L'Or du Roi
Lire le chapitre 29: The Loyal Admiral
La mer était grise, houleuse, ce matin-là, comme si elle aussi savait qu'ils approchaient d'un territoire miné. Torbay s'ouvrit devant l'étrave de la *Sparrowhawk* comme une plaie béante dans la falaise anglaise, ses eaux abritées encore paisibles, ignorant la tempête qui couvait à l'horizon sud.
Hartley laissa le gouvernail à Mister Pemberton et s'avança vers la proue, le parchemin roulé serré contre sa poitrine sous sa vareuse. Il sentait le poids du secret dans sa botte, la carte véritable, cette promesse de salut ou de damnation selon à qui il la présentait.
— Vous croyez vraiment qu'il nous accueillera à bras ouverts, capitaine ?
Isabel était apparue à son côté sans qu'il l'entende. Elle portait toujours ces vêtements d'emprunt trop larges, mais ses yeux avaient perdu cette méfiance des premiers jours. Peut-être même y avait-il quelque chose d'autre, une confiance naissante qu'il n'osait nommer.
— Hawkins est un homme de devoir, répondit Hartley sans se retourner. Il servait sous mes ordres, autrefois, à la cour martiale il a voté pour mon acquittement.
— Mais il n'a pas obtenu gain de cause.
— Non. Et voilà pourquoi il est le seul vers qui je puisse me tourner. Cecil n'ose pas le toucher, pas encore. Hawkins est trop populaire auprès des marins, et la Reine le consulte sur chaque décision navale.
La baie se resserra, et les quais de Brixham apparurent, modestes, affairés. Un navire de guerre de taille moyenne était à l'ancre, ses canons couverts de bâches goudronnées, sa coque peinte en noir et or — les couleurs de Hawkins. La *Golden Hind*, ou ce qui en restait après ses dernières campagnes.
— Mettez en panne, ordonna Hartley. Que deux hommes m'accompagnent à terre. Les autres restent à bord, armes prêtes mais dissimulées.
— Et si c'est un piège ? demanda Isabel.
Hartley sourit, pour la première fois depuis des jours. Un sourire fatigué, aux yeux.
— Alors ce sera un piège fort bien construit, car Hawkins n'a jamais menti de sa vie. C'est ce qui le rend si mauvais en politique.
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Le bureau de Sir John Hawkins sentait le goudron, le tabac et le vieux papier. Des cartes couvraient chaque surface, certaines marquées de l'encre fraîche, d'autres jaunies par les années. L'homme lui-même était plus large que dans le souvenir de Hartley, le visage buriné par les tropiques, la barbe grisonnante coupée court, mais ses yeux — ces yeux perçants qui avaient jaugé des milliers d'hommes — n'avaient rien perdu de leur intensité.
— Thomas Hartley, dit-il sans se lever de son fauteuil. Je me demandais quand vous émergeriez de l'oubli. Asseyez-vous.
— Vous n'avez pas l'air surpris de me voir.
Hawkins renifla, poussa un gobelet d'ale vers le visiteur.
— J'ai des nouvelles de Plymouth. Des nouvelles étranges, qui parlent d'un capitaine déshonoré, d'une carte espagnole, et d'un certain Silas Grim qui s'intéresse de très près à vos mouvements.
Le nom frappa Hartley comme un coup de poing.
— Vous connaissez Grim ?
— Je connais de lui. Un homme d'affaires, dit-on. Prêteur sur gages. Mais ses affaires sentent le soufre, et il finance des navires qui ne battent pavillon d'aucun pays reconnu. On dit qu'il a des intérêts à Lisbonne et à Cadix. Vous lui devez de l'argent.
— Beaucoup d'argent. Et il détient mes lettres de marque en gage.
Hawkins se pencha, ses coudes sur la table, et pour la première fois son regard se fit aigu, calculateur.
— Montrez-moi cette carte dont tout le monde parle.
Hartley sortit le parchemin de sa botte, le déroula sur la table entre eux. Les lignes tracées à l'encre sépia révélaient une côte minutieusement dessinée, des sondages, des courants, des annotations en espagnol. Mais surtout, à un endroit précis, une croix et le mot *Tinside* écrit en lettres soignées.
— La baie de Plymouth, murmura Hawkins. Par ici... dans la région de Cawsand, hors de vue des batteries principales.
— L' Armada a prévu d'y débarquer des troupes, dit Hartley. Dans un mois, peut-être moins. Ils ont des informateurs à Plymouth, des cartes de la défense locale, et ils savent exactement où les canons ne portent pas.
Hawkins étudia la carte longuement, ses doigts suivant les contours. Il ne dit rien, mais son visage se durcit à mesure qu'il comprenait ce qu'il voyait.
— Cette carte est authentique, finit-il par dire. Le papier, l'encre, le style des cartographes espagnols. J'en ai vu assez lors de mes... expéditions commerciales. Mais vous comprenez ce que cela signifie, Thomas ? Si elle est vraie, alors l' Armada est déjà en mouvement. Plus tôt que nous ne le pensions.
— C'est ce que je crains.
Hawkins se leva, arpenta la pièce. Ses mains dans le dos, il parla sans se retourner.
— J'ai reçu hier un message de Lord Howard. Les vigies de la côte irlandaise signalent des voiles à l'horizon ouest. Une flotte entière, ou du moins une escadre. Ils se regroupent à Coruña, disent mes informateurs, et ils attendent seulement les vents favorables pour traverser.
— Alors il n'y a pas un mois. Il y a moins.
— Peut-être deux semaines. Peut-être même moins, si le vent tourne.
Hartley ferma les yeux. Le poids de la semaine, de toutes ces semaines de fuite et de tromperie, l'écrasa soudain. Il avait espéré du temps pour préparer sa défense, pour convaincre Cecil — ou pour le démasquer. Mais le temps venait de se compresser en quelque chose de bien plus court.
— Et Cecil ? demanda-t-il. Vous savez ce qu'il a ordonné ?
Hawkins se retourna, une lueur sombre dans le regard.
— Je sais que vous êtes vivant, et que c'est un miracle si l'on considère les messagers que Cecil envoie. L'ordre d'assassinat a circulé dans certains cercles, mais je n'en ai pas de preuve officielle.
— J'ai intercepté un pigeon. Le message portait son sceau.
— Que comptez-vous faire ?
La question était simple, directe, sans jugement. Hartley laissa échapper un rire amer.
— Ce que j'ai toujours fait. Tenir mes promesses. Protéger mon équipage. Et livrer cette carte à quelqu'un qui peut l'utiliser.
— Vous venez de la livrer à quelqu'un qui peut l'utiliser.
La phrase resta suspendue entre eux. Hawkins s'assit à nouveau, croisa les bras, son regard plongeant dans celui de Hartley.
— Votre nom est encore noirci, dit-il lentement. La cour martiale de l'année dernière vous a marqué au fer rouge, et le peuple vous croit un lâche ou un traître. La Reine elle-même ne peut pas vous donner de commission sans risquer un scandale.
— Je sais.
— Mais j'ai besoin de chaque œil sur cette côte. De chaque homme qui connaît la mer et qui sait lire les voiles espagnoles à trois lieues de distance.
Hawkins se leva, ouvrit un coffre de chêne dans le coin de la pièce, et en sortit un rouleau de parchemin scellé de cire verte. Il l'examina un instant, puis le tendit à Hartley.
— Ceci est une commission temporaire, sous mon autorité de commandant de la flotte de la Reine pour le secteur ouest. Elle vous nomme éclaireur officiel, avec le droit de réquisitionner des vivres et des informations dans les ports amis. Elle ne porte pas le sceau royal, et elle expirera dans trente jours.
Hartley prit le rouleau, sentit son poids entre ses doigts. C'était peu — si peu — mais c'était un pont vers la légalité. Une chance de racheter son nom.
— Pourquoi ? demanda-t-il simplement.
— Parce que je vous ai vu à la cour martiale, dit Hawkins en retournant à sa table. Vous avez pris la responsabilité d'une défaite qui n'était pas la vôtre pour protéger vos hommes. J'ai vu ce que vous avez fait. Et je crois que la Reine verra la vérité, si elle a l'occasion de vous regarder en face.
Il marqua une pause, puis ajouta d'une voix plus basse :
— Mais il y a une condition. Vous ne parlez à personne de Cecil, pas encore. S'il découvre que vous êtes sous ma protection, il usera de toute son influence pour briser votre commission et la mienne. Et nous n'avons pas le temps pour un duel politique alors que l' Armada approche.
Hartley serra le parchemin, hocha lentement la tête.
— Je comprends.
— Bien. Maintenant, parlez-moi de votre équipage. Le message de Plymouth disait qu'il y avait eu une mutinerie.
— Une tentative. Elle a été résolue.
— Par la force ?
— Par la promesse d'une récompense que je ne suis pas certain de pouvoir tenir.
Hawkins rit pour la première fois, un rire grave et bref.
— Ah. L'honnêteté, toujours votre défaut. Menacez-les de la potence et promettez-leur de l'or espagnol, comme tout le monde. Vous verrez, cela marche mieux.
— Je préfère ma méthode.
— Bien sûr. Raison de plus pour que je vous confie cette mission, vous ne me trahirez jamais pour de l'argent.
Le silence retomba, puis Hawkins recouvra tout son sérieux.
— Il y a autre chose, dit-il en sortant une feuille pliée d'un tiroir. Ce message est arrivé cette nuit par un navire marchand venant des Açores. Il émane d'un de mes agents à Angra.
Hartley déplia la feuille et lut rapidement. Son sang se glaça.
— La Santa Clara a quitté les Açores voici trois jours, naviguant toutes voiles dehors en direction de l'ouest. Pavillon anglais hissé — un subterfuge que je lui ai appris moi-même, ironie cruelle.
— Qu'est-ce que cela signifie ?
— Cela signifie que le commandant De la Fuente a décidé de poursuivre sa proie, et qu'il vous cherche, Hartley. Il vous cherche dans ces eaux, avec une lettre de marque espagnole et une autorisation de tirer sans sommation. Et s'il vous trouve ici, avec cette commission temporaire et ce nom déjà souillé...
— Il n'aura qu'à me couler pour que personne ne pleure ma perte.
Hawkins acquiesça.
— C'est exactement ce qu'il compte faire.
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Sur le pont de la *Sparrowhawk*, le crépuscule tombait sur Torbay. Hartley tenait encore le parchemin de sa commission dans une main, la missive d'Hawkins dans l'autre. Isabel l'attendait près du grand mât, les bras croisés, le vent de mer balayant ses cheveux sombres.
— Alors ? demanda-t-elle.
— Hawkins nous accorde une commission d'éclaireur. Mais la Santa Clara est en route, et elle nous cherche.
— Le commandant De la Fuente ne sait pas où nous sommes.
— Il le saura bientôt. Les mers ont des oreilles, ici, et ma tête a une prime.
Il roula la commission, la glissa dans sa veste, et regarda l'horizon où la nuit commençait à avaler le soleil. La flotte espagnole approchait, Cecil complotait, Grim tirait les fils d'un jeu plus grand qu'il n'avait imaginé — et dans cette tempête d'intrigues, il ne possédait qu'un seul atout véritable.
La vérité, cachée dans une carte et un coffre scellé qu'Isabel n'avait pas encore ouvert.
Elle fixa le rouleau de la commission, puis le capitaine, son regard soudain perspicace.
— Vous cachez quelque chose, capitaine. Quelque chose qui ne concerne pas cette mission.
Hartley la regarda, un long moment, puis détourna les yeux vers la mer.
— Oui, dit-il simplement.
— Vous me le direz ?
— Quand le moment sera venu. Je ne peux pas encore vous soumettre à ce poids. Il risque de nous couler tous les deux.
Elle ne répondit pas, mais elle resta près de lui, et dans ce silence partagé, Hartley sentit que, pour la première fois depuis des années, il n'était plus seul à porter seul cette croix. Et cela, plus que toute carte ou commission, peut-être, était une victoire.
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