L'Or du Roi
Lire le chapitre 43: The Return of the Hero
Le vent hurlait sur les quais de Douvres, chargé d'embruns et d'une odeur de poudre à canon encore chaude. La ville entière semblait retenir son souffle, braquée vers la Manche où les voiles espagnoles, telles des baleines blessées, s'éloignaient dans une retraite chaotique sous le feu des vaisseaux de Lord Howard.
Hartley s'avança sur le ponton de bois, sa jambe encore douloureuse après son bain forcé dans les eaux anglaises. Il portait sur lui, cousu dans la doublure de sa veste détrempée, le document qui avait failli lui coûter la vie trois fois. Le traître devait payer.
— Capitaine Hartley !
Silas Grim dévalait le quai, sa silhouette massive précédée de sa voix de stentor. Trois silhouettes plus familières le suivaient : les pêcheurs de Douvres, leurs visages burinés éclairés d'un soulagement sans ambiguïté.
— Vous êtes un homme que la mer ne veut pas garder, souffla Grim en lui agrippant l'épaule.
— Et je compte bien la décevoir encore longtemps.
Mais Grim ne riait pas. Ses yeux, d'ordinaire pétillants d'une malice de tavernier, étaient graves.
— La Reine vous attend. Elle a été informée de votre exploit, mais aussi de certaines… irrégularités dans votre conduite passée. Elle veut vous voir maintenant, avant que la nouvelle de votre succès ne fasse le tour des tavernes.
Hartley jeta un regard vers la bande côtière où l'on distinguait encore les mâtures brisées des galiions espagnols échoués sur les bancs de sable. Leurs équipages seraient faits prisonniers dans quelques heures. La journée était gagnée. Mais le véritable combat, celui contre Cecil, n'avait pas encore livré sa dernière bataille.
— Où est-elle ? demanda-t-il.
— Au château. Elle s'y est installée dès que Howard lui a envoyé son premier rapport. On dit qu'elle veut contempler la fuite de l'Armada de ses propres yeux.
En route vers le château, Hartley croisa les regards de ses hommes. Les trois pêcheurs marchaient en silence derrière lui, leurs mains calleuses serrant des coutelas et des gaffes. Ils n'étaient pas de la noblesse, mais leur loyauté valait plus que tous les titres d'Angleterre.
Le château de Douvres se dressait au-dessus de la ville, ses tours blanches saisies par le crépuscule. Les gardes s'écartèrent sur leur passage, quelques-uns reconnaissant le capitaine dont la légende commençait à courir le long des côtes.
La salle où siégeait la Reine était tendue de tapisseries représentant la victoire d'Armada, tissées à la hâte par les artisans locaux dans l'espoir prémonitoire de sa défaite. Élisabeth Ière se tenait près d'une fenêtre haute, le regard perdu sur la mer. Elle portait une robe de velours pourpre, ses cheveux roux filés d'argent dans la lumière déclinante.
Près d'elle, le conseil au complet : Howard en armure encore maculée de suie, Walsingham les yeux plissés, et Cecil.
Cecil, l'air aussi serein qu'un évêque à son bréviaire.
Hartley sentit le poil de sa nuque se hérisser. Le traître était là, à deux pas de la souveraine, se repaissant de la victoire qu'il avait tenté de saboter.
À ses côtés, Grim souffla :
— Walsingham a reçu le message de Marguerite par un de ses agents, un pigeon voyageur. Mais il n'a pas encore pu agir. Trop de monde ici.
Ça. Le roi d'Espagne ne l'avait pas tué. La mer ne l'avait pas tué. Le feu ne l'avait pas tué. Cecil allait découvrir ce que ça faisait d'être l'ennemi de Thomas Hartley.
Il s'avança, ses bottes claquant sur les dalles de pierre. La salle se tut progressivement, l'assemblée murmurante se tournant vers le rescapé aux vêtements encore trempés, couvert d'une pellicule de sel et de fumée.
Élisabeth se retourna lentement, ses yeux de faucon se posant sur lui. Elle le détailla de haut en bas, sans aménité ni pitié.
— Capitaine Hartley. Vous êtes un homme très difficile à tuer, paraît-il.
— Sa Majesté me fait trop d'honneur. J'ai simplement eu la chance de savoir nager.
Un murmure amusé parcourut la salle. Cecil, lui, ne riait pas. Il observait Hartley avec une intensité glaciale, comme un joueur d'échecs qui vient de remarquer une pièce inattendue sur le plateau.
— On m'a rapporté que vous aviez commandé un brûlot, seul, au cœur de la flotte espagnole. Que vous l'aviez conduit jusqu'à leur ligne de bataille et que vous y aviez mis le feu, tout en restant à bord.
— On m'a rapporté, Majesté, que cette action a dispersé leur escadre, la rendant vulnérable à votre contre-attaque.
Elizabeth hocha lentement la tête, une lueur de satisfaction traversant son regard.
— Et ce, sans ordres. Sans votre commission officielle. Sans être même un officier de ma marine.
— J'avais une dette envers cette couronne, Majesté. J'avais des comptes à régler.
La reine s'approcha, ses jupes froissant sur le sol de pierre. Elle s'arrêta à moins d'un mètre de Hartley, assez près pour qu'il sente l'odeur légère de rose de l'eau de ses gants.
— Malgré vos actions non autorisées, malgré une conduite passée qui laisse à désirer, le roi Philippe tourne le dos à mes côtes. Ses vaisseaux fuient. Sa flotte est en lambeaux. Et cela, dans une large mesure, grâce à votre audace.
Elle fit un pas de plus, parlant assez bas pour n'être entendue que de lui.
— Et il paraît que vous avez en votre possession quelque chose d'autre ? Un document que vous auriez dû remettre à Silas Grim, mais que vous avez gardé sur vous ?
Hartley plongea la main dans sa veste humide, en tira les feuilles protégées par une toile cirée. Il les tendit à la Reine.
— Majesté, voici la preuve que quelqu'un dans votre conseil a fourni à l'Espagne les plans d'invasion de notre côte sud. Quelqu'un a indiqué l'emplacement exact de Gillkicker Point comme point de débarquement, alors même que vos défenses étaient disposées ailleurs.
Un silence de sépulcre s'abattit. Cecil avait légèrement pâli, mais il gardait une expression de dédain savamment policée.
— Ceci est un document de votre fabrication, grogna-t-il en s'avançant. Vous cherchez à nuire à ma réputation pour obtenir la clémence de la Reine.
Hartley ne détourna pas le regard.
— Ce document porte votre sceau privé, Milord. L'empreinte de votre anneau de cornaline. Il est contresigné par votre cousin, capitaine d'un galion espagnol que j'ai eu le plaisir de couler ce matin même — avec sa cargaison de correspondance compromettante.
Cecil ouvrit la bouche, mais Walsingham l'interrompit d'un geste sec. Le secrétaire d'État s'était approché de la Reine et parcourait le document d'un œil exercé.
— C'est bien l'écriture de notre distingué secrétaire d'État, Majesté. Et le sceau est authentique. William Cecil, vous êtes en état d'arrestation pour haute trahison.
Deux gardes s'avancèrent, leurs mains se refermant sur les bras du ministre. Cecil ne résista pas. Il regarda Hartley avec un calme qui dégoulinait de mépris.
— Vous croyez avoir gagné, Capitaine ? Vous n'avez fait que déplacer le problème. L'ombre dans laquelle vous viviez va reprendre forme. Ce n'est qu'une question de temps.
On l'emmena, ses talons claquant sur les dalles jusqu'à ce que la porte se referme sur son destin.
La Reine se tourna vers Hartley. Une étrange expression occupait ses traits : quelque chose entre la gratitude et l'évaluation d'un cheval qui refuse encore d'être sellé.
— Capitaine Thomas Hartley. Vous avez risqué votre vie pour cette couronne sans en être membre. Vous avez démasqué un traître de haut rang. Vous avez mis le feu à la puissance espagnole.
Elle fit signe au chapelain de cour d'approcher, portant une épée ornementale.
— Que l'on me donne une épée. Au nom de tous les saints, votre bravoure mérite récompense. Je vous fais chevalier du royaume.
Le chapelain s'agenouilla, présentant l'épée. La salle retint son souffle. Mais Hartley leva la main.
— Majesté, je vous demande pardon, mais je dois refuser cet honneur.
Un bruissement de stupeur secoua l'assemblée. La Reine fronça les sourcils, un éclair de colère traversant son regard.
— Refuser ? On ne refuse pas une telle distinction sans se faire un ennemi de sa souveraine, Capitaine.
— Je ne vous demande rien qui touche à votre personne, Majesté. Je ne désire qu'une chose : être relâché du filet de la dette qui m'a poursuivi depuis mon départ déshonoré de la marine royale. Qu'on efface ce que l'on a mis sur mon nom.
Elizabeth le dévisagea longuement, sondant son âme à travers ses yeux.
— Vous choisissez une inscription effacée plutôt qu'un titre inscrit ?
— Je choisis la liberté, Majesté. Ce n'est qu'ici que je pourrai continuer à vous servir pleinement.
Un léger sourire plissa les lèvres de la Reine, la première chose authentiquement humaine qu'elle eût montrée ce soir-là.
— Vous êtes un homme étrange, Capitaine. Je m'en souviendrai. Qu'il en soit fait comme vous le demandez. Que vos dettes soient effacées. Que votre nom soit blanchi. Et que l'on mette ceci par écrit — dit-elle en pivotant vers Grim — pour que d'autres en soient informés.
Grim s'inclina profondément, une ombre de sourire sur ses lèvres.
Alors que la salle commençait à se disperser, Walsingham rejoignit Hartley dans l'ombre d'une arcade.
— Une dernière chose, Capitaine. L'agent de Sa Majesté qui vous a apporté le message du point de débarquement — cette femme, Isabel — elle est introuvable. Elle n'a jamais remis le document à Grim.
Hartley sentit un nœud se resserrer dans sa poitrine.
— Et la femme qui a réclamé qu'il lui soit confié ?
Walsingham secoua lentement la tête.
— Nous n'avons retrouvé aucune trace d'elle. Mais nous savons quel genre d'agent prétendait-elle être. Et ce qu'elle portait sur elle.
Le secrétaire d'État tendit à Hartley un petit morceau de métal — un badge sur lequel figurait un croissant d'or.
— Un signe de reconnaissance des agents de Wallace. Le même que celui qu'arborait votre propre capitaine espagnol.
Hartley ferma les poings. Une femme, avec le signe de Wallace, et l'invitation de Cecil venait tout juste de quitter la scène — mais les fils d'une autre trahison se déroulaient déjà.
La Manche pouvait bien être libérée de l'ombre espagnole. Une autre venait de lever au ciel anglais.
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