d’une croix à la craie qu’il avait pris soin d’emporter. Un signal connu des agents de Walsingham — du moins l’espérait-il. Il n’avait aucun moyen d’en être certain. Puis il regagna le navire à la nage, ruisselant, et donna l’ordre de mettre le cap sur l’ouest.
L’équipage murmurait. Ils savaient qu’ils n’allaient pas vers l’Angleterre.
Isabel le rejoignit à la proue, alors que la nuit tombait. Elle portait toujours sa chemise d’homme, les cheveux noués en bataille.
— Tu as laissé un message pour Walsingham.
— Oui.
— Et si tu étais arrêté avant qu’il ne soit trouvé ?
— Alors j’aurai au moins fait ce que je pouvais.
Elle hocha la tête, puis parla plus bas, comme pour elle-même :
— Je connais des ports, sur cette côte. Des hommes qui peuvent nous protéger. Si nous devions être pris…
— Tu me les montreras quand le moment viendra.
Le lendemain, la brume se leva à l’aube. La mer était encore grise, étale. Hartley tenait la longue-vue, scrutant la ligne sombre des côtes bretonnes, quand Marchand cria depuis le nid-de-pie :
— Navire à tribord ! Toutes voiles dehors, cap sur nous !
Hartley pivota. Une silhouette se détachait de la brume : un navire rapide, bas sur l’eau, noir et effilé. Il ne portait aucun pavillon.
— Un corsaire français, murmura Castilla à ses côtés. Ceux-là n’attendent pas les ordres. Ils prennent.
Hartley étudia le navire un instant. Le *Swan* était encore affaibli — la membrure fêlée, la voilure de fortune. Il ne pouvait pas fuir cette coquille de noix. Il prit une décision rapide.
— Personne ne tire, fit-il d’une voix forte. Nous parlementons.
— Capitaine ? s’étonna Marchand. C’est un pirate.
— C’est un libre, répliqua Hartley. Et un libre peut être utile.
— Quiconque peut être utile… quand on n’a pas le choix, marmonna Castilla, sans que nul entende.
Le corsaire approcha à portée de voix. Un homme se tenait à la proue les deux mains sur le plat-bord, le visage large et tanné, une cicatrice blanche lui barrant le menton. Il cria en français :
— Qui êtes-vous ? Navire anglais, à ce que je vois. Vous êtes loin de vos eaux.
Hartley répondit en français, avec un léger accent :
— Capitaine Thomas Hartley. Nous cherchons un port allié, pas un combat.
L’homme ricana.
— Le *Swan*, n’est-ce pas ? Un nom que je connais. On dit que vous êtes endettés — plus que vos ancres ne pèsent. Qu’est-ce qu’un marchand endetté vient chercher sur les côtes de Bretagne, sinon ce qui ne lui appartient pas ?
Hartley fit signe à ses hommes de ne pas réagir.
— Je cherche un courrier espagnol. Sa cargaison est meilleure que ce que vous pouvez piller sur trois navires de pêche.
Un silence. L’homme cracha dans l’eau.
— Les Espagnols paient bien pour leurs messagers, dit-il. Et vous, anglais, vous paieriez en promesses.
— Ce n’est pas de l’or qu’il transporte, mais des ordres. Des plans de mouillage, une route pour l’invasion. Vos côtes seront brûlées, elles aussi, si l’Armada passe. Vous préférez attendre que les braseros espagnols viennent à vous ?
Le visage du Français se ferma. Il dit quelque chose à son second, puis se tourna vers Hartley.
— Je suis Roche. Capitaine Roche. Sur votre honneur de marin, vous me dites la vérité ?
— Sur ma vie.
Roche le regarda longuement. Puis il fit un geste de la main. Les canons de son navire — un brick armé de huit pièces — furent retirés de leurs sabords.
— Si vous me mentez, je vous coulerai à vue, dit-il simplement. Mais les Espagnols… ils m’ont brûlé un frère à La Rochelle. Je hais assez leur roi pour vous écouter.
Il ordonna une manœuvre — le navire de Roche tourna, prit position à faible distance.
— Que me proposez-vous ? demanda-t-il.
Hartley serra la main courante, réfléchissant à toute vitesse.
— Une course en commun. Le courrier a un navire rapide — le *San Felipe*. Mais il ne peut pas éviter deux navires au même endroit.
— Et la part des parts ? demanda Roche avec un sourire en coin.
— Nous en parlerons à quai.
— Les marchés se font avant le combat, pas après. Vous êtes anglais, vous connaissez les chiffres. Donnez-moi un chiffre.
Hartley ne pouvait pas marchander. Il n’avait ni l’or ni le temps de le faire.
— La moitié.
Roche le dévisagea, puis éclata de rire.
— Vous mentez ou vous êtes désespéré. Peu importe — la moitié va bien.
Il se pencha vers l’avant.
— Le port où s’arrête ce courrier : c’est Le Conquet. Un cul-de-sac entre les îles, dix mètres de profondeur à marée haute. Les navires espagnols y prennent l’eau douce avant leur dernier passage. Il y passera avant trois jours — c’est le temps que mettent les galères espagnoles à couvrir ce trajet.
Hartley sentit son pouls s’accélérer.
— Comment le savez-vous ?
Roche haussa les épaules.
— J’ai un parent d’un côté qui sert dans les douanes de Brest. Et j’ai l’habitude d’écouter ce que les marins murmurent. On ne tient pas une longue vie sur l’eau sans savoir d’où vient le vent.
Hartley acquiesça lentement. Le plan commençait à se dessiner — trois navires vers un port, une attente, une interception. Mais au moment où il aurait dû se sentir libéré, une autre idée le traversa, glacée :
— Le *San Felipe* a-t-il un escorte ?
Le sourire de Roche s’élargit, mais ses yeux ne riaient plus.
— Pas encore. Mais les Espagnols savent que la mer est pleine de corsaires. Ils n’enverront pas leur messager seul. Vous avez jusqu’à demain soir pour trouver un moyen de le séparer de son escorte… ou pour vous trouver une autre mer, capitaine.
Hartley le fixa un long moment. Roche disait vrai — les Espagnols ne laissaient jamais un courrier d’importance voyager seul. Et cette révélation changeait presque tout : intercepter le *San Felipe* tout en tenant l’escorte à distance — cela demandait plus qu’un navire rapide.
Cela demandait un piège.
Hartley savait exactement où, sur cette côte, on pouvait en tendre un.
Il ordonna à Marchand de faire voile vers Le Conquet. Personne autour de lui ne demanda pourquoi.
Mais Castilla, debout non loin, ne le quittait pas des yeux.
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