L'Or du Roi
Lire le chapitre 32: The False Map
La lampe à huile jetait une lueur dansante sur les cartes étalées dans la cabine, et Hartley, les yeux brûlants de fatigue, passa une fois encore le pouce sur le parchemin espagnol. Il avait déjà comparé les relevés de côtes, les sondages, les annotations de pilote. Tout semblait cohérent. Trop cohérent.
Il s’arrêta sur un petit signe, à peine visible, près de l’estuaire de la Dart. Un cercle minuscule, presque effacé, encadré d’un point. Les cartographes espagnols utilisaient ce symbole pour marquer un danger permanent, un banc de sable ou une épave obstruant le chenal. Mais Hawkins lui avait appris une autre convention, celle des pilotes andalous : ce même signe, tracé à l’encre noire et non rouge, signalait un *faux chenal* – une route volontairement fausse, tracée pour égarer un ennemi qui aurait la chance de saisir la carte.
Hartley se figea.
Il saisit son compas et vérifia trois fois la distance entre le symbole et l’ancrage noté à Tinside Cove. La marge était de quatre milles marins. Quatre milles, pas un de plus. Il écarta la carte espagnole et tira de sa ceinture une seconde feuille, pliée en huit, qu’il n’avait montrée à personne. Isabel l’observait depuis l’entrée de la cabine, silencieuse.
— C’est la carte que tu as volée au monastère, dit-elle.
— Celle que j’ai montrée à Hawkins, oui. Une copie propre, faite de mémoire, pour distraire les regards. Mais la vraie, la seule qui compte, je l’ai dans la tête.
Il froissa la carte espagnole et la jeta dans le feu de la lampe, qui monta en une flamme jaune et grasse avant de retomber en cendres. Isabel ne broncha pas.
— Tinside Cove était un leurre, dit-il en étalant la seconde carte vierge, couverte de lignes qu’il traçait à même le parchemin. Les Espagnols ont dispersé de fausses cartes à dessein – pour que nous concentrions nos défenses sur un point qu’ils n’attaqueront jamais. Pendant ce temps, leur véritable débarquement se fera là où personne ne les attendra.
Il posa le doigt sur un point précis de la côte, près de Plymouth même, une zone de marais entrecoupée de canaux que peu de navires osaient sonder.
— Les marais de Saltram. À marée haute, un galion de transport peut s’y glisser et débarquer des troupes à moins de trois heures de marche de la ville. Les bancs sont traîtres, certes, mais les pilotes espagnols connaissent ces passes aussi bien que ceux de Cadix. Et surtout – il leva les yeux – c’est exactement l’endroit où Howard n’aura pas massé ses forces. Il croira à Tinside. Il croira que les cales de l’Armada frapperont au sud.
Isabel s’avança, les bras croisés.
— Tu dis que tu avais la vraie carte en mémoire depuis le début. Pourquoi avoir donné une fausse à Hawkins ? Pourquoi avoir brûlé celle-ci devant moi, maintenant ?
Hartley hésita une seconde, la gorge serrée. Il devait lui dire, à elle plus qu’à quiconque. Il plongea la main dans sa chemise et en tira un morceau de toile cirée, à l’encre invisible révélée par la chaleur de la lampe quelques nuits plus tôt. Il l’avait gardé contre sa peau comme un secret honteux.
— Parce que la carte que j’ai volée au monastère n’était pas la carte espagnole, Isabel. C’était une carte anglaise. Les Espagnols ne gardent pas leurs propres plans dans des monastères anglais. Mais un traître anglais, lui, oui. Cecil a fait copier nos propres défenses côtières, puis les a vendues à Madrid. La carte que je « dérobais » était la monnaie d’échange que Grim devait remettre à l’ennemi. Et le code que j’ai mis tant de temps à déchiffrer, le voici.
Il retourna la toile cirée. Elle était couverte de symboles, mais pas de lieux espagnols – des noms anglais, des repères de la flotte de Howard, des positions de patrouille. Cecil n’avait pas seulement trahi la parade. Il avait livré la clé de toute la défense anglaise.
Isabel posa la main sur son poignet.
— Grim n’est pas un intermédiaire. Il est l’agent de Cecil. Et Cecil veut que l’Armada gagne.
— Pas qu’elle gagne, répondit Hartley en enroulant la toile. Qu’elle ne soit pas détruite. Une paix négociée, assurée par une défaite anglaise qui laisserait Cecil en place, avec ses dettes effacées contre son « service » à la couronne. Il est prêt à livrer l’Angleterre pour sauver sa peau.
Un cri monta du pont.
— Voile à bâbord ! Navire sous pavillon anglais, mais manœuvres suspectes !
Hartley se précipita à l’échelle, Isabel sur ses talons. La nuit était claire, la mer calme, et à moins d’un demi-mille, un navire de guerre glissait sur leur flanc, toutes voiles dehors, sur une route d’interception précise. Trop précise pour être une rencontre fortuite. Le pavillon anglais claquait au vent, mais l’allure du bâtiment, la gîte légère de sa carène et la disposition de ses canons disaient une autre vérité : c’était un chasseur espagnol sous faux drapeau.
— Sainte Clara, murmura Hartley en reconnaissant la coupe élancée de la coque.
Il se tourna vers le timonier.
— Change de cap. Cap au nord-ouest, plein sur les bancs de Saltram si besoin. Nous n’allons pas à Calais rejoindre Howard. Nous allons le trouver là où il ne pense pas à nous chercher.
Le navire ennemi alluma ses feux de poursuite.
La chasse commençait.
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