L'Or du Roi
Lire le chapitre 42: The Rescue of the Pilots
La barque volée tanguait sous les avirons, chaque coup de rame un murmure contre la coque noire de la nuit. Hartley sentait le sel brûler ses lèvres fendues, les muscles de ses épaules hurlant après des heures d'effort. Derrière lui, trois hommes — des pêcheurs de Douvres, pêcheurs devenus braconniers de guerre — ramaient avec une régularité désespérée, leurs yeux fixés sur la masse sombre du galion espagnol qui se profilait à travers la brume.
— Capitaine, souffla l'un d'eux, un dénommé Prout, une barbe grise hérissée de sel. Cette coque est plus haute que trois maisons. Nous n'avons ni cordages, ni grappins.
— Nous avons nos mains, répondit Hartley sans se retourner.
La confusion du retrait espagnol était leur seule alliée. Des navires brûlaient encore à l'horizon, des colonnes de fumée montant vers un ciel zébré d'orange. Le galion, lui, s'était détaché de la flotte en déroute, fuyant vers le sud-est avec une cargaison bien plus précieuse que de l'or. Isabel. Et Marguerite, la pilote.
Hartley ne savait pas lequel de ces deux êtres il venait sauver — ou ce qu'il venait vraiment accomplir. Cecil. La preuve. Le plan. Tout semblait s'éloigner de lui à chaque coup de rame, comme si la mer elle-même cherchait à le séparer de son destin.
— Là, murmura un autre marin en pointant du doigt.
Une silhouette se tenait sur le pont arrière du galion — une femme, les bras écartés, un linge blanc flottant. Isabel. Vivante. Et, semblait-il, en train de signaler quelque chose.
Hartley plissa les yeux. Elle tournait la tête vers lui, puis vers le nord, puis de nouveau vers lui. Un message codé. Mais quoi ?
Une cloche sonna sur le galion.
— Ils nous ont vus, gronda Prout.
— Ils ont vu quelque chose, corrigea Hartley. Mais regardez-les.
Le galion ne changeait pas de cap. Aucun canon ne pivotait. Les hommes sur le pont couraient dans tous les sens, mais sans coordination — une panique à bord, pas une alerte.
— Ils ont peur, dit Hartley. De nous ? Non. D'autre chose.
Il compta les secondes. Le galion commençait à virer lentement, trop lentement pour une manœuvre d'évasion. Sa voile d'artimon pendait en lambeaux. C'était un navire blessé, coupé de sa flotte, sans pilote expérimenté pour le guider à travers les bancs de sable qui bordaient cette côte.
Sans Marguerite.
C'était elle, leur véritable prison — non pas comme otage, mais comme outil. Et sans elle, ils étaient aveugles.
Hartley prit une décision froide et rapide.
— Nous n'allons pas l'aborder par la poupe. Ils surveillent leur prisonnière. Nous passerons par le gaillard d'avant.
— Le gaillard ? Mais c'est le pont le plus exposé...
— C'est pour cela qu'ils n'y attendront personne.
Il fit signe aux hommes de ramer vers la proue du galion, là où les embruns battaient la coque et où les cordages traînaient dans l'eau comme des algues mortes. Des débris de la bataille de la nuit — planches, espars brisés — flottaient autour d'eux, offrant un camouflage parfait.
Les trois pêcheurs accrochèrent la barque à un bout pendant, et Hartley grimpa le premier, ses doigts trouvant des prises dans les joints de goudron et de bois. Il atteignit le bastingage et se hissa au-dessus, s'accroupissant dans l'ombre d'une caronade.
Le pont était un chaos ordonné. Des hommes couraient entre les canons, quelques officiers hurlant des ordres contradictoires. Ils ne cherchaient pas à fuir les Anglais — ils cherchaient à fuir la côte.
Ils étaient perdus. Et ils le savaient.
Hartley fit signe à ses hommes de le suivre. Ils se glissèrent entre les tonneaux, le long du grand mât, jusqu'à une écoutille ouverte qui descendait vers la soute à voiles. Là, une cage de fer était fixée au plancher. À l'intérieur, deux femmes.
Marguerite avait le visage rouge de coups, une lèvre fendue, mais ses yeux étaient durs et lucides. Isabel, elle, semblait intacte — mais pâle, les mains liées devant elle avec une corde fine.
— Vous êtes là, dit Isabel d'une voix douce, comme si leur rencontre était un rendez-vous manqué.
— Vous n'auriez pas dû venir, dit Hartley en tirant sur les barreaux de la cage.
— Vous n'auriez pas dû me laisser partir, répondit-elle.
Il n'y avait pas de reproche dans sa voix. Juste un constat. Ils avaient chacun leur mission, et ils l'avaient accomplie. Maintenant, il fallait se retrouver.
— La clé ? demanda Hartley.
Isabel hocha la tête vers un coffre dans un coin de la soute. Hartley l'ouvrit et trouva un trousseau de clés rouillées. La troisième ouvrit la cage.
Marguerite sortit en boitant, s'appuyant sur une épaule de Hartley sans un mot de remerciement.
— Je sais leur cap, dit-elle simplement entre ses dents. Ils veulent rejoindre la côte française par le Pas-de-Calais. Mais ils n'ont pas la carte des bancs.
— Et vous la leur avez donnée ?
Marguerite le regarda fixement.
— Je leur ai donné une carte de ce que je comprends, capitaine. Pas de ce que je sais.
Hartley sourit. Voilà pourquoi ils avaient besoin d'elle vivante.
— Venez. Nous sortons par le même chemin.
Mais quand ils remontèrent sur le pont, la situation avait changé. Un officier espagnol se tenait devant eux, une escopette braquée sur la poitrine de Hartley. Derrière lui, une vingtaine de soldats formaient un demi-cercle.
Le capitaine du galion, un homme au visage balafré, vêtu d'un pourpoint écarlate qui semblait trop neuf pour un marin, s'avança.
— Le fameux Hartley, dit-il avec un sourire. Le héros de Calais. Vous venez de vous rendre en personne.
— Vous me connaissez ? demanda Hartley.
— Je connais votre visage. Je connais votre nom. Je connais aussi la couleur exacte de votre dette, capitaine.
Hartley se figea. Une dette n'était pas une information qui traversait la Manche par accident.
— Vous êtes en contact avec Londres, dit-il lentement.
Le capitaine balafré éclata de rire.
— Je suis en contact avec beaucoup de gens, capitaine. Le commerce de l'information n'a pas de frontière, seulement des prix.
Hartley comprit alors. Cet homme n'était pas seulement un capitaine espagnol cherchant à fuir la défaite. C'était un agent de Cecil — ou pire, un agent libre vendant ses services aux deux camps.
— Vos pilotes, vos cartes, votre invasion, dit Hartley. Ce n'est qu'une marchandise pour vous.
— Tout est marchandise, dit le balafré. Vous-même, capitaine, vous êtes une dette ambulante. Et vos amis à bord de mon navire, une cargaison de nourriture.
Il fit un signe. Les soldats avancèrent.
Hartley n'avait pas d'arme. Les pêcheurs étaient encore dans la soute, sans savoir qu'il se passait quelque chose. Isabel, derrière lui, avait la corde toujours aux poignets — mais ses yeux cherchaient quelque chose. Marguerite respectait d'une jambe à peine.
Puis Hartley remarqua un détail. Sur le pourpoint du capitaine, une broche en argent arborait un symbole discret : un corbeau perché sur une croix. Le sceau de la maison Cecil.
— Vous êtes à lui, dit Hartley.
Le balafré cligna des yeux — un bref moment de surprise.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
— La broche, dit Hartley en désignant du menton. Le corbeau. C'est le sigle de la maison Cecil, celui que seuls les serviteurs de confiance portent. Vous n'êtes pas payé par Cecil. Vous êtes l'homme de Cecil. Et si vous êtes ici, avec ce galion, avec ces pilotes, c'est pour couler la preuve de sa trahison avant qu'elle ne revienne à Londres.
Le balafré leva son escopette, mais son hésitation était visible dans ses yeux. Hartley n'avait pas d'arme, mais il avait autre chose — une vérité que l'homme ne s'attendait pas à entendre.
— Ils vous ont appelé l'hermaphrodite des côtes anglaises, dit Hartley. Mais je parie qu'ils ont un nom plus précis pour vous à l'Amirauté. Un nom que je peux citer, avec votre visage, et décrire votre mort avec précision.
Le balafré abaissa son arme d'un centimètre.
— Comment connaissez-vous...
— Parce que je suis aussi un agent, répondit Hartley. Et que votre trahison est déjà signalée. Vous êtes un homme mort, que vous me tuiez ou non.
C'était un bluff — mais Hartley avait appris que les hommes qui se croient discrets tremblent dès qu'on les nomme.
Le capitaine balafré baissa son escopette d'un geste brusque.
— Ne le tuez pas encore, dit-il à ses soldats. Je veux le voir mourir à Londres, devant ceux qui l'ont trahi.
Dans cet instant de relâchement, Isabel bougea.
Elle jeta ses mains liées vers la lampe à huile la plus proche, la fit voler à travers le pont. L'huile s'enflamma sur le bois goudronné, créant une barrière de feu entre les soldats et les fugitifs.
— Courez ! cria Hartley.
Marguerite fut la première à bondir. Hartley attrapa Isabel et ils plongèrent vers la rambarde, tandis que les pêcheurs surgissaient de l'écoutille, brandissant des coutelas.
Le pont devint un chaos d'hommes et de flammes. Hartley se battit avec une brutalité que la fatigue n'avait pas émoussée — un soldat reçut son poing dans la gorge, un autre fut précipité dans le bastingage en flammes. Il atteignit la barque, y poussa Isabel, puis Marguerite.
Le capitaine balafré apparut à la rambarde, son escopette levée.
Hartley saisit une corde d'artimon qui traînait, s'en servit pour faire basculer un baril de goudron, qui roula vers les pieds du capitaine. Le baril explosa contre la rambarde, projetant le balafré en arrière dans un hurlement de flammes.
Le galion était en feu.
— Aux avirons ! hurla Hartley.
Les trois pêcheurs ramèrent comme des damnés, tandis que la barque s'éloignait de la coque brûlante. Le galion s'inclina, sa structure déjà affaiblie par la bataille de la nuit cédant aux flammes. Il sombra lentement, dans un grondement de bois arraché et de mâts qui se brisent.
Sur l'eau noire, seule une colonne de fumée marquait l'endroit où le navire avait été.
Hartley s'assit à l'arrière de la barque, épuisé, le sang séchant sur ses jointures.
Isabel était effondrée à ses pieds, ses mains toujours liées. Il se pencha et coupa la corde d'un coup de couteau.
« L'invasion map », dit-il. « Vous l'avez donnée à Grim? »
Isabel releva les yeux, et dans ce regard il vit quelque chose qu'il n'avait pas vu depuis des semaines.
Un excès mal placé de confiance. Ou une vérité plus dévastatrice.
« Grim n'est pas à Londres, dit-elle. Je l'ai confiée à quelqu'un d'autre. À une femme qui m'a approchée sur le chemin de Douvres. Elle a dit qu'elle travaillait pour Wallace. »
Hartley se figea.
« Wallace n'a pas de femmes à son service », murmura Marguerite.
« Alors qui était-elle ? » demanda Isabel, d'une voix blanche.
Le silence de l'aube ne répondit pas. Seule la mer, qui les portait lentement vers une côte inconnue, semblait détenir la réponse.
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