L'Or du Roi
Lire le chapitre 44: The Prize of Honour
La salle sentait la bière, le sel et la sueur des corps qui dansaient. Les pêcheurs de Douvres avaient traîné Hartley dans la taverne du Port-Hanté, et le vin coulait comme la pluie sur les ponts d'Angleterre. L’homme qui avait brûlé une flotte espagnole se tenait là, les mains vides, la tête encore vibrante de l’explosion qui avait failli le tuer.
— À la reine ! cria d’une voix éraillée le vieux Rob, son gobelet levé si haut qu’il en renversa la moitié sur son manteau troué.
Mais Hartley ne leva que légèrement sa chope. Il ne buvait pas. Il regardait la porte.
Quand elle s’ouvrit, ce ne fut pas un matelot ivre qui entra, mais un messager en livrée de la cour, sa tunique frappée du sceau royal. Il chercha des yeux, trouva Hartley, et s’inclina avec une raideur qui trahissait mal son mépris pour l’endroit.
— Capitaine Thomas Hartley. Sa Majesté vous requiert à Greenwich. Dès l’aube.
— La reine me requiert ? dit Hartley, un sourire amer au coin des lèvres. Elle a déjà eu ma réponse sur le pont du *Greyhound*. J’ai refusé son titre. Je n’ai pas changé d’avis depuis.
— Votre réponse, capitaine, fut donnée dans l’urgence de la flamme. Sa Majesté estime qu’un homme peut changer — lorsqu’il a eu le temps de considérer les honneurs, la solde, et la grâce.
Hartley posa sa chope. Le bois fit un bruit sourd.
— Dites à Sa Majesté que je sais mieux que quiconque le prix des honneurs de la couronne. Je l’ai payé autrefois. Il ne me reste plus qu’une dette, et elle n’est pas en or.
Le messager pinça les lèvres, s’inclina de nouveau, et disparut dans la nuit brumeuse.
Rob se pencha vers lui.
— Capitaine, tu viens de cracher sur la main qui te lavait de tes dettes.
— La reine a effacé mes dettes, répliqua Hartley. Elle n’a pas effacé l’homme qui m’a couvert de honte. Il y a plus que de l’argent dans cette balance.
C’est à ce moment qu’une femme enveloppée dans un manteau sombre entra, sans bruit. Les pêcheurs la reconnurent presque aussitôt. Isabel. Si pâle, si différente de l’image que Hartley avait gardée d’elle — la femme qui tenait la carte d’invasion, celle qu’il avait désignée pour la porter à Silas Grim.
Elle s’assit en face de lui, sans demander, et son regard ne vacilla pas sous le sien.
— Je t’ai cherché partout, Thomas.
— Je croyais que tu étais morte. Ou perdue. Ou avec Wallace. La dernière fois que je t’ai vue, tu tenais une carte qui pouvait changer le sort de l’Angleterre.
Isabel détourna un instant les yeux. Quand elle les ramena vers lui, il y avait dans son visage quelque chose de neuf — non pas la peur, mais la résolution d’un agent qui parle enfin à visage découvert.
— Cette carte, dit-elle lentement, je l’ai donnée à Silas Grim. Mais Grim n’était pas qui je croyais. Et moi… je ne suis pas non plus qui tu croyais.
Hartley se figea. Les pêcheurs, eux, se turent brusquement, leurs têtes se tournant vers elle.
— Je suis une agente de la Couronne, Thomas. J’ai infiltré le réseau de Wallace il y a trois ans, sous ordre de Walsingham lui-même. Grim était un homme à abattre. Ou à utiliser — selon ceux qui donnaient les ordres.
— Walsingham…
— Oui. Le même homme qui t’a poussé à la disgrâce, Thomas. L’ombre dans laquelle tu as vécu.
Le silence tomba. Le vieux Rob se leva et fit signe aux autres de sortir. Ils passèrent devant Isabel sans un regard, habitués après des mois de sa présence à ne pas s’étonner d’elle. La porte se referma. Hartley se pencha.
— Tu étais une espionne de Walsingham ? Et tu m’as laissé croire que tu fuyais la flotte espagnole ? Que tu avais besoin de ma protection ?
— J’ai fait ce que mon devoir exigeait, dit-elle, les yeux secs. Mais je ne suis pas venue ici pour parler de ça. Je suis venue te dire que Walsingham me demande d’assurer ta reddition dans la Royal Navy. Il veut que je te convainque de servir la reine — pour de bon cette fois, sous ses ordres, avec une commission et un pavillon.
Elle marqua une pause.
— Et je lui ai dit que non.
Hartley la dévisagea. Il y avait longtemps qu’on ne lui avait pas dit une chose qui le touchait vraiment — seulement des ordres, des menaces, des dettes.
— Tu as refusé un ordre direct de Walsingham ?
— Si c’est ce qu’il faut pour rester auprès de toi, alors oui. Je suis une agente, Thomas. Mais j’ai choisi mon camp final quand je t’ai vu sauter dans la mer pour sauver ma vie au lieu de garder la preuve que tu avais besoin pour te laver de toute honte.
Hartley resta un long moment silencieux. Autour d’eux, la taverne bruissait des rumeurs de la flotte espagnole en déroute — la nouvelle s’était déjà répandue dans tout le port, et les marins trinquaient à la gloire d’un capitaine que nul ne connaissait encore sous son vrai nom.
— Mes dettes sont effacées, dit Hartley enfin. Mon nom est blanchi devant la reine. Mais ce n’est pas ma gloire que je cherche. Je ne veux pas de commandement dans une marine qui m’a renié quand j’avais besoin d’elle. Je veux l’homme qui m’a trahi. Celui qui a détruit ma carrière, ma réputation, et ce que j’aimais.
Isabel haussa un sourcil.
— C’est pour cela que tu veux fuir vers la France ?
Hartley sourit. Un sourire froid, sans joie.
— Je pars pour la France, mais pas en fuyard. Les Espagnols ont encore des convois qui passent par les routes commerciales. Je veux prendre leur or, oui — c’est mon métier. Mais je veux surtout attirer l’attention d’un homme. Un homme qui se cache derrière les rois et les amiraux. Il se croit en sécurité depuis que le Conseil privé l’a couvert — parce que cet homme est un des membres du Conseil privé.
Isabel se pencha.
— Tu parles de quelqu’un de précis ?
— Il s’appelle Lord Edgerton. C’est lui qui a pris le commandement de ma flotte lors de la campagne des Antilles. Il a mis en scène mon échec pour couvrir sa propre trahison — il vendait des renseignements aux Espagnols. L’année dernière, quand j’ai failli être pris pour haute trahison, c’est lui qui avait planté les preuves. Il m’a ruiné. Il pensait m’avoir détruit pour toujours.
Isabel le regarda longuement.
— Tu vas chasser un traître du Conseil privé dans les eaux de France ? Seul ? Avec un équipage de trois pêcheurs et un navire à moitié rafistolé ?
— Le *Greyhound* est réparé, dit Hartley. Et j’ai une lettre de marque. Et l’avantage d’un homme qui n’a plus rien à perdre.
Il se leva, posa quelques pièces sur la table, et sortit. Isabel le suivit dans la nuit. La brume sentait la marée montante et l’iode. Le *Greyhound* se balançait au quai, mas et voiles préparés.
— Si tu pars pour la France, je viens avec toi, dit Isabel.
— Tu es une agente de Walsingham. S’il découvre que tu m’aides à chasser un homme de son propre réseau, il te fera exécuter.
Isabel croisa son regard sans ciller.
— Alors il faudra qu’il me trouve.
Hartley resta immobile. Il pensait à Marguerite, prisonnière peut-être dans une cage espagnole, quelque part entre les côtes de Hollande et les îles. Il pensait à la femme à la Wallace qui tenait la carte d’invasion — une pièce de plus dans un jeu qu’il ne comprenait pas encore. Il pensait à Edgerton, son ennemi véritable, caché derrière les murs dorés de la cour.
— Nous levons l’ancre à minuit, dit-il. La marée sera haute.
Il monta sur le pont, Isabel derrière lui. Les trois pêcheurs étaient déjà là, silencieux et prêts. Rob avait posé sa main sur le bitt d’amarrage, attendant l’ordre.
— Cap sur la France, dit Hartley. Nous allons chasser de l’or.
Et dans sa tête, il n’y avait pas d’or — seulement le visage d’un homme qui l’avait regardé sombrer, autrefois, en souriant. Le réveil de cette dette, plus lourde que tout ce que la reine avait pu effacer, venait seulement de commencer.
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