L'Or du Roi
Lire le chapitre 39: The Fireship Gambit
La nuit tombait comme un linceul sur le port de Douvres, et la pinasse amarrée au quai sentait le goudron et la mort. Hartley posa la main sur le bois rongé de la coque — celui de la *Revenge*, une carcasse de trente tonneaux qu’on avait bourrée de paille, de poix, de barils de poudre et de vieux gréements imbibés d’huile. Elle était laide, lente, et pleine de flammes à venir.
Isabel se tenait à la proue, une lanterne sourde à la main, le visage mangé par l’ombre de son capuchon. Elle n’avait pas prononcé un mot depuis qu’ils avaient quitté la salle de guerre de Howard, et Hartley savait que ce silence était plus lourd qu’un reproche.
— Tu peux encore descendre à terre, dit-il sans la regarder. Le chenal est dégagé jusqu’à la taverne.
Elle tourna vers lui des yeux calmes, presque ironiques.
— Tu as besoin de quelqu’un qui sache tenir différente la marée d’une roche, Tom. Et tu as besoin de quelqu’un qui ne te laissera pas brûler seul.
Il n’insista pas. Il avait appris, en trente-huit jours de mer avec elle, que son entêtement valait celui de trois capitaines.
Le reste de l’équipage — huit hommes, des volontaires de la flotte de Howard, des gueux et des marins sans navire — chargeait les derniers barils de poudre dans la cale ouverte. Un vieux loup de mer, nommé Naylor, cracha par-dessus bord.
— Capitaine, si le vent ne tourne pas, on va pousser cette putain de barque droit dans la falaise. Les Espagnols sont au large de Calais, sous le vent. On les aura jamais.
Hartley déploya la carte mouillée sur le bastingage. Les feux de l’Armada, visibles à l’œil nu, clignotaient comme une ville flottante à trois lieues au sud-est. Mais entre eux et cette ville, une bande de sable et de rochers — les Bancs de Flandre — s’étendait comme un piège.
— Le vent va tourner à minuit, dit-il. La brise de terre viendra du nord-ouest. On la prendra à revers.
Naylor secoua la tête.
— Vous pouvez pas savoir ça. Personne peut savoir ça.
Isabel leva les yeux vers le ciel, où les étoiles perçaient par lambeaux.
— Le baromètre baisse, dit-elle doucement. Et les goélands tournent vers le sud depuis ce soir. Le vent tournera.
Le vieux marin la regarda un long moment, puis se tut.
À minuit, le vent vira. Hartley sentit la brise fraîche sur sa joue, comme une gifle de Dieu. Il jeta un dernier regard vers la falaise où les feux anglais s’étaient éteints — Howard lui avait promis que les navires de guerre suivraient à distance, pour profiter de la confusion. Mais Howard avait aussi promis que Cecil serait arrêté. Hartley n’avait aucune preuve de l’un ni de l’autre.
— Larguez les amarres, murmura-t-il.
La *Revenge* glissa hors du port, silencieuse comme un cercueil. Dix hommes à bord, la moitié de l’équipage sur le pont, l’autre dans la cale armée de mèches lentes. Les feux espagnols grossirent peu à peu, d’abord des points, puis des braises, puis des torches géantes qui hérissaient l’horizon.
Les navires étaient plus proches qu’il ne l’avait cru. Dans la lumière blême de la lune, Hartley distingua les galions lourds, leurs flancs hauts comme des murailles, leur mâture dense comme une forêt morte. Lesquels étaient les vaisseaux de guerre ? Lesquels portaient les troupes de débarquement ?
Il n’avait pas le temps de choisir. Le vent le poussait droit au cœur de la formation, là où les vaisseaux étaient le plus serrés. Derrière lui, une ligne de feux inquiets dansait sur les navires anglais qui le suivaient à courte distance.
— Préparez les mèches, ordonna-t-il.
Dans la cale, les marins armèrent les fusées de poix, les barils de poudre encaissés dans du sable pour diriger l’explosion. Chaque baril était cerclé de chaînes, lesté — l’œuvre d’Isabel, qui avait calculé les charges toute la journée avec un calme effrayant.
Soudain, Naylor poussa un cri.
— La barre ! Elle vient de casser !
Hartley se rua à la poupe. Le gouvernail pendait comme un bras mort, la barre hors de sa goupille, inutile. La marée, qui commençait à redescendre, tirait la *Revenge* vers l’est — vers les bancs, loin du cœur de l’Armada.
Il jura, saisit une hache, et abattit le safran cassé.
— Isabel ! Le foc arrière ! Tout ce qui peut prendre le vent !
Elle bondit, les mains déjà sur les drisses. Le foc se gonfla faiblement, mais la marée restait maîtresse. La carcasse dériva vers le flanc sud de la flotte, où les vaisseaux étaient moins serrés — là où un simple incendie ferait une trouée, pas un désastre.
Hartley regarda les lumières espagnoles passer à bâbord. Il vit la masse sombre du *San Martín*, le vaisseau amiral, loin à tribord. Trop loin.
— Non, souffla-t-il.
Il se tourna vers Naylor.
— Combien de temps avant l’explosion si j'allume tout ça maintenant ?
— Si on charge les mèches longues, une demi-heure. Les courtes, dix minutes. Mais tout de suite, une vieille bougie et une traînée de poudre, cinq.
Hartley hocha la tête. Il saisit une lanterne, la dévisagea un instant — puis il plongea dans la cale.
Dans l’obscurité pleine de paille et de poudre, il déroula une traînée de poudre sur les barils, puis il alluma une mèche lente et la posa au bout.
Isabel était apparue à l’échelle.
— Qu’est-ce que tu fais, Tom ? On est trop loin !
— Pas pour toujours, dit-il, en attachant une corde autour d’un baril central. La marée va tourner dans un quart d’heure. Elle nous portera droit dedans.
Elle descendit, le saisit par le bras.
— Tu vas rester à bord ? Avec l’allumage court ? Tu vas mourir, Tom.
Il se dégagea doucement, puis il la regarda. Dans la lumière de sa lanterne, son visage était dur et tendu, mais il vit autre chose — une peur qu’elle ne montrait jamais à l’équipage.
— Va au canot, Isabel. Embarque les hommes. Personne ne reste sauf moi.
— Non.
— Si. Le canot ne peut pas tenir dix personnes en plus du mien. Et je ne serai pas sur le canot si le vent nous manque encore.
Elle ne bougea pas. Le silence était si entier qu’il entendait les vagues clapoter contre la coque et, plus loin, les prières espagnoles portées par le vent.
— Si tu meurs, dit-elle enfin, qui portera la carte à Howard ? Qui dénoncera Cecil ?
Hartley posa la main sur son épaule.
— Tu le feras. Tu es la seule à qui je la confie.
Il sortit de sa chemise un rouleau de papier ciré — la carte de l’invasion, celle de Gravelines, celle qu’il avait arrachée au vaisseau de ravitaillement espagnol. Il la lui tendit.
— Si je ne reviens pas, tu sais quoi en faire.
Elle la prit, la serra contre sa poitrine, puis elle grimpa l’échelle sans un mot. Hartley entendit ses ordres secs sur le pont, le mouvement des hommes, le grincement du canot qu’on mettait à la mer.
La mèche brûlait doucement derrière lui. Cinq minutes.
Il remonta sur le pont. Le canot s’éloignait, une tache noire sur une mer d’encre. Longtemps il la regarda, puis il se tourna vers la barre du foc arrière. Le vent soufflait en rafales. La marée, imperceptiblement, commençait à tourner.
Il sentit le changement sous ses semelles. La *Revenge* obéissait enfin.
Il fila droit sur le milieu de la flotte espagnole.
Le galion le plus proche était un gros vaisseau de guerre, une forteresse de bois hérissée de canons. Dans ses haubans, des lanternes dessinaient le profil de l’équipage. Un cri monta de ses ponts — on l’avait repéré.
Hartley sourit. Il n’alluma pas les autres lanternes. Il laissa la mèche brûler, puis il courut à la poupe, prêt à sauter.
Mais la mèche était trop courte. Il l’avait mal jugée — ou la poudre était humide. Une gerbe d’étincelles jaillit, puis se tut. Il plongea vers la cale pour rallumer, mais une autre mèche, celle qu’il n’avait pas vue, une traînée abandonnée par un marin nerveux, brillait dans un coin de la soute.
Il n’eut pas le temps de réfléchir.
La première explosion le souleva du plancher et le jeta contre le bastingage. La *Revenge* s’embrasa dans un rugissement qui déchira la nuit. Les barils soufflèrent le pont, projetant des masses de feu et de bois dans le ciel, et la flamme — une colonne énorme, vivante, furieuse — s’éleva comme un doigt de Dieu sur la flotte espagnole.
Hartley était à genoux sur le pont en flammes. L’air manquait. Il vit les galions espagnols qui commençaient à virer, qui criaient, qui naviguaient les uns sur les autres dans une panique aveugle. Le chenal central se vida, les navires se dispersant comme des mouettes affolées.
Puis la *Revenge* chavira sur tribord. La mer monta à sa rencontre — une immense main noire, froide — et elle l’engloutit dans un fracas de feu et d’eau.
Le dernier mot qu’il entendit avant que la mer ne le prenne ne fut ni une prière espagnole, ni un cri de son équipage. Ce fut le rugissement de la flamme, et sous lui, tout proche, le grondement sourd d’un autre vaisseau qui explosa — un des siens.
— Cecil, dit-il dans l’eau qui lui remplissait déjà la bouche.
Et il coula.
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