L'Or du Roi
Lire le chapitre 2: The Secret Commission
La diligence bringuebalait depuis des heures sur les routes défoncées entre Portsmouth et Londres, et chaque ornière semblait creusée exprès pour rappeler à Thomas Hartley les dettes qui lui labouraient l'âme. Il regarda défiler les haies mouillées et les champs d'un vert malade sous un ciel gris de plomb, la lettre anonyme froissée dans sa poche comme une promesse aussi légère que dangereuse.
La pluie s'était mise à tomber quand ils franchirent Ludgate, une bruine fine et tenace qui transformait les rues de la capitale en bourbier. Hartley paya le cocher sans marchander, tirant de sa bourse quelques shillings qu'il comptait presque un à un, puis remonta Aldersgate Street à pied, son manteau ruisselant, ignorant les regards des marchands qui le prenaient pour un autre gueux venu tenter fortune.
La taverne du Cygne Blanc se nichait derrière le cimetière de St Botolph, une bâtisse basse aux colombages noircis par la fumée des années. On ne venait pas là par hasard. On y venait parce qu'on avait des raisons de ne pas vouloir être vu.
Hartley poussa la porte. L'intérieur sentait la cire d'abeille et le foin sec, et un feu mourant crachouillait dans l'âtre. Un homme seul était assis à la table du fond, vêtu d'un pourpoint sombre aux manches légèrement trop longues, comme s'il avait emprunté les habits d'un homme plus petit que lui. Il ne se leva pas à l'arrivée de Hartley. Il ne leva même pas les yeux.
« Capitaine Hartley », dit-il d'une voix douce, presque féminine, en désignant une chaise vide en face de lui. « J'espère que votre voyage fut sans encombre. »
Hartley s'assit sans y être invité, les mains à plat sur la table. Il ne tendit pas la sienne.
« J'ai reçu votre lettre », dit-il. « Elle parle de dettes effacées et de service rendu à la couronne. Elle ne dit pas ce que vous voulez en échange. »
L'homme esquissa un sourire mince qui ne toucha pas ses yeux. Il avait le visage étroit, des joues glabres, et des doigts longs et fins qui reposaient immobiles sur une liasse de parchemins cachetés.
« Robert Cecil, au service du Conseil privé », dit-il. « Et par extension, au service de Sa Majesté la reine. Je représente des intérêts plus... discrets que ceux des bureaux de guerre. »
Hartley réprima un grognement. Les intérêts discrets du Conseil privé sentaient toujours la corde et le billot.
« La discrétion, c'est ce qui vous a fait choisir un port de corsaire criblé de dettes plutôt qu'un capitaine de Sa Majesté ? »
Cecil eut un hochement de tête léger, presque approbateur.
« La discrétion, effectivement. Et la dépossession. Nos capitaines du roi sont lents, orgueilleux, et surtout ficelés par leurs chartes. Vous, capitaine Hartley, vous n'avez rien à perdre que vous n'ayez déjà perdu. C'est précisément ce qui fait votre valeur. »
Il poussa un parchemin sur la table. Hartley le déroula. C'était une lettre de marque, fraîchement signée, portant le sceau de l'Amirauté. Elle autorisait le capitaine Thomas Hartley, à bord du Swan, à capturer tout navire naviguant sous pavillon ennemi ou transportant des biens destinés à l'ennemi, et à en partager le produit avec la couronne selon les termes prescrits.
Hartley connaissait la langue de ces papiers par cœur. Mais il connaissait aussi la langue de ce qui ne s'écrivait pas.
« Une lettre de marque, c'est du papier », dit-il en la reposant. « Votre lettre, à vous, parle d'autre chose. »
Cecil inclina la tête, et ses doigts s'entrelacèrent.
« Il y a un navire, le Golden Hind. Battant pavillon hollandais, enregistré à Rotterdam. Officiellement neutre. Officiellement, il transporte de la laine et du sel. En réalité, il porte des lingots d'argent pour le compte des banquiers de Séville. Le trésor de l'Escadre de Lindoso, détourné par des marchands trop habiles pour naviguer sous pavillon espagnol. »
Hartley savait que Cecil lui servait une vérité à moitié. Les hommes du Conseil privé ne livraient jamais toute la vérité si la moitié suffisait à faire agir.
« Un Hollandais neutre avec de l'argent espagnol dans les cales », dit-il. « Si je le capture, je deviens le problème des Anglais et des Espagnols à la fois. Et les Hollandais ne pardonneront pas. »
« Les Hollandais ne le sauront pas », dit Cecil. « Le navire sera renommé, réenregistré, et sa cargaison sera fondue avant que quiconque pose des questions. Vous, vous serez riche. Vous paierez Grim. Et vous oublierez que vous m'avez rencontré. »
Hartley se pencha, le bois de la table grinçant entre eux.
« Vous en avez dit assez pour que je sache pourquoi vous voulez l'argent. Mais vous n'avez pas dit pourquoi vous voulez que ce soit moi. Un navire neutre truffé d'argent espagnol, c'est une prise que vingt capitaines se disputeraient. Vous avez pris la peine de connaître mes dettes, ma misère, ma route de Portsmouth à Londres. Pour cela, il faut que quelque chose d'autre compte. »
Cecil se tut un long moment. Son visage étroit semblait peser chaque mot comme une monnaie qu'il n'aurait pas envie de dépenser.
« Le Golden Hind ne transporte pas que l'argent », dit-il enfin. « Dans le logement du second officier, il y a un coffre de cabine en teck, fermé par trois serrures. Les trois clefs ne sont pas à bord. Mais le coffre, lui, est à bord. Et ce coffre contient ce que nous l'appellerons un inventaire des positions et des intentions des navires de guerre espagnols pour les trois prochains mois. Rassemblements, noyaux d'escadres, rendez-vous de ravitaillement, et le nom de chaque capitaine ennemi qui s'est laissé corrompre pour de l'or. »
Hartley sentit une pointe de froid lui remonter le long de la colonne. La lettre anonyme disait déjà cela, à mots couverts : les cartes espagnoles, leur position, la promesse d'une guerre qui se décidait sur le papier avant de se décider sur les flots.
« On ne met pas ça dans un coffre », dit-il. « On le grave dans des têtes, pas dans des parchemins qu'un homme pourrait perdre. »
« Et pourtant », dit Cecil. « Cette espèce particulière de lâcheté consiste à tout écrire. Et nous n'aimons rien tant que la lâcheté écrite. »
Il laissa les mots reposer entre eux, puis se leva, ramassant sa liasse de parchemins et les plaquant contre sa poitrine étroite.
« Si vous capturez ce navire sain et sauf, les dettes s'éteignent. La lettre de marque reste vôtre pour tout autre usage que vous jugerez profitable. Et le coffre, vous me le livrez intact, fermé, sans avoir osé l'ouvrir. C'est ainsi que l'on sera quitte. »
Hartley ne se leva pas. Il laissa Cecil faire deux pas avant de l'arrêter.
« Je connais votre nom, monsieur Cecil. Mais je ne connais pas l'homme qui vous paie. Le Conseil privé ne se mouille pas pour des lingots hollandais. Vous travaillez pour Walsingham. »
Cecil s'arrêta. Son sourire mince revint, plus vrai cette fois, presque fatigué.
« Sir Francis vous salue, capitaine. Il se souvient de Cadix mieux que vous ne voudriez l'admettre. Et il considère que vous avez une dette envers le service de Sa Majesté que même l'or de Silas Grim ne saurait éteindre. »
Cadix.
Le mot tomba entre eux comme un pavé dans une mare. Hartley sentit son poing se serrer sous la table, les cicatrices invisibles des brûlures de ce siège qui l'avaient suivi jusqu'ici. Il ne savait pas ce que Sir Francis savait exactement. Mais il venait de comprendre que son passé ne lui appartenait plus. Quelqu'un l'avait lu, digéré, et monnayé.
« Je prends le navire, le coffre, et votre lettre de marque », dit Hartley. « Mais à mes conditions. Je ne réponds pas de ce qui arrive à l'équipage hollandais une fois la prise faite. Et si je découvre que le coffre contient autre chose que les cartes dont vous parlez, je le brûle. Avec votre nom dessus. »
Cecil inclina la tête, sans offenser ni peur.
« Alors, nous avons un accord, capitaine. Le Golden Hind quittera Rotterdam dans les semaines à venir, contournera par le nord de l'Écosse pour éviter les patrouilles espagnoles, et sera dans vos eaux selon les vents. Vous le saurez si vous laissez vos vigies faire leur travail. L'argent vous attend. La gloire vous attend. Et peut-être, si vous êtes assez sage, la rédemption des souvenirs qui vous pourrissent. »
Il laissa la phrase suspendue, tourna les talons, et sortit dans la pluie sans refermer la porte derrière lui.
Hartley resta seul, le parchemin de la lettre de marque déroulé devant lui. Les lettres dansaient sous son regard, promesses et pièges mêlés. Il savait qu'il venait de signer un pacte avec un homme qui n'aurait aucune pitié si les choses tournaient mal. Il savait aussi qu'il n'avait pas le choix : la dette de Grim ne lui laissait que soixante jours, et le seul chemin vers la liberté passait par ce butin qu'on voulait lui faire croire ordinaire.
Mais quelque chose dans les yeux étroits de Cecil ne se refermait pas sur lui-même. Il y avait une couche sous la couche, une intention sous l'intention.
Hartley replia la lettre, la glissa sous sa chemise contre sa peau, et se leva. Le feu râlait dans l'âtre. La question qui le hantait n'était plus de savoir comment capturer un navire hollandais chargé d'argent. La question était de savoir pourquoi Walsingham, l'espion le plus méthodique d'Angleterre, avait choisi un homme brisé par Cadix pour une mission si délicate.
Il n'y avait qu'une réponse possible. Parce que l'homme brisé n'a rien à perdre, et parce qu'un homme qui n'a rien à perdre peut être sacrifié sans bruit.
Sortant sous la pluie de Londres, Hartley se dirigea vers le port pour trouver un bateau qui le ramènerait à Portsmouth avant le soir. Anne devait déjà être à l'œuvre sur le Swan, et chaque heure de marée perdue l'approchait de Grim et de ses hommes. Il n'avait plus le temps de douter. Il n'avait plus que le temps d'agir.
Mais une partie de lui, tapie dans l'ombre de son esprit, se demandait déjà à quoi ressemblait réellement ce coffre de teck, quelles angoisses de l'Empire espagnol étaient consignées dans son encre, et ce que Cecil avait oublié de dire au sujet de la femme qui avait accosté à Rotterdam une semaine plus tôt, montant à bord du Golden Hind avec une malle plus grande que sa silhouette.