L'Or du Roi
Lire le chapitre 46: The Long Voyage Home
La brume s’accrochait aux quais de Plymouth comme un linceul fatigué. La Greyhound, les flancs encore noircis par la poudre et l’écume, glissa vers son poste d’amarrage avec une lenteur presque funèbre. Les quais étaient plus calmes qu’à l’accoutumée — trois navires marchands, une pinasse de pêche, et des mouettes criardes qui se disputaient les restes d’une cargaison de poisson.
Hartley se tenait à la barre, les mains posées dessus comme s’il cherchait un soutien que le bois ne pouvait offrir. Il avait rêvé de ce retour pendant des semaines. Maintenant qu’il était là, il sentait un poids dans la poitrine, une pierre que ni la victoire ni la fortune ne pouvaient dissoudre.
« Capitaine. »
Pike grimpa à ses côtés, un rouleau de cordage sur l’épaule. Son visage tanné portait les stries d’un homme qui avait vu trop de mer, trop d’horizons.
« Les hommes sont prêts à débarquer, dit-il. Les coffres de la prise sont verrouillés et surveillés. »
Hartley hocha la tête. « Combien de parts pour les familles des morts ? »
Pike plissa les yeux. « On a perdu huit hommes dans le dernier combat. Deux aux fièvres. Une dizaine de veuves ou de mères, à peu près. »
« Alors on divise la part de l’équipage en dix parts égales, et on les distribue aux familles. En personne. »
Pike marqua un temps d’arrêt. Le vent lui fouetta les cheveux gris. « C’est votre argent, capitaine. Votre part du butin. »
« C’était leur vie. Je ne peux pas leur rendre ça. Alors je leur rends ça. »
Pike acquiesça lentement, sans ajouter un mot. Il connaissait son capitaine assez pour savoir quand les mots étaient inutiles.
Isabel monta sur le pont dans son habit de drap sombre, une cape courte par-dessus les épaules. Elle ne portait ni arme ni signe de sa charge — juste une petite sacoche de cuir, et sur le visage cette expression que Hartley commençait à connaître : celle d’une femme qui prenait une décision et ne reviendrait pas dessus.
« Plymouth, dit-elle en regardant les toits mouillés. C’est votre port. »
« C’est mon passé. »
Elle le dévisagea. Le soleil pâle d’octobre lui tirait des reflets cuivrés dans les cheveux, et pour une seconde il vit la femme qui avait partagé sa cabine pendant les nuits de tempête, celle qui avait posé sa main sur la sienne sans rien dire quand le gréement craquait sous la rage du ciel.
« Vous comptez rester ici ? demanda-t-elle.
— Il faut bien que quelqu’un paie les dettes.
— Les dettes ? Vous venez de prendre un galion chargé d’or. Vous êtes libre de toute obligation envers la Couronne. Le roi d’Angleterre — enfin, la reine — vous doit la vie. Vous pourriez acheter un manoir entier avec ce que vous rapportez. »
Hartley sourit dans sa barbe. Un sourire triste. « Ce que je veux ne s’achète pas. »
Isabel posa sa sacoche à ses pieds, croisa les bras. La conversation prenait un tour qu’il connaissait bien — elle avait cette manière de faire durer le silence jusqu’à ce qu’il se sente obligé de le combler.
« J’ai accepté une mission, dit-elle enfin.
— Une mission ? » Il sentit son estomac se nouer. « De qui ?
— Walsingham m’a fait parvenir un mot à Falmouth, pendant que nous chargions l’eau. Sa Majesté veut des yeux à Madrid. Quelqu’un qui sache parler la langue et connaître les codes . Une femme passe plus inaperçue qu’un homme. »
Hartley resta immobile. Les mots lui arrivaient comme des vagues lointaines, chacun plus froide que la précédente.
« Vous êtes une agente de la Couronne, doublée d’une amante de corsaire. C’est un mélange dangereux, Isabel. »
Elle ne rit pas. « Je n’ai jamais prétendu être autre chose que ce que je suis. Vous non plus, Thomas. Pour l’un et l’autre, nos loyautés nous dépassent. »
Elle fit un pas vers lui. Un seul. Assez pour qu’il sente le cuir de sa veste sous ses doigts si elle tendait la main.
« Nous partons en amis, dit-elle. C’est mieux que ce à quoi la plupart des gens qui se croisent en mer ont droit. »
Il n’y avait pas de colère dans sa voix. Pas de reproche. Juste cette dignité calme qui avait toujours été la sienne, même dans le pire de la tempête.
« Amis », répéta Hartley comme on goûte un vin trop sec. « J’ai eu peu d’amis dans ma vie. Ceux que je prenais, je les perdais. Mais j’apprends, Isabel. »
Elle lui tendit une lettre cachetée de cire rouge, sans blason. « Si vous avez besoin de me trouver, laissez un message chez le facteur de la Calle de la Plata, à Cadix. Il saura où me joindre. »
Hartley prit la lettre, la glissa dans sa veste sans la regarder. Sur le pont, en contrebas, Pike ordonnait aux hommes de débarquer les caisses d’or, tandis que les marins et les trois pêcheurs qu’ils avaient pris à leur service chargeaient des sacs de farine et des barils de viande salée.
« Edgerton, dit-elle à voix basse. Vous savez qu’il ne se cachera pas éternellement. »
« Il se cache où il a toujours été, répondit Hartley. Derrière l’argent. Derrière la lâcheté. Derrière les conventions des hommes qui lui pardonnent tout pourvu qu’il les enrichisse. »
« Et le trésor de Cadix ? Le couvent fortifié ? »
« Ce sera pour un autre jour. Mais ça viendra. »
Elle acquiesça. Elle s’approcha suffisamment pour poser sa main sur son bras une dernière fois, avec une légèreté qui n’avait rien d’un adieu militaire.
« Alors prenez soin de ce qui est encore vivant, Thomas. Ce que vous chassez ne reviendra jamais. Mais ce que vous gardez — vos hommes, vos amis, vos dettes d’honneur — voilà votre vraie richesse. »
Elle dégringola la passerelle d’un mouvement sec, sans se retourner, ses bottes frappant les planches du quai. Il la regarda traverser la place mouillée, serrer la main d’un cavalier en manteau gris, enfourcher un cheval, et disparaître derrière les entrepôts.
Pike monta près de lui, souffla dans ses mains.
« Elle reviendra, capitaine. »
« Elle ne reviendra pas, Pike. Les femmes comme elle ne reviennent pas. Elles avancent. »
« Alors nous aussi, on avance. » Pike tira une pipe de sa ceinture, la bourra mécaniquement. « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »
Hartley resta un long moment immobile, les yeux sur les toits de la ville. Plymouth sentait le poisson, le goudron, le crottin. Ce n’était pas Cadix. Ce n’était pas la cour d’Elizabeth. Mais c’était chez lui, dans un sens que la mer ne pourrait jamais offrir.
« On enterre nos morts d’abord, dit-il. Et puis on rend à chacun ce qui lui est dû. »
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Le deuxième jour, après le déchargement et la paye, après la distribution des parts aux familles des disparus, Hartley se rendit seul au cimetière Saint-André. Le chemin montait entre les murs de pierre grise, couverts de mousse et de lichen, et il retira son chapeau en passant la grille.
La tombe était simple : une pierre plate, usée par les pluies, gravée d’un nom et d’une date. CAPITAINE JONATHAS HAWKE. 1541-1585.
Hartley s’agenouilla dans l’herbe détrempée, sans souci pour ses chausses neuves. Il posa une main sur la pierre, sentit le froid mordre sa paume.
« Nous avons pris Cadix, murmura-t-il. Pas encore, mais bientôt. Et nous avons pris leur argent, leur morgue et leurs secrets. Pas un navire espagnol ne navigue sans que le nom de la Greyhound n’apparaisse dans leurs rapports. Ils ont peur, Jonathas. Peur de nous. »
Il baissa la tête, laissa la pluie fine lui mouiller les épaules.
« Vous m’aviez appris qu’un capitaine devait toujours veiller sur les siens. J’ai failli. J’ai perdu des hommes, et j’ai failli perdre ce qui pouvait rester de moi-même. Mais je suis là, et je me souviens de ce que vous m’avez dit sur votre lit de mort : « Le courage, c’est pas de ne pas avoir peur. C’est de mener les hommes à travers la peur. » Alors je mène, Jonathas. Et je ne m’arrêterai pas tant que ce traître ne sera pas devant le jugement de Dieu ou celui d’un homme. »
Il resta là, sans prière ni serment solennel. La pierre n’avait pas besoin de mots. Le silence parlait assez.
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Une semaine plus tard, assis dans une auberge près du port — une table de bois, deux chopes de bière, un registre ouvert — Hartley et Pike établissaient les comptes.
Pike trempa sa plume d’oie dans l’encre, lissa le papier jaunâtre.
« Alors, résumons, dit-il. Nous avons le produit de la prise du galion, après remboursement des prêteurs et parts des marins, il nous reste… » Il fit courir son doigt sur les colonnes de chiffres. « Environ trois mille livres, une fois déduits les frais de radoub et le salaire des nouvelles recrues.
— C’est suffisant, fit Hartley. Je ne veux pas de grand domaine ni de titre à faire graver sur une plaque. Je veux des navires. Des bons navires, bien équipés, avec des équipages loyaux. »
Pike le dévisagea par-dessus le rebord de sa chope. « Vous parlez comme un marchand, capitaine.
— Je parle comme un homme qui n’a plus rien à perdre et qui a appris à compter ce qui lui restait. » Il poussa une bourse d’or vers Pike. « Prenez ces deux cents livres. Investissez-les dans une société de fret, avec deux voiliers rapides qui font la route des Flandres et de la Baltique. Vous en êtes à moitié. »
Pike resta figé, la chope suspendue. « Deux cents livres… Capitaine, vous plaisantez ?
— Je n’ai jamais été plus sérieux de ma vie, Pike. Vous êtes le seul homme sur cette terre qui m’ait maintenu debout quand je voulais me jeter dans la mer. Vous avez droit à plus qu’une part de butin. Vous avez droit à un avenir. »
Pike posa la chope. Il tendit la main, la saisit, puis la retira comme s’il craignait de la brûler. Puis il la reprit, la serra fermement.
« Marché conclu, capitaine. Marché conclu. »
Hartley leva sa chope. La bière était tiède et amère. Mais elle avait le goût de quelque chose de stable, de quelque chose de vrai.
Ils burent en silence, puis Pike ajouta, la voix plus basse : « Vous n’avez pas parlé d’Edgerton. »
Hartley posa sa chope, regarda la pluie ruisseler sur les vitres embuées.
« Pas encore. »
« Mais il en parlera de lui, dit Pike. L’or de Cadix est trop gros, et il est trop petit pour résister à l’appât. »
« Alors on ne chassera pas. On attendra qu’il vienne à nous. Et quand il viendra, avec sa flotte et son arrogance, il découvrira que le vieux lion de Plymouth a encore des dents. »
Il se leva, jeta quelques pièces sur la table pour payer les chopes, et sortit dans la pluie.
Dans ses poches, la lettre d’Isabel pesait à peine. Mais sur sa poitrine, sous le cuir de sa veste, la lame de l’acier qu’il portait contre sa peau semblait battre à l’unisson de son cœur.
Edgerton avait volé sa carrière. Il avait volé son nom. Il avait tué des hommes sous son commandement par sa trahison, caché derrière les rideaux de velours d’une conspiration de cour.
Mais les traîtres finissent toujours par se découvrir.
Pike le rattrapa sous l’auvent de la taverne, la main levée pour lui montrer un pli plié qu’un messager lui avait remis une minute plus tôt.
« Capitaine. Un mot est arrivé pour vous pendant que nous parlions. »
Hartley déplia le papier. L’écriture fine, serrée, d’une main habituée aux codes et aux chiffres.
Il lut en silence, puis leva les yeux vers la mer grise, là où les voiles d’Isabel devaient déjà disparaître vers le sud.
« Qu’est-ce que c’est ? demanda Pike.
— Une invitation, répondit Hartley, un sourire dur au coin des lèvres. Son Excellence Lord Edgerton, hôtel particulier à Plymouth — maison des Guises — demande un entretien privé avec le capitaine Hartley. Pour « convenir d’un arrangement honorable ». »
Pike émit un rire bref, douloureux. « Un arrangement. Comme il a arrangé votre carrière.
— Exactement, dit Hartley. Et cette fois, je vais lui montrer comment un homme véritablement honorable règle ses comptes. »
Il replia le papier, le glissa dans sa poche, contre la lettre d’Isabel.
Demain, il irait voir les familles.
Aujourd’hui, il avait encore une dette à payer.
Il serra le poing, sentit la pluie couler entre ses doigts, et commença à marcher vers la maison que le messager avait indiquée.
La chasse était ouverte — et cette fois, le gibier venait à lui.
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