L'Or du Roi
Lire le chapitre 20: The Boarding
La mer était une lame d’encre sous un ciel sans lune, et le vent portait l’odeur du sel et de la mort. Hartley se tenait à la proue de la *Revenge*, ses yeux vissés sur la silhouette sombre du *San Felipe*, ancré à faible distance du quai de Le Conquet. La vigie avait signalé une lumière vacillante à bord, puis plus rien. Pas d’escorte. Pas de patrouille. Une proie trop facile.
— Trop calme, murmura Roche à son oreille, son accent provençal tranchant comme un couteau. Les Espagnols dorment-ils toujours avec un seul fanal allumé ?
— Non, dit Hartley. Ils ont un guetteur. Ou ils veulent qu’on les approche.
Roche cracha dans l’eau noire.
— Alors on les approche. Et on les réveille.
Le plan était simple, presque grossier : deux canots silencieux, dix hommes chacun, abordage par tribord et poupe. Roche avait insisté pour mener l’attaque lui-même, les dents luisantes dans la pénombre. Hartley avait accepté — non par confiance, mais parce qu’il voulait garder l’œil sur lui. La moitié de l’or, c’était une chose. La moitié des informations, une autre.
Les canots glissèrent sur l’eau comme des anguilles. Les avirons englués de suif, les hommes retenant leur souffle. Le flanc du *San Felipe* se dressa devant eux, massif et silencieux. Pas de voix, pas de pas sur le pont. Une coquille vide.
Hartley monta le premier, une dague entre les dents, ses doigts trouvant les aspérités de la coque. Il bascula par-dessus le bastingage et atterrit sur le pont avec un bruit sourd. Rien. Personne. Il fit signe aux autres de le suivre.
Ils se déployèrent comme une tache d’huile. Roche mena ses hommes vers la dunette pendant que Hartley et Alvaro, plus prudent, descendaient vers l’entrepont. L’air était lourd, imprégné de goudron et d’épices, d’encens espagnol et de quelque chose d’autre — plus âcre, plus métallique. Du sang. Hartley le sentit avant de le voir.
Il poussa la porte de la cabine du capitaine. Un homme gisait sur le plancher, une coupe renversée à côté de sa main tendue. Ses yeux étaient ouverts, fixes, un filet de bave rosée aux lèvres. Sur sa poitrine, un sceau de cire brisé, et autour de son cou, un médaillon d’or à l’effigie de la Vierge — qui ne servirait plus à personne.
— Empoisonné, dit Alvaro, penché au-dessus du cadavre. Il a goûté le vin avant de lever l’ancre. C’est un agent espagnol qui a fait ça, ou un Français.
— Ou quelqu’un qui voulait s’assurer que le messager ne parle pas, répondit Hartley.
Il s’accroupit et fouilla la veste du mort. Sous le drap, il trouva deux lettres scellées. La première portait le cachet du roi Philippe, destinée à l’ambassadeur espagnol à Londres. La seconde, plus petite, avait un sceau qu’il n’avait jamais vu — une croix de Lorraine, incisée dans un cercle de cire bleutée. La Maison de Guise.
Il ouvrit celle-ci d’abord. Le papier craqua sous ses doigts. Trois paragraphes serrés, en français, signés d’un nom illisible. Hartley lut en diagonale, puis plus lentement, puis plus vite.
— Merde, murmura-t-il.
Roche apparut dans l’encadrement de la porte, un poignard ensanglanté à la main.
— Quatre morts à bord, pas de blessés de notre côté. Les Espagnols sont tous morts ou disparus. Qu’est-ce que tu as trouvé ?
Hartley lui tendit la lettre. Roche la parcourut, ses lèvres formant les mots en silence. Son expression changea. La moitié de l’or, c’était une chose. Mais là c’était autre chose.
— Les Guise, dit Roche lentement. Ils proposent à Philippe de débarquer en Hollande, puis de remonter la Manche. Une invasion anglaise par le nord, pendant que l’Armada frappe par le sud. Le duc de Parme prêt à rejoindre avec ses trente mille hommes.
Hartley hocha la tête, le cerveau en feu. Il savait que le plan espagnol prévoyait une jonction avec les troupes de Parme en Flandre. Mais une attaque coordonnée par les Guise, depuis un port français... c’était plus audacieux. Plus rapide. Plus dangereux.
— C’est une lettre d’appel, dit-il. Les Guise offrent leurs ports, leurs vaisseaux, leur soutien. Si Walsingham voit ça, il saura que l’invasion est imminente.
— Et toi, dit Roche, tu comptes la lui remettre ?
— La lettre est à lui, répondit Hartley. Mais le trésor est à nous. Et le trésor, c’est la carte.
Il se redressa, balayant du regard la cabine. Un coffre de chêne clouté de fer trônait contre la paroi, fermé à double tour. Hartley brisa le cadenas d’un coup de pistolet, et le couvercle s’ouvrit sur des rouleaux de parchemin, des instruments de navigation, des liasses de lettres. Il commença à tout sortir, gestes précis et rapides.
La carte n’était pas là.
Roche se tourna vers ses hommes.
— Fouillez tout. Les ponts, les soutes, les cabines. Chaque planche, chaque tonneau, chaque couture. Si une carte de Cornouailles est à bord, elle ne peut pas s’être dissoute dans l’air.
Le navire résonna des bruits de fouille : planches arrachées, coffres éventrés, cordages coupés. Les corsaires de Roche travaillaient avec une brutalité efficace, mais sans méthode. Hartley, lui, s’arrêta au milieu du chaos, les yeux fermés.
Il pensa à son père. Edmund Hartley avait été contraint de dessiner cette carte, Castilla l’avait dit. Un homme de science, innocent et piégé. Il n’aurait pas confié son œuvre à hasard à un messager — ni à un coffre ordinaire. Il aurait voulu que ceux qui la cherchent trouvent autre chose. Un faux, trompeur. Le vrai, caché dans un lieu imprévisible.
— Alvaro ! cria-t-il.
Le vieux Castillan leva la tête, depuis le coin où il fouillait une caisse de voiles.
— Regarde les doublons de coque. Les panneaux de membrure. Les endroits où la construction peut dissimuler un compartiment.
Alvaro s’approcha, son œil unique plissé.
— Tu penses qu’elle est dans les replis du navire ?
— Mon père n’a jamais rien fait de simple, dit Hartley. Il a caché son savoir dans un coffre à double fond. Il a dissimulé une vérité dans une autre vérité. Regarde sous le gouvernail, à l’intérieur de la lame. C’est là que je cacherais ce que je ne veux pas qu’on trouve.
La lame du gouvernail. Alvaro hocha lentement la tête, puis il se faufila vers l’arrière. Hartley prit la lettre des Guise et la glissa dans sa chemise. Il y avait autre chose à faire : trouver un moyen de faire parvenir ce papier à Walsingham avant que le vent ne tourne.
Il grimpa sur le pont. L’aube commençait à teinter l’horizon d’un rose sale, et les mouettes se querellaient sur les toits de Le Conquet. Roche le rejoignit, vêtu d’une brassière de cuir ensanglantée.
— On a trouvé la piste du trésor ?
— Pas la carte, dit Hartley. Mais la preuve que le messager était sur le point de la livrer à quelqu’un d’autre. La lettre à l’ambassadeur espagnol à Londres mentionne une livraison « dans les docks de Falmouth, au plus tard une semaine avant la prochaine alliance ».
Roche grogna.
— Falmouth. En Angleterre même. Et ta carte de Cornouailles ?
— Elle nous mènera au mouillage, répondit Hartley. Si elle est ici.
Depuis l’intérieur du navire, un cri retentit. Puis un craquement. Alvaro émergea de la cabine, tenant quelque chose de plat contre sa poitrine — un panneau de chêne, fraîchement arraché. Son visage ne montrait rien, sauf une tension nouvelle dans la mâchoire.
— Capitaine, dit-il. Vous devriez voir ça.
Hartley traversa le pont en trois enjambées. Alvaro retourna le panneau : sur son revers, grossièrement incisée dans le bois, une lettre gravée à la pointe sèche. Un « E », puis un « H ». Edmund Hartley.
— Le panneau est doublé, dit Alvaro. Il y avait un espace entre le bois et l’étoupe. Mais il est vide maintenant. Quelqu’un vous a devancé. Quelqu’un qui savait que vous viendriez ici.
Hartley sentit le froid lui couler le long du dos. Pas de carte. Pas de trésor. Une embuscade qui n’était pas arrivée parce que le meurtrier avait fui trop vite. Il regarda l’horizon, où une voile se dessinait entre les rochers de la pointe Saint-Mathieu. Une voile espagnole, aux couleurs du Santa Clara.
Roche jura dans sa barbe.
— L’escorte arrive. Il faut partir.
Hartley ne bougea pas. Quelqu’un savait qu’ils viendraient. Quelqu’un avait tué le messager et vidé le passage secret. Ce n’était pas Cecil — Cecil était à Londres. Ce n’était pas un hasard non plus. Il y avait une taupe à bord du *San Felipe*, ou de la *Revenge*, qui connaissait l’existence du compartiment.
Il se tourna vers Roche.
— Nous rentrons. Nous avons la lettre des Guise. Et nous avons un traître parmi nous.
Roche serra le poignard contre sa hanche.
— Si je découvre qui c’est, il ne touchera jamais la moitié de l’or.
Hartley lui rendit son regard, sans ciller.
— S’il a touché à la carte de mon père, il ne touchera plus jamais rien.
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