L'Or du Roi
Lire le chapitre 5: Calm Before the Storm
Le vent était une caresse insistante, un souffle régulier qui gonflait les voiles du *Swan* sans effort. La mer, d’un bleu profond et calme, s’étirait sous un soleil bas, presque mélancolique, qui dorait les vergues et faisait luire les canons comme des pièces d’argent terni. Depuis trois jours, le navire glissait vers le sud-ouest sans la moindre contrariété, et cette tranquillité avait quelque chose d’inquiétant pour un homme habitué aux tempêtes et aux embuscades.
Thomas Hartley se tenait à la dunette, une main sur la rambarde, les yeux rivés sur l’horizon. Derrière lui, Pike faisait les cent pas, mâchonnant une tige de bois avec l’air d’un homme qui attend que son maître parle. Hartley finit par tourner la tête, brisant une solitude de façade.
— Vous avez renseigné l’équipage sur notre destination précise ? demanda Pike à voix basse.
— Pas encore. Mais il le faudra bien avant que nous croisions notre proie.
Pike cracha sa tige par-dessus bord.
— Et si certains refusent ? Les hommes de Redmund ont signé pour prendre un galion espagnol, pas pour attaquer un marchand hollandais. Ils comprennent la guerre, ceux-là. Ils ne comprennent pas la politique. Et ils ne la comprennent surtout pas quand elle leur a déjà coûté une part de leur âme.
Hartley serra la mâchoire. Le souvenir de Cadix était la plaie vive de son passé, dans laquelle Redmund avait planté son couteau plus d’une fois depuis le départ de Plymouth.
— Je leur parlerai moi-même, dit-il. Et j’évoquerai la commission du Conseil privé. Ce sont les armes que nous porterons contre leurs objections, pas ma foi.
— Et si cela ne suffit pas ?
— Alors nous verrons qui est loyal à sa solde et qui ne l’est qu’à ses scrupules.
Un cri du gabier, perché dans les mâts, fit éclater la conversation. Il ne signalait rien de menaçant – une voile au loin, sans doute un pêcheur français – mais il suffit à Hartley pour redescendre sur le pont principal, où des matelots vaquaient à leurs tâches avec une indolence qui le révulsait.
Il sauta sur un baril d’eau, dominant le groupe de sa voix grave, presque théâtrale.
— Hommes du *Swan* ! Écoutez-moi.
Les têtes se tournèrent. Redmund, assis en tailleur auprès d’un canon, releva lentement son regard rougi par le sel et la suspicion.
— Nous quittons les eaux anglaises pour une mission qui nous a été confiée par le Conseil privé, au service de Sa Majesté. Mais je vais vous dire clairement ce que certains d’entre vous ont déjà deviné : notre proie n’est pas espagnole.
Un murmure parcourut l’équipage comme une vague d’écume. Un matelot, Thomas, l’aîné du bord, frappa son genou avec le plat de la main.
— Une proie anglaise, entre nous, c’est un blasphème pour des gars qui ont perdu des frères à la guerre de religion !
— Elle n’est pas anglaise non plus, coupa Hartley. C’est un navire hollandais, le *Golden Hind*, neutre en apparence. Mais nous tenons de source sûre qu’elle transporte de l’or et des renseignements destinés à aider les Espagnols dans leur prochaine invasion.
Le mensonge était simple, efficace, et collait aux dossiers de Cecil. Hartley sentit pourtant une piqûre dans sa conscience – une piqûre familière, celle des ordres qu’on exécute en espérant que la vérité n’éclabousse pas trop loin.
Redmund se leva, les bras croisés.
— Un acte de piraterie contre un neutre, voilà ce que vous nous demandez, capitaine. Et vous le savez. Ce n’est pas contre les Espagnols que nous tirerons le premier coup – c’est contre des marchands innocents qui portent leurs lettres de créance.
Hartley sauta à bas du baril, plantant son visage à deux pas de celui de Redmund.
— Est-ce que vous doutez de ma commission ? Sortez-la de mes coffres si vous le voulez, lisez le sceau du Conseil privé, puis remerciez le ciel que Sa Majesté ait encore des hommes prêts à faire le sale travail qu’elle refuse de reconnaître.
— Le sale travail des âmes damnées, oui, grommela Redmund.
Un silence pesant tomba. Hartley ne baissa pas les yeux. Il balaya l’équipage du regard, sûr de son autorité, pourtant conscient que chaque paire d’yeux portait désormais un jugement que l’argent du Conseil ne pouvait pas racheter.
— Nous avons des dettes, poursuivit-il, plus fortes que nos scrupules. Je vous ai promis une part du butin, et je le ferai. Ce vaisseau porte nos bons espoirs – ainsi que vos familles, qui attendent vos retours avec plus d’or que vous n’en avez jamais gagné. L’heure n’est pas à la question. L’heure est à la mer, et à notre passage.
Il laissa ses mots s’enfoncer et monta l’escalier vers la dunette, entraînant Pike dans son sillage. Derrière eux, les murmures reprirent, plus bas encore, mais Hartley les percevait jusque dans la vibration du bois.
Dans l’ombre de la grand-voile, Isabel écoutait, elle aussi. Elle s’était tenue à l’écart depuis le départ, mais ses yeux bleus suivaient chaque mouvement du capitaine comme des chaînes aimantées. Ce soir-là, alors que le crépuscule tachait le ciel de grenat, elle s’approcha de la dunette par l’échelle arrière, feignant de chercher un coin abrité.
Hartley parlait à Pike à voix basse, mais le vent était capricieux et portait leurs paroles jusque derrière l’écoutille où elle se tenait. Elle entendait des bribes : "plus grande prise"... "réalité derrière le bois de teck"... "un jeu bien plus vaste que celui d’un marchand hollandais".
Isabel retint son souffle.
— Qu’est-ce que vous faites là ? demanda brusquement Pike, apparaissant derrière elle.
Elle sursauta, mais retrouva vite son aplomb.
— Je cherchais une corde pour sécher mes vêtements, répondit-elle avec un geste vague. L’écoutille semblait un bon endroit.
— Les écoutilles sont interdites aux passagers, dit Hartley en la rejoignant. Vous le savez, je vous l’ai déjà répété deux fois.
— Et vous, capitaine, savez-vous ce que vous cherchez réellement dans ce jeu qui dépasse le simple butin ? demanda-t-elle, sans que sa voix ne tremble.
Hartley la regarda longtemps. Il y avait de la finesse dans cette fille, plus qu’elle n’en montrait. Son petit sac était resté cousu à sa ceinture, sous sa vareuse, comme une promesse qu’elle ne dévoilait à personne.
— Vous feriez mieux de vous occuper de vos affaires, dit-il enfin. Et de ne pas traîner là où vous n’avez pas à être.
— Vos affaires m’intéressent, capitaine. Vous chassez un trésor, mais ce n’est pas lui que vous voulez. Ceci est visible dans votre manière de parler – comme un homme qui court après bien plus que de l’or.
Pike s’avança, prêt à l’éloigner, mais Hartley leva la main.
— Qu’est-ce que vous savez des affaires de commandement, petite ?
— J’écoute, capitaine. C’est tout ce que je sais faire. Et j’entends des choses qui ne se disent pas dans les coursives. Des choses sur vous, peut-être. Mais ne craignez rien – votre secret reste vôtre tant que je suis à bord.
Elle pivota sur ses talons et disparut sous le pont avant qu’il ne puisse répliquer. Hartley la suivit du regard, l’esprit ailleurs. Cette femme savait quelque chose. Quelque chose qui dépassait l’idée de simple survivante de naufrage. Quelque chose, peut-être, qui le reliait à Silas Grim davantage encore qu’il ne l’avait supposé.
Il se tourna vers Pike, la voix plus rauque.
— Surveillez-la, mais de loin. Pas un homme du bord ne doit la toucher. C’est une pièce sur notre échiquier dont nous ne connaissons pas encore la valeur.
— Et si elle devient un problème ?
— Alors on la fera débarquer à la première escale. Mais pour l’instant, elle est plus précieuse qu’un baril de poudre : elle nous cache quelque chose, et nous seuls savons comment l’utiliser.
Hartley garda les yeux sur la ligne d’horizon qui s’assombrissait. Le calme de la mer l’inquiétait bien plus qu’une tempête. Quelque chose lui disait que cette tranquillité ne serait qu’une membrane fragile sous laquelle rugissait déjà l’orage.