L'Or du Roi
Lire le chapitre 22: The Deceptive Calm
La proue du *Sea Hawk* fendait une mer d'huile, miroir sombre sous un ciel strié de pourpre. Le vent était mort, comme retenu dans un souffle, et le silence pesait plus lourd que le grondement d’une tempête. Hartley s’accouda au bastingage, le regard perdu sur la silhouette lointaine du *Santa Clara*, goéland noir immobile à l’horizon. Il ne bougeait pas. Comme s’il attendait.
« Capitaine, » murmura Jabez à son oreille. « Roche fait les cent pas sur son pont. Il n’aime pas cette attente. »
« Roche n’aime que l’or, » répliqua Hartley sans se retourner. « Et je viens de lui vendre un rêve. Il attendra encore un peu pour toucher sa part. »
Il tira de sa veste le parchemin passé au jus de citron, dont les lignes pâles s’étaient estompées mais demeuraient lisibles. Une crique cornique. Une île minuscule, crayeuse, signalée d’une croix. Six jours. Il avait six jours avant que l’agent espagnol ne vienne chercher la carte réelle en ce lieu désolé, et une escadre entière pour l’en empêcher.
Il rejoignit la cabine où l’attendaient Isabel, Castilla et Redmund, le canonnier, les traits tirés par le manque de sommeil. Castilla se tenait droite, méfiante, les mains croisées. Isabel le dévora des yeux, inquiète.
« Nous n’arriverons jamais à cette île avec le *Santa Clara* sur nos talons, » dit Redmund. « Sa supériorité en canons est écrasante. Il nous broiera avant que nous ayons franchi le Raz de Sein. »
« Nous ne fuirons pas, » dit Hartley en posant le parchemin à plat sur la table. « Nous allons leur tendre un piège. »
Un silence. Isabel s’approcha, suivit le tracé tremblé de sa carte de fortune.
« Comment ça ? »
« Cette carte-ci est un appât. Nous savons que l’agent espagnol attend au mouillage de l’île. Et nous savons, » il leva les yeux vers les visages rassemblés, « que quelqu’un à bord a déjà vidé la cache de mon père. Alors donnons-leur ce qu’ils veulent. »
Il exposa son plan en quelques phrases sèches. Une lettre serait rédigée, signée d’un nom d’emprunt, adressée à l’ambassadeur d’Espagne à Paris. Elle dirait que le courrier avait accompli sa mission, que le médaillon caché avait été récupéré, et qu’un agent loyal demandait des instructions pour la remise finale. Le lieu de rendez-vous proposé serait une anse déserte au large de la pointe du Raz, à deux jours de navigation. Une copie grossière de la carte, recopiée sur un parchemin propre, serait jointe.
« Vous allez leur envoyer la carte ? » demanda Redmund, incrédule.
« Une fausse, » précisa Hartley. « Je garde l’originale sur moi. S’ils mordent à l’hameçon, leurs navires de guerre s’éloigneront de l’île pour venir à notre rencontre, et le *Santa Clara* devra choisir : nous poursuivre ou protéger leur agent. Pendant ce temps, nous filons vers l’île véritable, nous récupérons la carte réelle, et nous quittons ces eaux avant qu’ils ne comprennent la supercherie. »
Isabel fronça les sourcils. « Et si l’agent sait déjà que la cache a été vidée ? Et s’il sait qui l’a vidée ? »
Hartley la regarda, une lueur dure dans ses yeux bleus. « Alors nous le saurons bientôt. Car une seule personne à bord sait déjà ce que contient réellement cette carte, et elle est maintenant informée de mon plan. »
Le silence s’étira comme une corde de chanvre. Castilla détourna le regard. Redmund passa une main sur sa barbe râpeuse. Isabel ne cilla pas.
Deux heures plus tard, Hartley rédigea la lettre lui-même, d’une écriture inclinée et serrée qui n’était pas la sienne. Il la confia à un canot sous pavillon parlementaire qui s’approcha prudemment du *Santa Clara*, encore hors de portée de canon. L’enseigne au drapeau jaune fut hissée et le message remis, après quoi le canot rebroussa chemin à la rame, les hommes courbés sous le poids de la peur.
« Priez pour qu’ils avalent l’appât, » murmura Jabez.
Hartley ne répondit pas. Toute la nuit, il resta sur le pont, à observer les feux du navire espagnol. Au matin, sans un signal, sans un coup de semonce, le *Santa Clara* hissa ses voiles, vira de bord lentement, comme à regret, et mit le cap au sud, vers l’anse du rendez-vous fictif.
Hartley laissa échapper un souffle qu’il ne savait pas avoir retenu.
« Cap à l’ouest, » ordonna-t-il. « Plein ouest, vers l’île. Et que le diable emporte ceux qui traînent. »
La journée s’écoula dans une tension fiévreuse. Le *Sea Hawk* bondissait sur une mer courte et creuse, le Raz de Sein grondant à bâbord comme une mâchoire de pierre et d’écume. Roche, de conserve, tenait le vent avec une habileté de renard, ses hommes silencieux sur les vergues.
Ce fut au crépuscule que Hartley sentit le malaise. Quelque chose dans l’air, une chaleur inhabituelle, un parfum de terre et de sel mêlés. Il se retourna pour parler à Jabez, et vit l’éclat furtif d’un canonnier allumé dans la soute du navire, une lueur brève, aussitôt éteinte, mais intempestive. À cette heure, personne ne devait manipuler de poudre.
Il s’approcha sans bruit de l’écoutille, descendit l’échelle de corde, et s’arrêta sur le seuil de la soute. Là, dans la pénombre striée de rais de lumière, se tenaient Redmund et trois matelots du gaillard d’avant. Redmund tenait une bougie dans une cage de fer, les autres s’affairaient autour d’une barrique de morue dont ils sortaient un petit coffre.
« Vous chargez quelque chose à mon insu, Redmund ? » demanda Hartley d’une voix douce.
Le canonnier sursauta comme un chat brûlé. Il se retourna, la pâleur de la trahison étalée sur son visage comme un masque de cire. Les trois autres reculèrent.
« Capitaine… on ne chargeait rien. On fouillait pour de la nourriture supplémentaire, on a pensé que vous pouviez avoir besoin de réserve, avec le long voyage à venir. »
« Le long voyage, » répéta Hartley. Il descendit d’un pas. « Le long voyage vers où ? L’île est à deux jours, pas à deux semaines. Et je vois dans vos yeux l’ombre d’une autre destination. Vous fuyiez, n’est-ce pas ? Vous pensiez abandonner le navire à la faveur de la nuit, emporter ma part d’or et votre lâcheté, et laisser le reste de l’équipage mourir à votre place. »
Le silence de la soute était épais comme du sang. Redmund se redressa, défiant.
« Vous nous menez à la mort, capitaine. Le *Santa Clara* nous rattrapera, ou l’escadre espagnole nous coupera la route. Et pour quoi ? Pour une carte de plus, pour la gloire d’un homme qui n’est même pas votre roi. Je ne vous dois rien. J’étais marin quand vous n’étiez encore qu’un enfant déchu. »
« Vous me devez votre vie, » dit Hartley, la voix coupante comme un sabre. « Je vous ai repris de la potence à Plymouth, et vous avez juré sur la croix de servir sous mon commandement. Aujourd’hui, vous rompez ce serment. Et vous savez ce que cette mer fait à ceux qui trahissent leur capitaine. »
Il fit un geste. Quatre hommes d’équipage, restés en embuscade dans l’ombre, se saisirent de Redmund et des autres. La lutte fut brève et brutale, un craquement de bois et un gémissement étouffé. Redmund fut traîné sur le pont.
Hartley le fit attacher au mât de misaine, face à l’équipage rassemblé, sous le regard impassible de Roche qui avait rapproché son navire pour la cérémonie. La nuit tombait, et les feux de position semblaient des regards accusateurs.
« Vous savez ce qu’il a fait, » dit Hartley à voix haute, portée par un vent soudain qui sembla lui même se taire pour l’écouter. « Il a tenté de fuir avec ma part de butin. Il a tenté d’abandonner ses frères de bord à la merci de l’ennemi. Sur cette mer, il n’y a qu’une loi : la loyauté au navire, au capitaine, à l’équipage. Elle est rompue ici, ce soir, par un seul homme. »
Il tira son pistolet, en arma le chien, et le tendit à Jabez.
« Fais ton devoir. »
Jabez hésita une fraction de seconde, puis hocha la tête. Il posa le canon sur la nuque de Redmund, dont les yeux se fermèrent en récitant une prière muette. Le coup partit, bref et terrible. Le corps s’effondra comme une marionnette dont on coupe les fils.
L’équipage resta figé. Le vent se leva, empressé, comme pour chasser l’odeur de soufre.
Hartley replaça le pistolet dans sa ceinture, sans trembler. Il parcourut les visages des hommes, cherchant une autre fissure, une autre ombre de trahison. Son regard s’arrêta un instant sur Castilla, dont le visage restait de marbre, puis sur Isabel qui, les dents serrées, soutint son regard sans ciller.
« Que cela serve de leçon, » dit-il. Sa voix portait loin, sans effort apparent. Sur cette mer, un équipage ne vaut que par sa cohésion. Nous avons six jours. Nous avons une carte réelle, cachée sur ma personne. Nous avons la faveur du vent et du destin. Qui veut survivre à cette guerre doit rester avec moi. Qui veut trahir, qu’il le fasse maintenant, et qu’il finisse comme Redmund. »
Personne ne bougea. Seul le clapotis de la mer contre la coque rythma la longue attente.
Hartley se tourna vers Roche, qui l’observait depuis le pont de son navire, un sourire mauvais aux lèvres.
« Une justice bien rendue, capitaine Hartley, » s’exclama le corsaire. « Mais j’espère que vous êtes aussi efficace pour rapporter de l’or que pour pendre vos mutins. »
« L’or viendra, » répondit Hartley. « Mais d’abord, l’île. Et j’ai besoin de votre prophétie, Roche. Vous connaissez ces eaux mieux que quiconque. Où se trouve précisément cette croix sur la carte ? »
Roche se pencha, plissant les yeux dans la pénombre qui s’épaississait. Il étudia la carte que Hartley brandissait, la recopia mentalement, puis releva la tête, surpris.
« Cette île… c’est le rocher des Moines, au large de la pointe de Penmarc’h. Une côte traîtresse, hérissée de récifs où la mer se brise même par temps clair. On dit qu’aucune anse n’y est sûre, et qu’un monastère en ruine surplombe une baie où se tiennent des conciles secrets. Vous voulez y mettre pied avant l’agent espagnol ? »
« Oui, » dit Hartley. « Et nous avons encore quatre jours avant qu’ils n’y trouvent quoi que ce soit. »
« Quatre jours. » Roche hocha la tête, mesurant le risque. « Nous pouvons y être en trois, si le vent tient. Mais il y aura autre chose sur cette île, j’en mettrais ma main à couper. »
« Quoi donc ? »
Roche le regarda comme s’il hésitait encore, puis son sourire se fit plus franc.
« Les ruines du monastère ne sont pas des ruines. Ce sont les murs d’une prison. Et si le capitaine du *San Felipe* a laissé la carte se faire voler si facilement, c’est peut-être parce qu’il savait qu’ils n’avaient pas besoin de la papier pour garder ce qui est caché là-bas. Ce qu’ils gardent, capitaine, c’est un homme. Un homme que vous connaissez peut-être. Un membre de votre famille, mort depuis longtemps, ou vivant, peut-être, qu’ils gardent en cage pour le faire parler. »
Hartley sentit le sang se glacer dans ses veines. Edmund. Son père. Vivant ?
Roche vit la pâleur de son visage et ses yeux s’allumèrent de malice.
« La prophétie est parfois simple, mon ami. Et ce que vous cherchez n’est peut-être pas une carte, mais une prison. Bonne chance, capitaine Hartley. Vous en aurez besoin. »
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.