L'Or du Roi
Lire le chapitre 4: The Stowaway's Secret
La mer s’était apaisée, mais l’humeur du capitaine Hartley restait orageuse. Il se tenait à la poupe du *Swan*, les mains nouées derrière le dos, le regard perdu vers cette bande de côte qui s’estompait derrière eux. Le Plymouth gris s’était fondu dans la brume du matin. Devant : le Channel, le ciel, le large. Et une passagère clandestine qui n’avait pas dit son dernier mot.
— Elle refuse toujours de quitter la soute, capitaine.
Hartley pivota. Redmund, debout à deux pas, la barbe encore humide de rosée, l’observait avec cet air d’infinie patience qui était son arme la plus contrebande.
— Elle dit qu’elle reparlera qu’à vous, ajouta Redmund en haussant une épaule. Elle a un couteau aussi. Petit, mais elle sait le tenir.
— Un couteau. Contre toi.
— Contre quiconque l’approche trop près. Je suis prudent, moi.
Hartley émit un bruit entre le rire et la résignation. Il jeta un coup d’œil à l’horizon, où le soleil commençait à percer les nuages, puis au palan du hunier qui claquait dans la brise.
— La garder prisonnière dans ma propre cale, ce n’est pas une manière de faire voile. Montre-lui ma cabine.
Redmund cligna des yeux.
— Vous voulez...
— Ma cabine, oui. Avec une garde discrète à l’entrée. Qu’elle se sente pas assiégée. Va.
Dix minutes plus tard, Isabel émergeait de la cale. Elle était plus petite qu’il ne l’avait d’abord cru. Sa jupe était déchirée au genou, sa chemise tachée de goudron. Mais ses yeux, d’un vert profond, ne baissaient pas devant lui. Elle tenait un paquet de toile contre son ventre, serré entre ses bras minces.
— Capitaine, dit-elle.
— Vous avez un nom, ou vous comptez rester «la passagère» jusqu’à Plymouth ?
— Isabel.
— Isabel quoi ?
— Isabel n’a pas de nom de famille. C’est ce qui arrive quand on n’en veut plus.
Il lui fit signe de s’asseoir sur le banc de sa cabine. Elle s’installa, pas sans jeter un œil à la cartothèque, à l’écritoire, à la fenêtre étroite qui donnait sur la mer.
— Je vous écoute. Depuis trois jours, vous êtes dans ma cale, vous refusez de dire qui vous êtes, vous menacez mes hommes avec un couteau qui vous ferait gagner un combat contre un rat affamé. Et maintenant que vous voulez parler, vous allez me dire une vérité entière, ou je vous remets à terre au prochain port, et c’est moi qui déciderai si c’est avec ou sans coup de pied au cul pour vous aider.
Isabel planta son regard dans le sien. Elle ne tremblait pas.
— Je fuis Londres. Pas parce que je suis une criminelle. Parce que je suis une marchandise.
Hartley s’accroupit devant elle. À hauteur d’yeux.
— Expliquez.
— Mon père est mort l’automne dernier. Il avait contracté des dettes auprès d’un homme de la Cité, un certain Silas Grim. Vous connaissez le nom ?
Hartley sentit un froid lui descendre le long de la colonne. Le nom résonnait encore dans sa mémoire de Portsmouth, dans la taverne où Grim avait compté, nuit après nuit, les pièces que Hartley ne possédait pas.
— Peut-être.
— Grim a racheté la dette. Et avec la dette, il a racheté ma main. Il prétendait que mon père avait accepté les termes. Il a produit des papiers. Des faux, bien sûr. Mais qui oserait contredire un usurier de la Cité si bien introduit ?
Elle releva le menton.
— Je me suis échappée la veille de la cérémonie. J’ai volé au passage quelques affaires à mon ancienne gouvernante, et j’ai pris la route du sud. À Plymouth, j’ai une... une protection. Mon oncle maternel, un armateur. Si je peux lui remettre cette lettre, il m’accueillera.
Elle souleva le paquet de toile. Dessous, une enveloppe fermée d’un sceau de cire écaillée.
— C’est pour lui. Une seule lettre. C’est tout ce que je lui demande.
Hartley tendit la main. Elle hésita, puis lui remit l’enveloppe. Il l’examina. Le sceau portait une ancre, un motif marin qui ne lui disait rien.
— Et qu’est-ce qu’elle dit, cette lettre ?
— Je n’en sais rien. Je n’ai jamais osé l’ouvrir.
— Vous êtes courageuse pour voler, pour fuir, pour vous cacher dans un navire inconnu — mais vous n’osez pas lire une lettre ?
Elle baissa brièvement les yeux. Une faille.
— Parce que si elle ne dit pas ce que je veux entendre, je préfère encore l’ignorer.
Hartley la dévisagea en silence. Puis il replia la lettre et la lui rendit.
— Je ne suis pas un charitable. Je le répète, je ne suis pas un homme bon. Mais je ne renvoie pas les filles dans les griffes de Silas Grim. Pas par vertu. Par principe : je ne lui donnerai pas cette satisfaction.
Il se releva, et sa voix devint plus dure.
— Vous restez à bord. Vous travaillez dans la cambuse, vous cousez le linge. Vous ne vous promenez pas sur le pont à la nuit, vous ne regardez pas les cartes, vous ne parlez pas avec les hommes moins que nécessaire. On débarque à Plymouth, vous allez voir votre oncle. Et on est quittes.
Isabel se leva, la lettre pressée contre elle.
— Merci, capitaine. Vous êtes...
— Je ne suis rien. Allez.
Elle sortit. Un souffle parvint du sas, puis la porte se referma. Hartley resta un instant immobile, les mains sur les hanches, le regard posé sur la mer à travers la vitre. Grim. Encore lui. L’ombre du prêteur s’étendait bien au-delà de Portsmouth. Mais il n’avait pas le temps de s’appesantir dessus.
Il se tourna vers son coffre. Sous les cartes roulées, sous la poudre, sous les provisions sèches, une enveloppe scellée au cachet du conseil privé. Les ordres de Cecil. Ceux qu’il devait n’ouvrir qu’au-delà de l’île de Wight.
À tribord, l’île commençait à se profiler, longue ligne verte dans la mer étale.
Hartley s’accroupit, découpa le sceau d’un coup de pouce. Le parchemin se déploya dans un crissement. L’écriture était fine, la main de Cecil.
Il lut. Puis il relut.
Le texte annonçait, noir sur blanc, que le *Golden Hind* était un navire marchand néerlandais, neutre — mais que des rapports du Conseil indiquaient qu’il transportait, outre sa cargaison légitime, un armement complet. Des faucons de bronze, des pierriers, une poudre de bonne qualité. On précisait même que l’équipage avait été renforcé à Rotterdam pour dissimuler ce fait.
Ces lignes validèrent ce que Hartley avait déjà compris. Cecil ne cherchait pas une excuse. Il cherchait un précédent. En déclarant ce navire «armé», le Conseil plaçait Hartley sous le droit du prince. Saisie légitime. Violence justifiée.
Mais Hartley savait, mieux que la plupart des hommes de ce royaume, ce que valaient les rumeurs d’intimidation étrangère quand on voulait attaquer un neutre. Le *Golden Hind* était peut-être bel et bien armé — ou peut-être pas un seul canon ne décorait son pont. Les mensonges de la guerre étaient les premiers à tirer.
Il releva la tête, plia soigneusement le parchemin, le replaça dans l’enveloppe et la glissa dans son manteau, contre son cœur.
Il ne parlerait pas de la lettre d’Isabel à son équipage. Et il ne parlerait pas de cet armement inventé — ou pas — à personne. Pas encore.
Le *Swan* fendait les flots vers le sud-ouest. Quelque part devant eux, un navire chargé d’un coffre de teck attendait de croiser une route que Hartley allait lui choisir.
Il regarda encore une fois l’île de Wight disparaître derrière la poupe.
Dans son dos, la porte de la cabine s’ouvrit. Un frottement de bottes sur le bois.
— Capitaine ? C’était Redmund. Le hunier signale une voile à l’ouest. Il a demandé si on changeait de cap.
— Non.
Redmund attendit. Hartley se tourna vers lui, son visage déjà refermé.
— On maintient le cap. Mais dis à Pike de charger le mât d’artimon. Et qu’on double la vigie à la tombée du soir.
Redmund hocha la tête, une question muette dans le regard. Il avait vu l’enveloppe, il avait vu le geste de Hartley de la glisser sous le manteau. Mais il savait aussi que les questions, sur ce navire, attendraient la prochaine tempête.
La porte se referma.
Le *Swan* continua sa route. Et dans le cœur du capitaine, quelque chose venait de changer : la mission de Cecil n’était pas un sauvetage de cargaison. C’était une prise de guerre soigneusement habillée d’encre et de cire.
Ce n’était pas pour lui. C’était pour l’Angleterre — ou du moins pour cette partie de l’Angleterre qui se cachait derrière le nom de Walsingham.
Mais si Isabel avait menti, si Grim la poursuivait jusqu’ici, alors peut-être que sa dette à lui, celle de soixante jours, ne serait pas réglée dans ce port de Plymouth qu’elle cherchait à rejoindre.
Il ne savait pas encore — il ne pouvait pas savoir — que, ce soir-là, un autre navire naviguerait dans ces mêmes eaux avec à son bord un passager invisible : la femme de Silas Grim, envoyée pour reprendre la marchandise échappée, la lettre de sa main refermée, et un ordre clair.
Personne ne sortait des filets de Grim sans laisser un morceau de soi dans ses mailles.