L'Or du Roi
Lire le chapitre 23: The Rendezvous
La mer s’ouvrit soudain en un grondement blanc, et le *Revenge* piqua du nez dans le creux de la lame. Hartley s’agrippa au bastingage, les doigts blanchis, le sel lui brûlant les yeux. Devant eux, la charte partielle — celle qu’ils avaient révélée à la chaleur du feu — indiquait une passe étroite entre deux récifs à fleur d’eau. Roche, debout à la barre, jura en français.
— Tu veux nous faire mourir ici, capitaine ? Ces rochers n’étaient pas là quand les cartes anglaises furent tracées.
— La mer a bougé depuis. Edmund l’avait notée.
Hartley ne se retourna pas. Il scrutait l’horizon, la proue du navire, la ligne d’écume qui signalait l’île. La charte ne donnait qu’une anse, une église en ruine, et une croix de pierre. Une prison ? Ou, maintenant, peut-être autre chose. L’île de Saint-Cadoc, si elle existait, était une dent de granit plantée dans un cimetière de navires.
Derrière eux, Isabel se tenait près du mât, les mains croisées. Elle n’avait pas dit un mot depuis l’exécution de Redmund. Castilla, elle, regardait les récifs avec une fixité presque médicale.
— Là, dit Hartley.
Un point sombre sur l’eau, à un quart de lieue. Un navire. Petit, fin de quille, voile latine — une pinasse. Et son pavillon flottait clair : les couleurs de Gênes. Neutre. Hartley plissa les yeux. Une pinasse génoise, seule, à deux jours de la côte, attendant quoi ?
— Roche, faites carguer la grand-voile. Nous approchons avec prudence.
— On ne l’attaque pas ?
— On la visite.
La pinasse ne bougea pas quand le *Revenge* glissa dans sa direction, ne hissa aucun signal de détresse, personne sur le pont ne parut s’affoler. Hartley sentit le poids du pistolet à sa ceinture. Quand ils furent à portée de voix, un homme en manteau sombre sortit de la cabine, une longue-vue à la main. Il cria quelque chose en italien.
Hartley répondit dans la même langue, d’un ton faussement cordial.
— Pêcheur ?
— Marchand, répondit le capitaine. Nous attendions le vent pour passer le Raz.
Le Raz de Sein était à six lieues. Hartley aurait pu rire. Il monta à bord avec Roche et quatre hommes, les mains ostensiblement ouvertes, et trouva un rouleau de corde, des filets, de la pacotille, et un homme trop propre et trop maigre pour vivre de la mer. Le capitaine s’appelait Ruiz, disait-il, génois de naissance. Son navire était vide à presque dix tonnages d’eau. Hartley lui prit la main, celle du cordage, et remarqua la callosité de l’index droit — l’index d’un homme qui tire à l’arquebuse et court des caravanes, pas des harengs.
— Vous êtes marchand, répéta Hartley. De quoi ?
— Huile, fer, quelques draps.
— Dans une pinasse qui ne tire que deux pieds d’eau, pour passer une douzaine de récifs, avec une ancre d’occasion et des cordages neufs ? Vous fuyez ou vous attendez quelqu’un.
Ruiz devint pâle : il était de ceux qui ne savent pas mentir deux fois de suite. Roche, lui, attendait, mains sur les hanches, l’œil amusé. Hartley fit fouiller la pinasse. Dans une caisse double fond, sous des clous et de l’étoupe, ils trouvèrent des papiers pliés, des ordres signés d’un courrier de la maison de Médina Sidonia, et une carte de la côte cornouaillaise avec des feux de signalisation marqués à l’encre rouge. Pas la vraie. Une pièce d’un service à plusieurs.
— Espion, dit Hartley, calmement.
Ruiz tenta de se dégager, Roche le rattrapa, le plaqua contre un mât, couteau contre la gorge.
— Je ne veux pas vous tuer, dit Hartley. Vous êtes trop utile vivant. Voici ce que je sais : vous devez recevoir un objet sur une île proche d’ici, avant que la flotte espagnole ne se rassemble autour de vous. L’objet est une carte. La carte n’est plus aux mains de celui qui la tenait. Vous la recevrez d’un religieux, dans une abbaye ou un ermitage. Dites-moi où, et vous vivrez.
Ruiz tremblait. Peut-être que la foi et la peur étaient inversées chez lui.
— Il n’y a pas de monastère ici, capitaine. Il y a l’île des Saints. Une abbaye. Ils l’ont dit : la remise se fera là.
— Les Saints ? Où ça ?
Ruiz hésita. Roche pressa la lame, une perle de sang parut sur la gorge.
— Deux lieues à l’ouest de la baie de Camaret, bredouilla Ruiz. Une île basse, trois bâtiments, une chapelle. On le lui amène demain avant l’aube, par la marée haute. Le courrier espagnol vient de plus loin, avec la carte. Mais il ne débarquera pas tant que la flotte ne sera pas ancrée dans la baie.
— La flotte ?
Ruiz ferma les yeux, comme s’il acceptait la mort.
— La Santa Clara ne vient pas seule. Il y a un escadron entier au mouillage sous la pointe de Beg-an-Ker. Six vaisseaux de guerre. Si vous vous approchez à la lumière du jour, vous êtes mort. Vous êtes déjà mort, capitaine.
Derrière eux, sur le pont du *Revenge*, Isabel cria quelque chose. Hartley se retourna : la vigie hurlait vers eux, bras tendu. Une voile blanche, à l’ouest, encore minuscule. La Santa Clara n’avait pas mordu à l’appât. Elle revenait.
Roche laissa un sourire mauvais paraître sur son visage brûlé.
— Vous avez une heure, mon capitaine, dit-il en français. Pas plus. On meurt vite, ou on meurt utilement. Mais décidez-vous.
Hartley regarda Ruiz, les papiers chiffrés, la route vers le monastère. Puis il jeta un coup d’œil à Isabel — elle tenait la charte partielle, ses yeux allaient de la carte à lui. Il y avait quelque chose. Elle ouvrait la bouche, comme pour parler, puis se tut, jurant entre ses dents et baissant la tête.
Il n’avait plus que douze heures avant l’aube, une escadre espagnole à sa malle arrière, et une femme qui savait lui cacher un nom.
Il posa un pied sur le plat-bord de la pinasse, revint sur le *Revenge*. Il regarda la baie de Camaret sur la carte de Ruiz, ses yeux ne s’attachant pas au port, mais à la falaise au sud, haute et noire, sur laquelle la charte d’Edmund montrait un trait presque effacé.
Le trait n’était pas un récif.
C’était un escalier taillé dans la roche.
Menant à la mer.
Il leva la tête.
— Nous ne prendrons pas l’île à l’aube. Nous la prenons cette nuit. Et nous utilisons la falaise.
Roche ne rit plus. Isabel, enfin, leva les yeux.
— Il y a une autre de vos fautes, dit-elle. Et vous le savez.
Quand Hartley ne répondit pas, le silence entre eux s’allongea, troublé seulement par le vent, le calandrage de la voile, et l’ombre lointaine, trop proche, du pavillon espagnol.
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