L'Or du Roi
Lire le chapitre 34: Storms of Belief
L’averse commença comme une caresse, puis devint une gifle. En quelques minutes, le ciel bascula du gris sale au noir d’encre, et la mer, qui roulait mollement depuis la veille, se hérissa de crêtes écumantes venues de nulle part. Thomas Hartley sentit le pont tanguer sous ses bottes comme si la coque du *Greyhound* respirait soudain par à-coups.
— Prenez les ris ! hurla-t-il à travers le vent. Toutes voiles bas ! Tout le monde sur le pont !
Les hommes s’agrippèrent aux cordages, les doigts déjà engourdis par le sel et la pluie glacée. Barnaby, son maître d’équipage, beuglait des ordres que le vent dévorait aussitôt. Le navire piqua du nez dans une lame, et la proue s’enfonça avec un craquement sourd, comme si la charpente allait céder.
Hartley se cramponna à la lisse, le visage fouetté par les embruns mêlés de grêle. Il avait connu des tempêtes, mais celle-ci n’était pas née de l’humeur du ciel. Elle venait du sud-ouest, charriée par une pression qui faisait hurler les aussières et danser les mâts. Derrière lui, quelque part dans ce chaos liquide, la flotte de Lord Howard se dispersait comme une volée de moineaux devant un faucon.
— Le mât de misaine ! cria un homme perché dans la mâture.
La phrase se perdit dans un craquement sec, suivi d’un bruit de tonnerre creux. Hartley vit le mât s’abattre, entraînant la voile et son gréement dans une chute immense. Le choc ébranla tout le navire — les planches vibrèrent sous ses pieds, et des hommes furent projetés à genoux.
— Abattez les cordages ! Ne laissez personne passer par-dessus bord !
Mais le *Greyhound* n’écoutait plus. Il roulait bord sur bord, pris dans des creux vertigineux qui alternaient avec des sommets si hauts que l’horizon disparaissait entièrement. La barre tournait dans les mains de Mathurin, le timonier, qui criait que le gouvernail ne répondait plus.
Hartley glissa sur le pont inondé, heurta un fût qui roulait librement, et se releva dans une eau qui lui arrivait aux cuisses. L’écoutille principale fuyait déjà, des filets d’eau noire sourdant entre les planches. Il cria des ordres qu’on ne pouvait plus entendre. Les hommes cessèrent de les recevoir. Un murmure courut dans l’équipage — coursit, plutôt, de bouche à bouche, entre deux paquets de mer — que le navire était condamné.
C’est là qu’il la vit.
Isabel se tenait à la descente de la dunette, les cheveux défaits, plaqués contre son visage. Elle n’avait pas revêtu de manteau de pluie, seulement sa simple robe de lin, déjà trempée. Elle ne criait pas. Elle regardait les hommes dériver vers la peur, et quelque chose passa dans son regard — un calme que Hartley ne lui connaissait pas encore.
Elle descendit sur le pont avec une prudence qui n’avait rien de la terreur des autres. Des matelots la croisèrent, hagards, et elle les attrapa par le bras, leur parlant avec une fermeté douce qu’ils semblaient entendre malgré le fracas. Elle arriva près de l’habitacle, où Barnaby essayait de rassembler les hommes autour du capot de la cale, et elle posa une main sur son épaule.
Puis elle s’agenouilla, là, sur le pont immergé, les mains jointes, et elle se mit à prier.
Hartley crut d’abord qu’elle avait perdu l’esprit. Puis il vit les matelots s’arrêter, l’un après l’autre, face à ce spectacle. Une femme, à genoux dans la tempête, récitant des mots que le vent emportait mais que son visage rendait limpides. Elle ne demandait pas la survie — elle demandait la foi.
— Vous avez peur, leur dit-elle en se relevant, d’une voix qui portait étrangement au milieu du tumulte. Moi aussi. Mais nous ne sommes pas seuls. Ce navire, c’est notre église, et Dieu nous voit. Si vous voulez vivre, priez en travaillant. Mais ne restez pas là à attendre la mort comme des chiens battus.
Un jeune mousse, celui qu’on appelait Petit Tête d’Éponge, avait les larmes aux yeux. Isabel s’approcha de lui, lui prit les mains dans les siennes.
— Tu sais nager ? lui demanda-t-elle.
— Non, madame.
— Alors prie pour que nous n’ayons pas à le découvrir. Et va aider à saisir ces fûts.
Il y eut un silence — une accalmie impossible — puis un matelot se tourna vers Hartley.
— Capitaine, on peut sauver le navire. Dites-nous comment.
Hartley regarda Isabel. Elle ne lui adressa pas un sourire triomphant. Elle redressa simplement les épaules et se mit à aider Mathurin à ficeler une barre de secours.
Il fallut trois heures de lutte aveugle. Ils abattirent le mât endommagé, raidirent les étais qui restaient, épuisèrent l’eau de la cale avec des seaux formant une chaîne humaine que lui-même intégra, les mains en sang. La tempête ne faiblissait pas, mais elle s’habituait — on apprenait à lire ses coups, à plonger dans chaque creux juste au moment où la vague suivante allait déferler.
Vers la fin, quand la nuit commença à tomber — bien que l’heure fût impossible à dire sous un ciel sans étoiles — le vent ralentit, tomba brusquement. Un calme surnaturel enveloppa le navire. Les vagues, encore hautes, commencèrent à s’aplatir avec une lenteur qui ressemblait à de la haine.
— L’œil, murmura Hartley.
La mer était plate. Autour d’eux, les débris d’une flotte étaient dispersés — planches, barils, un chapeau qui flottait, quelques cordages et un canon en bois d’exercice que les vagues promenaient comme une épave.
Puis il vit les mâts.
À moins d’un mille devant eux, une vingtaine de navires roulaient doucement dans la houle survivante. Des lumières tremblaient à leurs poupes, mais pas assez pour se confondre avec des navires marchands anglais. Il distingua la forme des châteaux de poupe, hauts et carrés, et le profil des galions, trapu, ventru.
— Enseigne espagnole, dit Barnaby à voix basse.
Hartley regarda les navires : eux aussi avaient souffert. Plusieurs mâts manquaient. Trois ou quatre semblaient désemparés, dérivant lentement vers les écueils qui se profilaient à l’arrière-plan. Ils ne semblaient pas avoir vu le *Greyhound*, qui se présentait à contre-jour, un mât brisé, des voiles en lambeaux.
Isabel vint se placer à côté de lui, essoufflée, la robe dégoulinante de sel.
— Ils sont aussi affaiblis que nous, dit-elle, comme si elle lisait dans ses pensées.
— Oui. Mais ils sont vingt. Et ils ont du canon.
— Et nous, qu’avons-nous ? demanda-t-elle doucement.
Hartley tourna la tête. L’équipage était épuisé, maintes fois prompt à se mutiner — pas encore, mais ça ne tenait qu’à un fil. Isabel, elle, venait de montrer qu’elle pouvait tenir ce fil.
Il se tourna vers les navires espagnols, puis vers cette mer calmée qui semblait retenir son souffle. Il regarda l’un des navires espagnols, le plus grand, celui qui portait à sa poupe une lanterne dorée — un navire amiral.
— Allons-y, dit-il.
— Où ? demanda Barnaby, incrédule.
— Nous allons leur rendre une visite. Pendant qu’ils comptent leurs morts, nous allons compter leurs secrets. Saisissez tout ce qui reste de poudre, armez les hommes et préparez les grappins.
Barnaby ouvrit la bouche, la referma, pâle comme la toile de ses voiles.
— Vous êtes fou. Vous voulez aborder la flotte entière, avec un navire désemparé, en pleine nuit, et pour qui — pour quoi ?
Hartley tira une lettre de sa chemise trempée, la déplia avec précaution — l’encre avait coulé, mais le sceau de Hawkins restait visible. Une commission, sans sceau royal, qui expirait dans moins de trente jours.
— Pour tout. Et pour rien, si nous ne frappons pas maintenant. Il n’y aura pas de meilleure occasion. Ils croient que la tempête les a protégés de nous. Ils se trompent.
Il regarda l’Espagnol, puis l’équipage, puis Isabel, qui ne priait plus, mais qui le regardait avec une attention que la peur n’altérait plus.
— Êtes-vous avec moi ? demanda-t-il aux hommes, sans élever la voix.
Le silence dura. Puis le maître d’équipage cracha dans sa main et tendit l’autre.
— Le diable nous emporte, capitaine, dit Barnaby.
Cent vies. Cent mains qui se tendirent.
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