L'Or du Roi
Lire le chapitre 45: The Debt Unpaid
La mer au large de la pointe de Bretagne était grise, moutonnante, indifférente aux histoires d'hommes. Hartley se tenait à la proue de la *Greyhound*, les mains crispées sur le bois éclaboussé d'embruns. Derrière lui, la manœuvre de chasse se déroulait avec une précision qui lui fit presque oublier le vide laissé par Isabel.
— Voile à tribord ! cria le vigie.
Hartley leva sa lunette. Une silhouette se découpait, massive et basse sur l'eau : une caraque espagnole. Elle avançait lourdement, ventre plein, gîtée sous le poids de sa cargaison. Le genre de proie que les corsaires rêvaient de croiser depuis des années.
— Trois escorteurs, lâcha Pike en rejoignant son capitaine.
— Je les vois. Une patache et deux galions légers.
— Trop de monde pour un simple marchand.
Hartley garda le silence. Depuis quitté Douvres, il avait évité toute conversation qui ne concernait pas la navigation. Isabel lui avait appris, avant de le quitter sur la jetée, que la seule façon de vivre avec soi-même était de se mettre en mouvement. Alors on se mettait en mouvement. On chassait. On frappait.
— L'Anglais est entré en gueule, dit-il enfin. Le marchand est riche. Les escorteurs sont nerveux. Nous allons nous glisser entre eux comme un couteau entre les côtes.
— Et si c'était un piège ?
— Alors nous le saurons en tirant.
Le plan était simple. La *Greyhound* filait vent arrière, plus rapide que les lourds navires ibériques. Les pêcheurs français que Hartley avait récupérés en chemin — les trois frères Le Goff — étaient au canon, attentifs. Leur haine des Espagnols était aussi bonne que leurs yeux.
Le premier galion d'escorte tenta de s'interposer, mais un heureux hasard plaça ses voiles de travers. Hartley passa à moins de vingt brasses, laissant une volée de mitraille labourer son pont arrière. Les hurlements furent couverts par le grondement des canons de la caraque, qui cherchait à se dégager.
— Elle va tenter de s'échapper plein ouest ! cria Pike.
— Non. Elle connaît trop bien le danger. Elle va combattre.
Le canon du pont avant de la caraque cracha un boulet qui souleva une gerbe d'eau à la proue de la *Greyhound*. Hartley ne bougea pas. Il regardait l'homme sur la dunette espagnole, un officier en pourpoint de cuir, qui lui rendait son regard avec un calme inquiétant.
— Parlez-moi de lui, murmura Hartley pour lui-même.
Le second galion d'escorte arriva par bâbord, mais le vent tourna légèrement, et la *Greyhound* se déroba. Les deux navires passèrent, échangeant des bordées dévastatrices. Le pont de la *Greyhound* fut rasé de son bastingage, mais les canons espagnols servaient plus lentement. Hartley était déjà revenu dans son sillage.
Une heure de combat naval, âpre et sans gloire. Trois fois, Hartley faillit perdre son mât de misaine. Trois fois, les Le Goff prirent des risques insensés pour mettre le feu à quelques cordages que les artilleurs ennemis cherchaient à sauver.
Lorsque l'escorte finit par se disperser — l'un en flammes, les deux autres en fuite — la caraque tenta une dernière volte. Mais elle était trop lente, trop pleine. La *Greyhound* vint s'abattre contre son flanc, et l'abordage commença.
Carcasse, putain. Les hommes de Hartley se battaient comme des loups affamés. L'officier au pourpoint de cuir tomba le premier, une balle entre les deux yeux. Les mercenaires espagnols jetèrent leurs armes au bout de quelques minutes. Les marins n'eurent même pas le temps de capituler.
Hartley marcha sur le pont détrempé, enjambant des corps, jusqu'à la cale principale. Ce qu'il vit le fit sourire, malgré lui. Des caisses. Des dizaines de caisses, cerclées de fer, empilées jusqu'aux barrots. Duffel en bois de cèdre contenant des barres d'or et d'argent.
— Le trésor du Nouveau Monde, dit Pike derrière lui.
— Une partie, en tout cas.
Hartley fit ouvrir une caisse au hasard. L'or brut y brillait d'un éclat terne. Il referma d'un geste sec.
— On charge tout. Le plus vite possible.
Les hommes travaillèrent pendant deux heures. Deux précieuses heures pendant lesquelles la mer restait libre de toute voile suspecte. La coque de la *Greyhound* s'enfonça de plusieurs pouces sous le poids de la cargaison. Bien. Très bien.
Ce fut dans une soute réservée aux provisions — une petite cabine à l'arrière, verrouillée de l'extérieur — qu'ils trouvèrent l'homme. Emacié, les poignets entravés par des fers rouillés, mais vêtu non pas comme un prisonnier ordinaire, mais comme un pilote espagnol de haut rang.
Hartley le reconnut immédiatement.
— Alvarez, dit-il.
Le pilote leva des yeux haineux.
— Hartley. Le chasseur qui se prend pour un justicier.
— Vous avez eu de la chance, à La Rochelle, quand vous vous êtes échappé. Elle vous a souri à nouveau, semble-t-il. On vous a retenu captif par vos propres hommes ?
— Une vieille histoire de trahison à l'intérieur de la flotte. Le capitaine de cette coque avait ordre de me livrer à l'Inquisition pour avoir suggéré qu'on pouvait vous vaincre en évitant de vous affronter.
Hartley fit signe à un des Le Goff de libérer Alvarez de ses chaînes. L'homme s'affaissa, frotta ses poignets, puis se releva avec dignité.
— Je suis en vie. Une dette.
— Vous la paierez en parlant.
Alvarez regarda l'or empilé autour d'eux. Quelque chose passa dans ses yeux, un mélange de crainte et de mépris.
— Vous croyez avoir trouvé la clé de la guerre, dit-il. Ceci n'est que de la monnaie d'appoint.
— Il y a mieux ?
— Il y a plus important. L'escadre que vous avez affrontée escortait autre chose qu'un simple chargement de métal précieux. Ce n'était qu'un leurre pour attirer les corsaires anglais loin de la véritable cible.
Hartley s'accroupit devant l'Espagnol.
— Parlez clairement.
— Le Conseil des Indes a décidé de préparer une seconde Armada. Les fonds sont déjà levés en Andalousie. Le trésor principal est dissimulé dans des coffres répartis entre Sanlúcar et Cadix, en attendant de pouvoir être acheminé vers Lisbonne.
— Combien ?
— Assez pour payer vingt mille soldats et cent vaisseaux pendant une année entière. Deux millions en or et en argent.
Le silence retomba sur la cale. Hartley sentit son cœur battre plus vite. Deux millions. Le chiffre tournait dans sa tête comme un éventail de cartes dans la main d'un tricheur. Sa dette était effacée, c'était fait. Mais une dette pouvait être soldée. Une armée qui menaçait le royaume, non.
— Où exactement ? demanda-t-il.
— Je ne sais pas. Personne ne le sait à bord jusqu'à l'instant du départ. C'est un secret qui tient à trois hommes : le duc de Medina-Sidonia, le trésorier Carrillo, et le négociant qui transportera la fortune.
Un négociant. Le mot fit tilt dans la tête de Hartley. Une connexion fugitive, un souvenir ténu.
— Quel négociant ?
Alvarez hésita. Puis, avec un sourire mauvais :
— Un homme qui est encore plus votre ennemi que le mien. Un homme qui vit à Londres, qui trahit votre reine, et qui attend l'heure de revenir en Angleterre pour réclamer ce qui lui est dû.
Hartley se releva lentement, tandis qu'une pièce du puzzle qu'il croyait avoir définitivement refermé se remit en place avec un claquement sec dans son esprit.
— Lord Edgerton, dit-il.
La surprise l'empêcha de mesurer l'étendue de ce qu'il venait de comprendre. Les navires espagnols chargés du trésor d'invasion étaient escortés par des agents de Cecil. Le trésorier indiquait les routes. Et le marchand qui devait transporter la fortune était le même homme qui l'avait déshonoré des années plus tôt. Voilà pourquoi Edgerton n'était jamais revenu. Voilà pourquoi aucune proie ne semblait le conduire vers lui. Il était déjà dans le jeu — du côté espagnol.
Il fit signe aux hommes de prendre les coffres.
— Vous êtes libre, Alvarez. Un bateau vous sera laissé à terre, sur la côte bretonne. Une garde vous conduira jusqu'aux portes de Nantes. Mais si vous me mentez, si cette information n'est qu'une façon de me faire courir après des fantômes, je reviendrai vous chercher, quelles que soient les aides que vous trouverez en chemin.
Alvarez le salua, sans servilité.
— Je ne mens pas. Edgerton est à Séville, en ce moment, en train de négocier les termes du transport. Si vous voulez le toucher, vous devez savoir une chose : il n'agit pas seul. Il est le bras armé d'un homme que vous n'avez jamais vu, et qui tire les ficelles depuis Londres.
Cecil. Le nom résonna en silence dans la tête de Hartley. Mais non. Cecil était arrêté, démasqué. Le traître était sous les verrous de la Tour. Et pourtant, la phrase l'atteignit comme un coup de poing dans le ventre.
— Où est le coffre principal en ce moment ? demanda-t-il.
— Dans un couvent fortifié, à deux jours de Cadix. Le père supérieur en est le gardien honoraire. Une seule personne connaît le lieu exact, et c'est un homme que l'argent intéresse plus que la foi.
La puissance des informations qu'il détenait venait de transformer sa chasse privée en une mission dont l'enjeu dépassait de loin sa propre vengeance. Mais il savait déjà ce qu'il ferait. Le souvenir d'Isabel, de son regard lorsqu'elle lui avait dit qu'elle le retrouverait, de ses lèvres murmurant qu'elle choisissait sa propre voie désormais, le poussa à prendre une décision qui le surprit lui-même.
— Nous ne rentrons pas en Angleterre, dit-il à Pike. Nous faisons route vers Cadix.
Le premier maître le regarda, puis hocha la tête, sans poser de questions.
Hartley se tourna vers Alvarez, qui attendait près de la coupée.
— Votre liberté est à condition.
— Rien n'est gratuit avec vous, Anglais.
— Non. Vous m'avez dit assez pour que je sache où aller. Il vous reste à me donner la raison qui me fera survivre là-bas. Car si je meurs avant d'avoir touché la peau d'Edgerton, je vous jure que je ramènerai de l'enfer les pêcheurs de vos côtes pour vous hanter.
Alvarez sourit. Un sourire sans chaleur.
— Vous êtes encore plus fou que les galériens de Sanlúcar. La seule raison qui vaille en Espagne est écrite en or, capitaine. Et vous venez de prendre dix tonnes de la meilleure raison du monde.
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