L'Or du Roi
Lire le chapitre 40: The Gravedigger
L’eau noire l’avala tout entier. Le froid lui tordit les poumons, une douleur blanche qui lui arracha un reflexe de respiration — il avala une gorgée d’eau salée et se débattit contre la panique. Ses bras pesaient une tonne, sa tête sonnait comme une cloche fêlée. Il coulait, les yeux ouverts sur une obscurité où tournoyaient des étincelles rouges, les braises de son propre navire englouti.
La main surgit de nulle part. Elle attrapa son collet et le tira vers la surface avec une force brutale, animale. Hartley toussa, cracha de l’eau, battit des jambes. Sa tête creva la houle — nuit et flamme, bruit de canon lointain. L’air lui déchira la gorge.
L’homme qui le tenait était un masque sombre, crâne rasé, une couture ancienne en travers de la lèvre. Il ne dit rien. Il tira Hartley vers une falaise de craie qui montait à pic hors de la mer, invisible dans l’ombre du ressac. Des algues noires, des rochers tranchants. Le plongeur l’agrippa par la ceinture et le poussa vers une anfractuosité où l’eau clapotait, assez large pour un homme.
« Respire », dit-il, d’un ton sans accent discernable.
Hartley s’accrocha au rocher, cracha encore de la mer. « Qui… qui êtes-vous ? »
L’homme ne répondit pas. Il se tourna vers la mer. Des navires en flammes dérivaient dans la nuit, de longues gueules de feu qui mordaient les ténèbres. L’Armada se dispersait, ses grands vaisseaux rompant la formation, fuyant vers le large dans un désordre aussi complet qu’une panique de troupeau.
« Wallace vous fait ses compliments », dit enfin le plongeur. « Il avait un homme à bord. Il en a un partout, quand il le faut. »
Hartley cligna des yeux. « Wallace est à Londres. »
« Wallace est là où la carte le mène. » L’homme sortit de l’eau sur un rocher bas, agile comme une créature des grèves. « Vous êtes en Angleterre, capitaine. La côte du Kent. Votre navire n’est pas loin. »
Il désigna l’est, là où la falaise s’abaissait vers une crique de galets. Une coque sombre, échouée à marée haute, penchée sur son flanc. Le Greyhound. Le Greyhound, tiré hors de Baltimore, réparé, revenu — impossible, et pourtant il était là, ses mâts noirs contre le ciel qui rougissait.
« Comment est-il possible… »
« Des amis. Hawkins, à Baltimore, a envoyé des hommes. Ils l’ont remorqué pendant votre chasse au suppositoire espagnol. Il est ancré ici depuis deux jours, à vous attendre. » L’homme se sécha le crâne de la main. « Vous étiez mort annoncé. Mais les morts qui rendent des services, ce sont les plus fidèles. »
Hartley toucha son front, la douleur de la chute lui rappelait qu’il vivait. « Et Isabel ? La carte ? »
L’homme se tut un instant, ses yeux sombres luisant faiblement dans les premières lueurs de l’aube. « La femme, je ne sais pas. Elle a fui avec la carte dans le canon où vous l’aviez mise — le canot, pardon. Les Espagnols encore en état de naviguer tentent de récupérer les fuyards. »
Hartley se leva, les jambes tremblantes. Le soleil montait, une lame de cuivre au-dessus de l’horizon. La mer était un champ de débris fumants, de coques en détresse, de voiles déchirées qui s’éloignaient vers le nord. L’invasion était brisée. Pour aujourd’hui.
Mais le traître, lui, n’était pas brisé. Cecil l’attendait au palais, sous une perruque blanche, le stylo trempé dans l’encre du meurtre. Et quelque part — dans la confusion de la nuit, dans un canot chargé d’une femme et d’un parchemin scellé graissé — se jouait la dernière partie.
Un bruit de pas sur les galets. Des marins du Greyhound, armés de mousquets et de lanternes éteintes, se précipitèrent vers lui.
« Mon Dieu, capitaine ! » Le second s’arrêta net, le visage d’un homme qui voit revenir un mort. « Nous vous avions cru… Nous avons vu le feu, et puis plus rien. »
« Il est revenu », dit le plongeur espagnol, quelque part derrière lui. Quand Hartley se retourna, l’homme avait disparu. La mer léchait le rocher nu.
Hartley cligna des yeux, cracha un dernier goût de poudre et d’eau salée, puis toisa son navire. Son navire. Le Greyhound, réparé par la main de Hawkins, ancré dans une crique inconnue, chargé d’une mission que plus aucun ordre officiel ne soutenait.
« Nous appareillons », dit-il, la voix rauque, brisée, mais ferme.
« Où, capitaine ? »
Il regarda la carte intérieure qu’il avait en tête : la carte de douleur, de mensonge et de sang, celle qui disait Dover, puis Church Cove, puis Dover encore — et qui ne disait jamais la vérité parce que celui qui l’avait écrite mentait encore, sous une perruque blanche, dans un bureau lambrissé de chêne.
« Vers la vérité », répondit-il. « Si elle existe encore quelque part. »
Les marins échangèrent un regard, puis le suivirent vers la coque échouée, dans le bruit des vagues contre la craie blanche et le crépitement lointain des derniers incendies.
L’Angleterre était sauvée, pour un matin. L’Angleterre, pas sa tête.
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