L'Or du Roi
Lire le chapitre 38: The Battlefield of Wits
La pinasse *Harbor Runner* glissa entre les coques noires des navires de guerre anglais, ses voiles réduites à la toile minimale. Le port de Douvres grouillait d’activité — une ruche fiévreuse où chaque homme, chaque cordage, chaque canon parlait d’une seule urgence : l’Armada arrivait.
Hartley se tenait à la barre, les yeux plissés contre le vent salé. Derrière lui, Isabel se pressait près du mât, ses cheveux sombres prisonniers d’un foulard. Le reste de son équipage — une poignée d’hommes épuisés mais fidèles — s’affairait aux manœuvres.
« Capitaine ! » cria-t-il depuis la vigie. « Le *Ark Royal* est là, à tribord. Pavillon de Lord Howard. »
Hartley hocha la tête. Il n’avait pas pris le temps de savourer sa capture. Le navire de ravitaillement espagnol était resté à Baltimore, sous la garde nominale de Hawkins. Le fragment de carte, la preuve de trahison de Cecil, et la carte complète — tout cela était pressé contre sa poitrine dans un étui de cuir graisseux.
La pinasse accosta le long d’un quai de pierre. Avant même que les amarres soient sécurisées, un homme en manteau de velours noir l’attendait, entouré de soldats.
« Capitaine Hartley ? »
Hartley sauta sur le quai. « Oui. Je dois voir Lord Howard immédiatement. J’ai des informations — »
« Il vous attend. »
Il suivit l’homme entre les entrepôts et les canons, Isabel et deux de ses marins sur les talons. La rumeur de la flotte anglaise se pressait autour d’eux — charpentiers, canonniers, officiers criant des ordres. Des charrettes déversaient des barils de poudre. L’odeur du goudron et du fer chaud saturait l’air.
Dans une maison de douane réquisitionnée, Lord Howard d’Effingham se tenait devant une table couverte de cartes et de rapports. Il était aussi mince et nerveux que sa réputation l’annonçait, les yeux perçants sous un front haut, vêtu d’un simple pourpoint de guerre sans ornement.
« Capitaine Hartley, dit Howard sans préambule. Vous avez fait parler de vous. Baltimore, le San Martín, puis la capture d’un ravitailleur espagnol ? »
« J’ai mieux que des échos, milord. » Hartley posa l’étui sur la table et en tira la carte. « J’ai la carte d’invasion complète que la flotte espagnole s’apprête à utiliser. »
Howard l’examina, les muscles de sa mâchoire saillants. Ses doigts suivirent les lignes côtières, les points d’ancrage, les signes cabalistiques tracés par les cartographes de Lisbonne.
« Douvres », murmura-t-il. « Ce n’est pas une diversion. C’est ici qu’ils frappent. »
« La carte le dit, oui. Mais je dois vous prévenir, milord — j’ai des raisons de croire que des informations ont été falsifiées pour nous induire en erreur. »
Howard plissa les yeux. « Vraiment ? Et par qui ? »
Hartley hésita. Il n’avait pas le temps de dérouler toute l’histoire de la trahison de Cecil devant un homme déjà submergé de responsabilités. Mais il ne pouvait pas non plus garder le silence.
« Sir William Cecil, milord. Il a orchestré la vente de ma carte originale aux Espagnols pour provoquer une paix négociée. J’ai la preuve écrite de son agent, un homme nommé Silas Grim, que j’ai capturé. »
Un silence tomba sur la pièce. Les aides de camp échangèrent des regards. Howard se pencha, les mains à plat sur la table.
« Vous mesurez le poids de vos paroles, capitaine ? »
« Je mesure celui de ma tête, milord. Et je les pèse pourtant. Grim est enchaîné à Baltimore. Il a avoué. Le plan de Lord Cecil était de laisser l’Armada écraser notre flotte afin d’imposer la paix à tout prix. »
Howard recula d’un pas. Quelque chose vacilla dans son regard — incrédulité, puis une colère froide, retenue.
« Cecil joue un double jeu ? Alors que le pays entier se prépare à l’invasion ? » Il secoua la tête. « Si c’est vrai, nous sommes plus proches du précipice que je ne le pensais. Mais je n’ai pas le temps de défaire ce nœud maintenant. L’Armada est à moins d’une journée de nos côtes. » Il fixa Hartley. « Vous saviez que je serais ici. Vous saviez que la flotte serait prête. Pourquoi ? »
Hartley sentit le poids de la question. « Parce que vous êtes le seul homme qui puisse transformer cette information en action, milord. Et parce que j’ai vu leur formation de mes propres yeux. Ils sont massifs, disciplinés — mais ils sont lents. Leur point faible, c’est leur cohésion. »
Howard hocha lentement la tête. Il se tourna vers la table, poussa une carte des Downs.
« Leurs navires sont ancrés en croissant, trop serrés pour que notre artillerie les atteigne sans s’exposer à leur feu. Nos navires sont plus rapides, meilleurs manœuvriers. Mais pour briser ce croissant, il faut quelque chose qu’aucun canon ne peut faire : semer la panique. »
Il se tut un instant. Les officiers autour de lui retinrent leur souffle.
« Des brûlots, capitaine. Nous avons amassé huit vieux navires dans le bassin à marée, des carcasses que nous comptions couler en travers du chenal. Mais un homme de mon conseil — un homme dont je commence à me méfier — a suggéré une autre tactique : les lâcher contre la flotte ennemie à la faveur de la nuit. Un incendie mouvant dans une formation serrée les obligera à rompre leurs lignes, et rompre leurs lignes, c’est offrir notre avantage. »
Hartley comprit le sens du regard de Howard.
« Vous voulez que je commande l’un de ces brûlots. »
« Vous connaissez leurs navires mieux que quiconque. Vous avez monté à bord du San Martín et blessé le duc dans sa propre cabine. Vous êtes la seule personne ici qui les a vus de près et en est revenue avec une carte cadenassée. »
Hartley sentit un nœud se former dans sa gorge. Brûler une population de navires sous le feu espagnol au milieu d’un brasier — c’était une mission à sens unique. On ne revient pas d’un brûlot si le vent et la mer ne vous aident pas.
« Et si la carte est fausse ? Si Douvres est précisément le piège que Cecil a posé pour concentrer nos forces au mauvais endroit ? »
Howard lui jeta un regard acier. « C’est le risque que je prends, capitaine. La seule chose que je sais à cet instant précis, c’est que l’Armada approche de nos eaux, que nous avons une flotte prête mais indisciplinée, et que nous n’avons qu’une nuit pour choisir comment les frapper. Je préfère une flamme dans leur formation à une armée entière attendue au mauvais endroit. »
Hartley baissa les yeux sur la carte. Tout un univers de possibilités mortelles s’y dessinait. Il ne faisait pas confiance à cette carte — mais il ne faisait pas confiance à Cecil non plus. La seule chose puissante restait la vérité inscrite dans la chair, le fer et le feu.
D’une voix ferme, il répondit : « Je prends le commandement, milord. »
Howard hocha la tête. « Vous choisirez votre équipage parmi les docks. La vieille Revenge — pas le fameux navire, mais une carcasse de commerce qui reste à peine à flot — est la plus prête à être transformée. Vous travaillerez avec son canonnier, un homme du nom de Tailor, qui a déjà préparé les lances à feu. » Il marqua une pause. « Il y a un écueil, capitaine. Personne ne vous attend en héros. Si vous êtes capturés, vous serez pendus comme pirates aux vergues des navires espagnols. »
« J’ai été condamné à pire. »
Hartley sortit de la maison de douane dans la lumière déclinante, son cœur battant contre ses côtes. Isabel était adossée au mur de pierre, les bras croisés. Elle le scruta.
« Brûlot, dit-elle. C’est un mot espagnol. C’est un mot de feu. »
« Tu écoutes dans les portes maintenant ? »
« Tu parles assez fort pour qu’un sourd entende. » Elle se détacha du mur. « Je viens. »
Hartley se figea. « Non. »
« Ce n’est pas une décision, Thomas, c’est une constatation. Tu me laisses à terre, et qui portera tes messages si tu meurs ? Qui saura que la carte est peut-être fausse ? Qui portera la preuve de la trahison de Cecil à Londres si tu ne reviens pas ? » Elle s’approcha, ses yeux plus durs que le fer. « Je ne suis pas une passagère sur ta route, capitaine. Je suis une force qui choisit son propre vent. »
Hartley soutint son regard, troublé par ce qu’il y reconnaissait — lui-même, tel qu’il était avant que la honte et les dettes ne le rongent.
« Tu connais le prix », dit-il doucement.
« Un prix se paie. On ne l’évite pas en restant à quai. »
Il détourna le regard vers le bassin. Là-bas, sur l’eau noire de crépuscule, les coques biscornues des brûlots attendaient, muettes comme des condamnées. Il aurait résisté à tout argument, mais pas à celui-là.
Il tendit la main.
« Alors, à bord. Et prie pour que nous choisissions le bon écueil, Isabel, car nous n’aurons qu’un seul passage. »
Elle prit sa main dans la sienne, ferme et calme. Derrière eux, dans le port, les matelots hissaient les lanternes, et le vent d’ouest portait déjà les premières salves lointaines du canon, ou peut-être le tonnerre — personne ne pouvait dire lequel.
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