L'Or du Roi
Lire le chapitre 19: The Corsair's Price
La mer, encore frémissante des restes de la tempête, roulait de longues houle paresseuses contre la coque du Swan. Thomas Hartley, debout à la barre, regardait Roche examiner le gréement du navire français qui les avait rejoints à l'aube. Le corsaire avait la carrure d'un taureau et le sourire d'un homme qui compte ses gains avant même de les avoir vus.
« Ton navire est un cercueil flottant, anglais. » Roche cracha par-dessus le bastingage. « Une quille fêlée, des voiles rapiécées... et tu veux courir après le San Felipe avec cette épave ? »
Hartley serra la mâchoire. Il n'avait pas besoin qu'un Français lui rappelle l'état du Swan. La tempête avait fait des ravages, et les réparations d'Alvaro, bien que compétentes, n'étaient que du bois et du goudron sur une blessure profonde.
« Le Swan m'a ramené des Indes à Calais sans une seule avarie majeure, dit-il calmement. Elle me mènera jusqu'à Le Conquet. »
Roche haussa les épaules. Ils étaient seuls sur le gaillard d'avant, la brise matinale portant leurs paroles loin de l'équipage. Le Français ne voulait pas que sa propre troupe entende la négociation.
« Parlons prix. » Roche croisa les bras. « Nous attaquons ensemble, nous nous partageons les risques, donc nous partageons l'or. Moitié-moitié. Sans discussion. »
Hartley sentit un pincement dans sa poitrine. La moitié du trésor espagnol. Il avait déjà promis des parts à Isabel pour ses informations sur les ports bretons, à Alvaro pour sa survie, à Castilla pour son silence. Dix ans de dettes, de déshonneur, de fuite - tout cela reposait sur la part qui lui reviendrait. Et maintenant, ce Français voulait en prélever la moitié d'un seul coup de langue.
« Un tiers, contre-proposa Hartley. Vous fournissez l'escorte, nous fournissons le plan. »
Roche éclata de rire, un son rogue comme le déchirement d'une voile. « Tu te prends pour qui, capitaine ? Un marchand de laine de Bristol ? Sans mes navires, le San Felipe t'écrasera avec son escorte. Le prix, c'est la moitié. Prends-le ou va te noyer seul. »
Hartley regarda l'horizon. Quelque part au-delà des vagues, au-delà de la pointe du Finistère, la galère espagnole transportait la carte que son père avait dessinée. La carte qui pourrait laver le nom des Hartley, révéler la trahison de Cecil, peut-être même changer le cours de cette maudite guerre. Et pour cela, il devait dealer avec un pirate français qui souriait comme un requin.
« Accord conclu », dit-il, le goût amer du compromis dans la gorge.
Roche lui tendit une main tannée, et Hartley la serra. La poignée dura une seconde de trop, un avertissement muet.
« Écoute-moi bien, anglais », dit Roche à voix basse. « Je connais Le Conquet comme la poche de mon propre gilet. Petit port, eaux peu profondes, une seule passe navigable entre les rochers. Le San Felipe ne peut pas y entrer sans un pilote local. »
« Et tu sais où il mouillera ? »
« Il ne mouillera pas. » Roche sourit, révélant des dents jaunies. « Il fera escale à mer haute, chargera les derniers messages, et repartira avant la marée descendante. Nous avons une fenêtre de deux heures. Pas une minute de plus. »
Hartley hocha la tête, le plan déjà en train de se dessiner dans son esprit. Une approche sournoise à la faveur de la nuit, des canots silencieux, l'abordage avant que l'escorte espagnole ne puisse réagir.
« Et l'escorte ? »
Roche haussa les épaules. « Une seule frégate, la Santa Clara. Vieux navire, équipage fatigué. Elle mouillera au large, trop confiante. Mon second connaît ses quartiers. Nous frapperons le San Felipe pendant que la frégate dort. »
« Et si elle ne dort pas ? »
« Alors nous mourrons. » Roche rit de nouveau. « C'est la beauté du métier, anglais. Simple, direct, sans les mensonges de la cour. »
Hartley tourna le dos au Français et donna ses ordres. Le Swan et ses deux navires français - Roche commandait une petite flottille de corsaires - mirent le cap au sud-est, le long de la côte bretonne. La navigation demanderait toute l'habileté d'Isabel, qui connaissait ces eaux par cœur depuis son enfance à Saint-Malo.
Elle vint le rejoindre à la barre, les cheveux encore humides d'une pluie matinale. Ses yeux étaient fixés sur la ligne côtière qui émergeait de la brume.
« Roche te trahit, dit-elle à voix basse. »
« Je sais. »
« Non, tu ne sais pas. » Elle se pencha. « Il trahit tout le monde. Il a fait affaire avec les Anglais en 1582, puis avec les Espagnols en 1584, puis avec les pirates barbaresques en 1585. Sa loyauté s'achète au plus offrant. »
« Alors nous serons les plus offrants, pour cette nuit. »
Isabel le dévisagea. « Tu es prêt à lui donner la moitié du trésor, sachant qu'il se retournera contre nous dès qu'il aura l'or en main ? »
Hartley ne répondit pas immédiatement. Le vent gonfla les voiles du Swan, et le navire accéléra, taillant la route vers son rendez-vous. Il pensa à Cecil, qui l'avait trahi depuis le début, à son père, dont l'héritage pourrissait dans un coffre espagnol, à toutes les promesses brisées qui tissaient sa vie.
« Je suis prêt à lui donner la moitié du trésor, dit-il enfin. Mais pas à lui donner la moitié de nous. »
Isabel le regarda longuement, puis hocha la tête. « Je connais un passage, ici, entre les îles. Plus court que la route de Roche. Si nous nous séparons de lui après l'abordage, je peux nous ramener vers les côtes anglaises avant qu'il ne comprenne ce qui lui échappe. »
Plus tard, à la tombée du jour, la vigie du Swan signala trois voiles à l'horizon nord-ouest : Roche et ses deux navires, qui les rattrapaient comme promis. Mais au-delà, plus loin au sud, une quatrième voile se dessinait dans le crépuscule. Une voile espagnole.
Hartley saisit sa longue-vue.
Au loin, majestueux et fier, le San Felipe avançait, seul et sans escorte visible. Sa bannière jaune et rouge flottait au vent. Plus aucune trace de la Santa Clara.
« Où est son escorteur ? » murmura Hartley.
Personne ne put lui répondre. Dans le silence qui suivit, quelque chose dans cette absence lui parut plus menaçant que la présence d'une frégate entière. Le San Felipe naviguait seul, comme un appât, vers Le Conquet.
Et Hartley n'avait pas le choix : il devait mordre à l'hameçon.
« Préparez l'abordage », ordonna-t-il, la voix aussi dure que l'acier. « Nous frappons à la relève de la garde. »
Autour de lui, la nuit tombait sur la Bretagne, et la mer semblait retenir son souffle, comme si elle aussi attendait de voir qui, cette fois, paierait le prix du roi.
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