L'Or du Roi
Lire le chapitre 30: The Secret of the Helm
La cale sentait le goudron, le chanvre humide et la poudre. Isabel se déplaçait entre les barils de biscuit de mer et les sacs de pois secs, éclairée par la lanterne qu’elle tenait à bout de bras. Elle cherchait une seconde corde pour remplacer celle que le gabier avait jugée douteuse avant le départ de Torbay. Ses doigts effleurèrent des caisses de clous, des rouleaux de toile à voile, puis s’arrêtèrent sur un coffre qu’elle n’avait jamais remarqué.
Il était massif, en chêne sombre, cerclé de fer—pas plus grand qu’un coffre de marin ordinaire, mais plus ancien, plus travaillé. Les planches portaient des entailles profondes, comme des coups de sabre, et le couvercle était verrouillé par un cadenas de cuivre terni.
Elle tira. Le cadenas tintait, résistait. Elle posa la lanterne, sortit le poignard qu’elle portait à la ceinture et en glissa la lame entre le fermoir et l’anneau. Un effort sec. Le cuivre céda avec un claquement sourd.
Le couvercle s’ouvrit sur un parfum de cèdre et de vieille laine. Dessus, une pile de vêtements pliés avec soin—un manteau bleu nuit dont les brandebourgs dorés attrapaient la lumière, une paire de gants de cuir, et une écharpe de soie blanche tachée de brun à un coin. Sous les vêtements, des rouleaux de cartes marines, serrés dans des tubes de cuir. Elle déroula le premier sur ses genoux.
C’était un plan de manœuvre, minutieux, avec des annotations d’une écriture fine et ferme. *« Disposition de l’escadre. Le Vent de la Reine, vaisseau amiral. »* Plus bas, une liste de noms—des officiers, sans doute. Et un sceau. Un sceau de la Royal Navy.
Elle replia la carte, la remit en place. Au fond du coffre, sous une dernière couche de tissu, elle découvrit un objet lourd, rond, lisse. Un gouvernail de navire—ou plutôt, la poignée d’un gouvernail, cassée net à hauteur de taille. Le bois était noirci par le sel et le temps, mais on distinguait encore les armoiries sculptées dans la poignée : un lion rampant, la devise *« Per Mare, Per Terram »*.
Isabel resta figée un long moment, la main posée sur ce bois froid.
Elle le savait. Depuis des semaines, elle le savait. Mais voir cette preuve tangible, ce vestige d’une vie que Hartley avait toujours refusé de raconter—cela changeait tout.
Elle remonta sur le pont, le manteau bleu plié sur son bras, la poignée de gouvernail serrée contre son flanc.
Le soir tombait. Hartley était à la poupe, adossé au bastingage, les yeux sur l’horizon où la côte anglaise s’estompait en une ligne grise. Il la vit approcher, et son regard s’arrêta sur le manteau.
Il se figea.
— Où avez-vous trouvé cela ?
— Dans la cale. Sous une planche de la soute à provisions. Il fallait une clé que vous étiez la seule à posséder.
« Coffre verrouillé », corrigea-t-elle. « Cadenas de cuivre. Il a cédé. »
Hartley détourna les yeux, les mâchoires serrées. Il resta silencieux un moment, puis dit, d’une voix basse, presque éteinte :
— Ce n’est pas un simple souvenir.
— Non. C’est votre ancienne vie. Capitaine. Pas simple corsaire. Capitaine de la Royal Navy.
— Lieutenant.
— Lieutenant ? » Elle laissa le mot flotter entre eux. « Il faut plus qu’un lieutenant pour avoir un manteau à ces finitions et une carte de manœuvre d’escadre aussi détaillée.
Il ne répondit pas. Un léger tangage fit gémir la coque. Au loin, le phare de la baie clignota une fois, deux fois—un avertissement aux navires.
La patience d’Isabel s’épuisait dans le froid du soir.
— Vous m’avez demandé de vous faire confiance. Je vous ai suivie malgré vos secrets. Mais je ne peux pas continuer à suivre un homme qui cache son propre cœur sous un coffre fermé à clé.
Hartley prit une longue inspiration, puis, comme si chaque mot lui coûtait une bribe de chair, il se mit à parler.
— Îles Açores. 1582. J’étais premier lieutenant à bord du *Vengeance*, sous les ordres du capitaine Geoffrey Marsh. Nous escortions une flotte marchande vers Lisbonne—des bonbonnes, des épices, et un chargement d’or vénitien que la Couronne voulait garder discret. Au large de Terceira, nous avons été pris par une escadre française.
Isabel fronça les sourcils.
— On m’a dit que c’était une défaite anglaise. Une tempête.
— La tempête n’est venue qu’après, pour engloutir les débris. Le capitaine Marsh a été tué dès la première bordée. J’ai pris le commandement. Nous avons tenu six heures. » Sa voix se resserra. « Six heures contre trois navires français, avec un équipage réduit et deux canons hors d’usage. J’ai ordonné l’abordage, pour disperser leur formation et laisser passer les marchands. Cela a marché. Le *Vengeance* a sombré, mais la flotte a atteint Lisbonne.
— Vous avez fait votre devoir, dit-elle.
— J’ai fait ce que mon devoir exigeait. Le Conseil de la Marine en a jugé autrement. » Il rit, un bruit amer, dépourvu d’humour. « La cargaison d’or était destinée à financer une expédition secrète du comte de Leicester. Quand elle a été livrée sans les fonds—on a dit que j’avais détourné une partie du trésor en détruisant le navire pour dissimuler la preuve. Et qui a signé l’acte d’accusation ? »
Il n’avait pas besoin de nommer Cecil. Isabel le vit dans ses yeux.
— On vous a révoqué ?
— Radié. Déshonoré. Sans procès, sans droit d’appel. J’ai été privé de ma pension, de mon nom, de mes lettres de courses officielles. » Sa main se porta doucement sur la poignée du gouvernail, qu’elle tenait encore. « Quand le *Vengeance* a coulé, je me suis accroché à cette poignée pendant des heures avant qu’un bateau de pêche ne me repêche. C’est tout ce qui reste de l’homme que j’étais. »
Isabel le regarda, les doigts abandonnant le contact du bois.
— Et la dette ? Silas Grim ? Quel rapport avec cela ?
Hartley secoua la tête.
— La dette, c’est une autre histoire. Une autre faute. Après la cour martiale, j’ai voulu monter une expédition privée pour retrouver un gisement de nacre signalé par des marins portugais. J’ai emprunté à Grim, sans savoir qui il était vraiment. Quand il a découvert mon lien avec la bataille des Açores, il a racheté tous mes titres de dettes et il a depuis entre mes mains—non pas parce qu’il voulait me ruiner, mais parce qu’il veut la carte qui le conduira au trésor espagnol avant Cecil.
— Il vous tient par le passé.
— Il tient ma liberté. Une seule dénonciation à la Cour et je serai arrêté pour haute trahison—la liste des charges est déjà prête, il me l’a montrée.
Isabel sentit une colère froide monter en elle, dirigée contre l’homme qui avait manœuvré tant d’années dans l’ombre.
— Alors vous combattez une guerre avec trois ennemis : les Espagnols, Cecil, et ce Grim. Et vous ne m’avez jamais dit que votre propre épée était rouillée par le parjure.
— Je ne voulais pas vous entraîner dans ce bourbier. » Pour la première fois, sa voix perdit de sa dureté. « Ma disgrâce n’affecte personne de mon équipage. Mais vous—vous avez choisi de rester pour des raisons que vous ne m’avez jamais vraiment expliquées. J’ai pensé que si je vous donnais la vérité, vous fuiriez à la première escale.
Isabel resta silencieuse un long moment. Elle replia soigneusement le manteau et le reposa sur sa pointe de pique, puis posa la poignée du gouvernail à côté.
— Je ne fuis pas, capitaine. Mais désormais, je veux toute la vérité. Plus de coffres, plus de secrets.
Hartley la regarda, une lueur étrange dans ses yeux—pas de reconnaissance seulement, mais quelque chose de plus ancien. Il acquiesça.
— Dès que nous aurons franchi ce bras de mer, dit-il, je vous montrerai le reste. Mais d’abord, j’ai un mot à vous confier que je n’ai jamais dit à personne—pas même à Hawkins.
Elle s’approcha.
Il baissa la voix :
— Le sceau de Grim sur les ordres espagnols interceptés—il ne prouve pas qu’il est un agent de Madrid. Il prouve qu’il est en train de jouer les deux camps, pour se débarrasser de Cecil ET de l’Espagne. Il veut le trésor de la carte, c’est certain. Mais s’il contrôle une partie des réseaux de Cecil, nous nous dirigeons droit vers un piège où les deux flottes pourraient s’entretuer pour un morceau de cuivre, pas d’or véritable.
Isabel froissa le manteau dans ses poings sans s’en apercevoir. Une pensée la frappa—la lettre avec le sceau de Grim, retrouvée sur le navire marchand espagnol que Hartley avait intercepté au début du voyage. Cette lettre mentionnait une « trahison nécessaire ». Ce n’était pas une directive du Conseil de Cecil vers ses agents. C’était un message privé de Grim à son propre contact en mer.
— Si Grim est aussi un maître espion, dit-elle, alors il sait que nous détenons une carte que lui-même aurait pu utiliser. Pourquoi vous l’envoyer vous, plutôt que de se l’approprier ? »
Hartley se figea, la question restant suspendue dans l’air salé. Une intuition glacée lui traversa la nuque.
— Parce qu’il veut que je la livre à Hawkins, murmura-t-il. Il veut que la flotte anglaise se jette sur le point d’ancrage signalé par la carte. C’est là qu’il aura les deux camps face à face.
Au loin, à l’ouest du cap, une voile apparut à l’horizon, une tache sombre contre le crépuscule. Hartley se redressa, la main sur l’espade de sa ceinture.
— Toute la vérité, vous dites ? dit-il, les yeux sur la voile. Alors voici la première chose que je vous apprends : ce que je viens de découvrir, c’est que nous ne sommes peut-être pas en train de nous échapper de la flotte espagnole. Nous sommes en train de nager vers leur hameçon.
La voile grossissait à mesure qu’elle approchait—trop rapide, trop droite pour un navire de pêche. Elle portait les couleurs anglaises. Mais dans la lumière déclinante, Hartley crut voir, sous le blanc et le rouge, un reflet doré qui ne lui était que trop familier.
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