L'Or du Roi
Lire le chapitre 24: The Monastery
La nuit enveloppait encore la côte bretonne lorsque Hartley donna l’ordre de hisser les couleurs françaises. Le pavillon fleurdelisé claqua dans le vent du large, une insolence peinte qui valait mieux que la vérité. Autour de lui, l’équipage s’affairait dans un silence tendu, les regards jetés vers la silhouette sombre de la Santa Clara qui croisait à l’horizon, comme un chien qui n’a pas fini sa chasse.
— Roche, dit Hartley sans se retourner. Vos hommes connaissent-ils les prières des marins bretons ?
Le corsaire ricana, sa barbe rousse luisant sous la lanterne.
— Mieux que leurs propres pères, capitaine. Je les ai fait naître dans le goudron et le blasphème. Ils sauront tenir leur rôle.
— Qu’ils le tiennent. Un mot de travers et nous sommes tous morts.
L’île se dessina bientôt dans les premières lueurs de l’aube : un rocher gris planté dans une mer argentée, couronné par la masse sombre d’un monastère. Hartley compta les mâts dans la baie — six navires de guerre espagnols, ancrés en rang serré comme des dents dans une mâchoire. La gorge serrée, il ajusta sa veste et s’approcha d’Isabel, qui observait la côte depuis le gaillard d’arrière.
— Vous savez ce que nous cherchons, dit-il à voix basse.
— Un moine nommé Ignacio. Et une vérité que votre père a voulu cacher.
Elle parlait comme on lit une sentence. Hartley détourna les yeux et cracha par-dessus le bastingage.
— Nous verrons bien quelle vérité.
La barque les déposa sur une grève de galets luisants, à l’abri des regards de la baie. Hartley, Roche et Isabel suivirent un sentier de chèvres qui serpentait entre les ajoncs, jusqu’à une porte de chêne bardée de fer, usée par cent ans de sel et de vent. Hartley frappa trois coups. Le silence, puis un grincement : un moine apparut, encapuchonné, le visage creusé par les jeûnes, l’œil vif.
— La mer est agitée ce matin, dit le moine en espagnol.
— Mais les vagues portent ceux qui savent les lire, répondit Hartley dans la même langue.
Le moine hocha lentement la tête et s’effaça pour les laisser entrer. À l’intérieur, l’air sentait l’encens et la pierre froide. Des cierges jetaient des ombres dansantes sur les fresques effacées par les siècles. Le moine, qui se présenta comme Brother Ignacio, les guida à travers un cloître désert, jusqu’à une cellule minuscule où un manuscrit gisait sur un pupitre de bois.
— Le courrier est arrivé avec la dernière marée, dit-il, la voix si basse qu’elle semblait sortir des murs. Vous êtes en retard. L’agent espagnol devait venir hier.
Hartley sentit le temps se resserrer autour de lui comme une corde.
— Où est le document ?
Ignacio souleva une planche du plancher et en tira un tube de cuir, fermé par un sceau de cire rouge. Il le tendit à Hartley d’une main qui ne tremblait pas, mais dont le regard trahissait une peur ancienne.
— Votre père avait coutume de dire que les cartes ne mentent que lorsqu’on les lit trop vite. Cette carte-là, elle est vraie. Mais elle ne vous mènera pas où vous croyez.
Hartley saisit le tube, pesa son poids, en fit glisser le contenu : une peau de vélin, fine et souple, couverte d’une écriture serrée et de dessins à l’encre brune. La carte. Enfin.
— Que voulez-vous dire ?
— Je ne suis qu’un messager, dit le moine en reculant dans l’ombre. Le papier parle. Je ne fais que le transmettre.
Des voix lui parvinrent soudain du dehors — des ordres secs, le claquement des rames. Hartley colla son œil à une meurtrière : une barque espagnole, armée de douze hommes et d’un fauconneau, s’approchait de la jetée du monastère.
— Par ici, dit Ignacio en ouvrant une porte dérobée derrière un autel. Vite.
Ils glissèrent dans un couloir humide qui sentait le moisi et l’encens froid, puis par une sortie de service qui donnait sur la falaise. Hartley comptait les secondes, espérant que la barque de Roche était restée dissimulée derrière les rochers. Ils descendirent un escalier taillé dans la pierre vive — celui-là même que Hartley avait remarqué sur la carte de son père, dessiné d’une main qu’il connaissait encore.
— Un instant, dit Hartley en s’arrêtant net. Ce moine nous a parlé de l’agent espagnol comme s’il connaissait son retard. Pourquoi ?
Isabel posa une main sur son bras.
— Capitaine. La barque ne vient pas pour patrouiller. Ils savent que quelqu’un est ici.
Elle n’avait pas fini sa phrase qu’une silhouette apparut en haut du sentier — un autre moine, plus jeune, essoufflé, qui cria quelque chose en espagnol avant de disparaître vers le monastère.
— Que dit-il ? demanda Hartley à Roche.
Le corsaire serra la mâchoire, le regard noir.
— Il dit qu’un homme a suivi votre navire depuis Plymouth. Un espion. Il a envoyé un message avant d’être capturé.
Hartley jura entre ses dents. Le courrier devait déjà être entre les mains du commandant de l’escadre. Si le message avait parlé du traître, la Santa Clara et ses six consorts savaient où le trouver.
— Alors nous n’avons plus de temps, dit-il en descendant l’escalier d’un pas décidé. Mais ils ont toujours un retard à rattraper.
La barque de Roche était toujours là, cachée sous un surplomb rocheux. Hartley sauta dedans, le tube de cuir serré contre sa poitrine, tandis que les rameurs poussaient vers l’obscurité de la grotte marine où La Vengeance les attendait. Derrière eux, la cloche du monastère se mit à sonner — un appel d’alarme qui portait sur la mer.
Roche regarda Hartley avec une lueur nouvelle dans les yeux.
— Vous avez ce que vous vouliez, capitaine. Maintenant, parlons de ma part.
Hartley sentit la lame sous la promesse. Il répondit sans détourner le regard :
— Nous parlerons quand nous serons hors de portée de leurs canons.
Mais dans sa poche, ses doigts trouvèrent le double fond de sa botte, et il sut que la vraie conversation n’était pas celle-là.
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