L'Or du Roi
Lire le chapitre 27: A New Calm
La mer était d'huile. Une de ces rares journées où la Manche semblait retenir son souffle, comme si elle aussi attendait quelque chose. Les voiles de la *Revenge* pendaient mollement, et le navire glissait sur une houle à peine perceptible, poussé par un vent si faible qu'il en devenait presque agaçant après les bourrasques des jours précédents.
Hartley s'était retiré dans sa cabine, la carte déroulée devant lui sur la table. La vraie. Celle que Brother Ignacio lui avait remise dans l'ombre humide du monastère, et que Roche avait si stupidement manquée en s'emparant du faux.
— On pourrait croire qu'ils ont peur de nous, murmura-t-il en passant son index sur les lignes tracées à l'encre brune.
Isabel se tenait près de la fenêtre, le regard perdu sur l'horizon vide. Elle ne demanda pas la permission d'approcher, elle le fit simplement. Ses yeux parcoururent la carte par-dessus son épaule.
— C'est le plan d'invasion, dit-elle à voix basse.
— Ce n'est que le début. Regarde.
Il désigna un point précis sur la côte anglaise, à quelques lieues de Plymouth. La baie était dessinée avec une précision méticuleuse — les sondages y étaient notés, les courants, même l'orientation des falaises.
— Tinside Cove, dit-il. La crique est assez profonde pour y accueillir les galions, les falaises la protègent des regards depuis la mer. Et les relevés indiquent un fond de sable, idéal pour l'ancrage. Ils ont envoyé des hommes ici, Isabel. Ils ont pris des mesures. Ils ont cartographié nos propres côtes avec plus de soin que nos amiraux.
Elle fronça les sourcils.
— Vous pensez que c'est ici qu'ils prévoient de débarquer ?
— Ce n'est pas une pensée, c'est une certitude. Leurs forces principales attaqueront Plymouth par le sud-ouest, attirant la flotte anglaise dans un piège au large. Pendant ce temps, une force secondaire — peut-être douze cents hommes, peut-être plus — débarquerait ici, à Tinside Cove, sous le couvert de la nuit. De là, ils pourraient marcher sur Plymouth par l'arrière, prendre la ville avant même que la flotte anglaise ait compris qu'elle se battait pour une coquille vide.
Isabel resta silencieuse un long moment, ses yeux parcourant les annotations espagnoles. Elle parla enfin, sans le regarder :
— Vous connaissez la côte, Monsieur Hartley. Cette crique... elle a une défense ?
Il sourit pour la première fois depuis des jours. Un vrai sourire, celui d'un homme qui vient de trouver la faille dans l'armure de son ennemi.
— Les Espagnols ont fait un travail remarquable en cartographiant la baie elle-même. Mais ils ont oublié quelque chose. Le promontoire nord.
Il posa son doigt sur la carte, à l'endroit où la falaise formait une avancée naturelle vers la mer.
— Regarde les sondages ici. Ils indiquent un passage étroit entre les récifs, assez large pour un galion, mais pas pour deux de front. La position est en surplomb. Si nous y placions une batterie de canons — même une simple demi-coulevrine — nous pourrions détruire chaque navire qui tenterait d'entrer dans la baie, un par un, avant qu'ils n'aient eu le temps de débarquer leurs hommes. Les Espagnols ont dessiné la côte, Isabel, mais ils n'ont pas dessiné la bataille qu'on pourrait y livrer.
Il se redressa, tenant la carte sous la lumière.
— Il nous faut trois pièces de gros calibre. Deux si nous sommes obligés. Nous pourrions débarquer les canons sur la plage à l'est, les hisser sur le promontoire par le sentier des contrebandiers. Je connais un homme, près de Torbay, qui a encore des couleuvrines anglaises cachées dans une grotte. Le vieux Hawkins — l'amiral — il saurait quoi en faire.
Isabel détourna le regard, son visage exprimant une pensée plus sombre.
— Vous parlez de rencontrer les Espagnols en bataille. Mais d'abord, il faut rejoindre Plymouth. Et votre ami Grim vous y attend.
Le nom tomba dans la cabine comme une pierre dans une eau calme.
— Pas Plymouth, dit-il lentement. Enfin, si. Mais pas directement.
Il laissa la carte s'enrouler sur elle-même, la rangeant soigneusement dans un tube de cuir qu'il glissa dans sa botte — sans quitter le vêtement des yeux depuis le fiasco avec Roche.
— Nous avons besoin de vivres, d'une route sûre. Le *Santa Clara* nous court toujours après, et Grim a probablement des amis à Plymouth qui surveillent le port. Si nous y entrons sans préparation, nous tombons dans un piège dont nous ne sortirons pas vivants. Il faut d'abord voir un homme que je connais à Torbay, un marin qui connaît toutes les criques de la côte sud, et qui saura où nous pouvons atterrir sans être vus.
— Ce marin... — elle hésita — c'est quelqu'un en qui vous avez confiance ?
Hartley la regarda droit dans les yeux.
— C'est l'homme qui m'a appris à naviguer. Sir John Hawkins, vice-amiral d'Angleterre. Si Grim contrôle les mers autour de Plymouth, il ne contrôlera jamais Hawkins. Pas là-bas, pas à Torbay.
Il sortit une seconde carte, plus grossièrement tracée, une carte côtière de la région entre Plymouth et Torbay.
— Ce sera un détour de deux jours, nous pouvons longer la côte sans être vus en naviguant de nuit, en nous couvrant avec les brumes du petit matin. Nous capturerons un petit caboteur en route pour les vivres — un navire anglais de préférence, que nous pourrons revendiquer comme prise de ravitaillement sans éveiller les soupçons.
Isabel ouvre la bouche pour répondre, mais Hartley lève la main. Il vient d'entendre un pas sur le pont au-dessus de sa tête, puis une voix étouffée. Un cri. Le grincement d'une poulie.
Suivi d'un silence qui n'était pas celui d'un navire calme.
Hartley se leva d'un bond, la carte déjà rangée dans sa botte, son arme à la ceinture. Il grimpa l'échelle vers le pont et se figea.
À quelques centaines de mètres, par tribord, une silhouette élégante et sombre se dessinait sur l'eau calme. Un navire léger, rapide, peint en gris — si léger qu'il semblait danser sur les vagues. Et pourtant, il était parfaitement immobile, comme s'il attendait depuis longtemps que la *Revenge* se montre.
Son pavillon était celui de l'Angleterre. Mais à la proue, attaché à l'étrave, pendait un objet blanc que Hartley ne reconnut pas d'abord — une bouteille, vide, dans laquelle quelque chose semblait flotter. Elle était toujours attachée au navire ennemi qui, la voyant, la détachait. Puis, avec une précision presque nonchalante, un homme à la poupe leva la main en direction de la *Revenge*, et le navire gris disparut dans l'ombre d'une brume soudaine et impossible.
Le vent se leva alors, un vent étrange, comme si le temps lui-même avait été retenu en attendant un signal. La bouteille — maintenant à la dérive — heurta doucement la coque de la *Revenge*.
Hartley se pencha, la saisit. À l'intérieur, un morceau de parchemin, soigneusement roulé et scellé de cire verte.
Il cassa le sceau et lut.
Le visage de Thomas Hartley se vida de toute couleur.
— Hawkins n'est pas à Torbay, dit-il d'une voix sourde à Isabel, qui venait de le rejoindre. Il est mort. Depuis deux semaines. Les Espagnols ont fait courir le bruit d'une autre maladie, mais celui qui a écrit ce message dit la vérité — l'amiral a été empoisonné sur ordre de...
Il tendit le parchemin à Isabel.
Le sceau vert de Silas Grim était clairement visible en bas. Et à l'intérieur, en code espagnol, une seule phrase en clair :
*Le roi Philippe sera obéi en Angleterre même. Plymouth tombera de l'intérieur.*
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