L'Or du Roi
Lire le chapitre 3: Casting Off
La pluie battait les quais de Plymouth comme un tambour sourd, et Thomas Hartley sentait déjà l’humidité s’infiltrer sous son manteau. Le *Swan* tirait sur ses amarres, sa coque noircie par des années de sel et de poudre, mais sa ligne restait fière. Il la regarda une seconde de trop — elle était tout ce qui lui restait, et elle le savait.
— Pike ! lança-t-il sans se retourner.
Elias Pike apparut à son côté, une bouteille de rhum à moitié vide pendue à sa ceinture. Le visage taillé à la serpe, les yeux plissés par des décennies d’embruns, il cracha par-dessus le parapet.
— Capitaine.
— Combien d’hommes ?
— Douze à bord, et trois qui devraient arriver avant la marée. Mais un nom me chiffonne.
Hartley se tourna. Pike lui tendit une feuille humide, une liste qu’il avait lui-même écrite.
— Redmund.
La mâchoire de Hartley se serra. Le canonnier Redmund avait servi sous ses ordres à Cadix. Il était bon — le meilleur qu’il eût jamais vu pour ajuster une pièce — mais il portait la guerre comme une blessure qu’il refusait de panser. Après l’incendie de la flotte espagnole, Redmund avait déserté et disparu dans les bas-fonds de Plymouth.
— Il sait que c’est moi qui commande ?
— Il l’a demandé, justement.
Hartley réfléchit. Le temps pressait. Cecil avait été clair : le *Golden Hind* appareillait de Rotterdam dans dix jours, et les vents d’ouest n’attendraient personne. Mais un canonnier qu’on ne peut pas regarder dans les yeux, c’est une demi-pièce en moins.
— Fais-le venir. Je lui parlerai moi-même.
— Et le reste de l’équipage ?
— Des marins de la côte, des pêcheurs sans bateau, quelques déserteurs. De la chair à cordage, mais des bras qui connaissent leur métier. Ça nous suffira pour cette mission.
Pike hocha la tête, mais ne bougea pas. Il y avait autre chose. Il y avait toujours autre chose.
— Le prêteur, Jacob, veut te voir avant ton départ. Il a dit qu’il te connaissait de réputation.
— Toute l’Angleterre me connaît de réputation, marmonna Hartley. La bonne comme la mauvaise.
Jacob était assis derrière une table de chêne patiné par trois générations d’usure, dans une échoppe qui sentait le poisson séché et l’encre sale. Il portait une calotte noire, malgré la pluie, et ses doigts étaient des serres.
— Capitaine Hartley, dit-il avec un sourire qui ne montait jamais jusqu’à ses yeux. On m’a dit que vous cherchiez à armer votre navire. Et que vos poches étaient aussi percées que la réputation de votre ancien régiment.
Hartley ne répondit pas. Il posa sur la table une bourse presque vide.
— J’ai besoin de poudre, de biscuit, de viande salée, de cordages et de voile de rechange. Et d’un baril d’eau-de-vie pour les hommes. Le tout pour avant demain.
Jacob examina la bourse sans la toucher, comme on inspecte un animal mort.
— Ce n’est pas assez pour un repas de marin.
— Le reste viendra à la prise.
Le prêteur laissa échapper un rire sec.
— La prise. Le rêve de tous les débiteurs anglais. J’en ai vu, des capitaines pleins de rêves, ramenés au port dans une boîte de pin. Leur prise, c’était un coup d’épée entre les côtes.
Hartley fixa le vieil homme.
— Vous me connaissez, Jacob. Vous savez ce que j’ai fait à Cadix. Vous savez que je rentre toujours.
Jacob plissa les yeux un long moment. Puis il sortit d’un tiroir un contrat roulé.
— Deux cents livres. Intérêt à quinze pour cent. Si tu me rembourses au retour, avec une part de ta prise, je passe l’éponge. Si tu ne reviens pas — il haussa les épaules — ma dette sera payée autrement.
Hartley prit la plume, trempa la lame dans l’encre, signa sans lire. Il n’avait plus la place pour le luxe de la lecture.
Ils appareillèrent à l’aube, alors que le ciel était encore strié de rouge. Trente-cinq hommes sur un navire de quatre-vingts tonneaux, ce n’était pas un équipage — c’était un défi lancé à la mer. Le *Swan* s’inclina dès qu’il quitta le port, comme s’il reconnaissait le chemin.
Redmund était au poste, près de la grande pièce de chasse. Il ne regarda pas Hartley quand le capitaine monta à bord. Il regardait la mer, et ses mains étaient maculées de suie.
— Redmund, dit Hartley en s’approchant.
Le canonnier cracha par-dessus bord.
— Capitaine.
— On m’a dit que tu voulais naviguer sous mes ordres.
— J’ai navigué sous tes ordres à Cadix. Ça m’a coûté deux amis et un bras qu’il me reste encore, même s’il ne vaut plus grand-chose.
— Et tu rembarques quand même.
— Parce que tu es le seul officier de Sa Majesté qui a eu le courage de regarder l’incendie dans les yeux quand le reste de la flotte tournait le dos. Dit comme ça, Redmund alluma une pipe avec des gestes lents et précis. Mais si tu me demandes d’incendier un village de plus sans raison, je te jette par-dessus bord moi-même.
Hartley soutint son regard une longue seconde. Puis il acquiesça.
— On ne brûle que les flottes ennemies. Pas les villages. Et pas les neutres, si on peut l’éviter.
— On verra.
Le *Swan* glissa entre les phares de Plymouth et gagna la pleine mer. Le vent était favorable, nord-nord-ouest, et Hartley regarda la côte anglaise rapetisser dans son dos comme une dette qu’on abandonne à terre. Il ne se retourna pas. Il ne se retournait jamais.
Pike vint se poster à ses côtés alors que l’aube achevait de se fondre dans la grisaille du matin. Il tenait entre ses doigts un morceau de biscuit qu’il grignotait par habitude.
— On a fait le compte des provisions, capitaine. On peut tenir deux semaines, trois si on rationne.
— Et la poudre ?
— Redmund a inspecté les barils. Quatre pleins, deux qui ont pris l’humidité. Il a dit que ça suffirait pour un combat, pas pour une guerre.
— On ne cherche pas la guerre. On cherche une seule prise.
Hartley sortit de son manteau la carte que Cecil lui avait remise. Le tracé était précis — trop précis pour un agent ordinaire. Les positions espagnoles y figuraient avec une exactitude qui indiquait un espion dans le cœur même du conseil de guerre de Madrid. Pourquoi Walsingham avait-il choisi un homme ruiné pour une mission aussi vitale ? Pourquoi lui, et pas un capitaine de la flotte royale ?
La réponse était simple. Un homme ruiné n’a pas de loyauté à vendre — que celle qu’on achète.
— Pike, dit-il sans lever les yeux. Qu’est-ce que tu sais d’une jeune fille qui monte à bord d’un navire neutre à Rotterdam, avec un grand coffre de chêne ?
— Je sais que les coffres de chêne transportent généralement des choses lourdes et précieuses.
— Et les jeunes filles ?
— Qu’elles ont généralement des pères riches et des ennuis.
Hartley replia la carte.
— Fais un tour complet du navire. Je veux que chaque recoin soit inspecté. Chaque cale, chaque soute, chaque espace entre deux bordages. Et je veux que tu cherches quelque chose que tu n’aurais pas prévu de trouver.
Pike le regarda une seconde, étonné, puis il comprit.
— Tu penses qu’on a un passager clandestin ?
— Je pense qu’on a peut-être un espion, un voleur, ou pire. Et j’aimerais le savoir avant d’être à trois jours de la côte.
La matinée passa en manœuvres et en réglages. Hartley se tint à la barre une grande partie du temps, goûtant le vent comme un homme qui a soif de mer après un mois à terre. Le *Swan* répondait — lentement, massivement, mais avec une fidélité que seuls les vieux navires savent offrir.
C’est vers le milieu de l’après-midi, quand le soleil perça enfin la couche grise des nuages, que Pike revint le trouver.
Sa voix était basse, presque un murmure.
— On a trouvé quelque chose dans la soute aux voiles, sous les voiles de rechange. Une jeune femme. Elle est là.
Hartley le suivit à travers le pont, descendit l’échelle de la cale, où l’odeur de chanvre et de goudron se faisait plus dense. Dans l’obscurité, il distingua d’abord la blancheur d’une main, serrée sur un petit sac de toile. Puis le visage. Jeune — dix-huit ans, peut-être moins — des cheveux sombres collés sur les tempes, des vêtements qui avaient dû être soignés mais qui portaient le sel et l’humidité de plusieurs jours cachés.
— Relevez-vous, dit Hartley.
Elle obéit lentement, sans baisser les yeux. Ses prunelles étaient d’un bleu presque noir, et elles ne tremblaient pas.
— Comment t’appelles-tu ?
— Isabel.
— Isabel quoi ?
— Isabel juste. Jusqu’à ce qu’on se connaisse mieux.
Pike étouffa un rire. Hartley ne rit pas.
— Tu sais que tu es sur un navire de guerre, en pleine mer, sous commandement royal ?
— Vous n’êtes pas de la marine royale, capitaine. Vous êtes un corsaire. J’ai entendu les hommes en parler. Vous êtes même en dette avec un taux de quinze pour cent chez un usurier de Plymouth.
Hartley plissa les yeux.
— L’ouïe fine.
— La survie, capitaine. Quand on est une femme et seule, on apprend à écouter.
— Je t’ai demandé ce que tu faisais sur mon navire.
Isabel hésita. Elle regarda Pike, puis Hartley, puis le petit sac qu’elle tenait contre sa poitrine — le sac qu’elle n’avait pas lâché une seconde.
— Mon bateau a coulé, il y a trois jours. Un vaisseau marchand portugais, pris dans la tempête au large de la Pointe. Je me suis accrochée à un débris pendant une nuit entière. Un pêcheur m’a recueillie et déposée à Plymouth. Là, j’ai vu votre navire et j’ai pensé — elle serra le sac plus fort — j’ai pensé que je n’avais nulle part d’autre où aller.
— Et tu as décidé de te cacher à bord d’un navire corsaire plutôt que de prévenir un magistrat ?
— Les magistrats ne m’ont jamais rendu service, capitaine.
Hartley la regarda longuement. Il y avait dans son regard quelque chose qui ressemblait à celle qu’il avait été jadis — avant Cadix, avant la dette, avant tout ce qui avait fait de lui un homme traqué.
— Tu resteras jusqu’au prochain port, dit-il enfin. Pike, donne-lui un quartier décent et à manger. Mais — il se tourna vers Isabel — si tu sèmes le trouble sur mon navire, je te débarque sur la première île que je trouve, qu’elle soit à moitié submergée ou non.
— Je ne sème que la discrétion, capitaine.
Hartley gravit l’échelle sans répondre. Mais alors qu’il atteignait le pont, il sentit le mouvement de la mer sous ses pieds — et le poids du secret dans les yeux de la jeune femme.
Elle mentait. Pas entièrement — il y avait une part de vérité dans son histoire de naufrage, dans sa fuite. Mais le petit sac de toile qu’elle tenait si serré n’était pas le bagage d’une passagère clandestine échappée d’une épave. C’était un objet choisi. Un objet gardé. Un objet qui lui avait été confié.
Il n’avait pas le temps de s’en occuper maintenant. Le *Golden Hind* attendait. Les soixante jours de Grim fondaient comme la neige au printemps. Mais il garderait un œil sur Isabel — et, ce soir, quand tout le monde dormirait, il ouvrirait les ordres scellés que Cecil lui avait remis. Les ordres qui décideraient de la légitimité de sa prise.
Il regarda l’horizon ouest, où le soleil déclinait déjà. Quelque part au-delà des flots, un navire neutre fendait les vagues vers Rotterdam, avec à son bord un coffre de chêne dont le contenu valait plus que sa dette, plus que son honneur — peut-être plus que sa vie.
La question n’était plus de savoir s’il réussirait.
La question était de savoir ce qu’il trouverait à l’intérieur.