L'Or du Roi
Lire le chapitre 6: A Ship in the Mist
Le brouillard s’abattit sur la Manche comme un linceul gris, effaçant l’horizon et solidifiant l’air autour de la *Swan*. À la barre, Hartley plissa les yeux inutilement – on n’y voyait pas à dix brasses. L’humidité s’infiltrait sous sa vareuse, collant la toile à sa peau, et chaque cri de la vigie semblait étouffé, avalé par cette ouate salée.
« Voile par bâbord ! » cria Pike du nid-de-pie, sa voix perçant la brume comme un couteau rouillé.
Hartley se figea. Il tendit la jambe pour contrebalancer le roulis et porta sa main en visière, mais ne distingua rien. Il se tourna vers le gaillard d’avant où Redmund, adossé au mât de misaine, séchait ses mains graisseuses sur un chiffon.
« Quelle allure ? »
Pike hésita. La pause suffit à tendre l’atmosphère plus qu’un coup de canon.
« La poupe est haute, capitaine. Deux mâts peut-être, la grand-voile en lin gris. » Nouvelle pause, plus courte. « Ça ressemble à la caraque décrite. Celle qu’on cherche. »
Le *Golden Hind*. Le cœur de Hartley cogna plus fort, mais sa voix resta plate, mesurée. Il avait assez navigué pour savoir que les mirages naissent du désir autant que de la lumière.
« Vigie, garde l’œil dessus, mais ne la perd pas encore dans cette soupe. Tous les hommes aux postes, navigation silencieuse. »
Redmund s’approcha, mâchoire serrée. Il parlait bas, pour lui seul plutôt que pour l’équipage. « Silencieuse pour qui ? Si c’est elle, tu veux qu’on la surprenne sans prévenir ? » Il cracha par-dessus le bastingage. « Une Hollandaise neutre, pas de canons à la vue, et nous on rampe comme des couleuvres. Joli tableau. »
Hartley lui rendit son regard, plus dur qu’il ne le voulait. « Cecil a dit qu’elle est armée. Tu lis ses ordres avec moi ou tu les contestes avant même de les avoir vus ? »
Redmund détourna les yeux, un muscle tressautant dans sa joue. Il n’avait pas encore ouvert les lettres scellées, ni Redmund ni personne. Mais la tension montait comme la sève, et Hartley savait que le moment de vérité approchait – plus tôt que prévu.
Il donna l’ordre d’augmenter la voilure, prudemment, malgré la brume. Les hommes s’activèrent, fantômes dans cette grisaille lactée, et la *Swan* glissa en avant, sa quille fendant l’eau avec un murmure. Sur le pont arrière, Hartley surveilla la forme sombre qui grandissait lentement à travers le brouillard.
Puis le vent tourna.
Ce ne fut pas un changement graduel. Ce fut un coup de poing. Un souffle glacé qui déchira la brume en lambeaux et plaqua la pluie contre le flanc du navire. En l’espace de quelques battements de cœur, la mer se hérissa de crêtes écumantes. La *Swan* piqua du nez dans une lame, le pont s’inclinant dangereusement.
« Amenez la misaine ! » hurla Hartley, les mains en porte-voix. « Grand-voile, deux ris ! »
Mais la rafale arriva plus vite que les ordres. Le navire se coucha, le plat-bord bâbord mordant l’écume. Une avalanche d’eau déferla par-dessus la lisse, soulevant hommes et tonneaux comme des fétus de paille. Hartley sentit le pont disparaître sous ses pieds.
Il glissa.
Sa main agrippa la rambarde trop tard – le bois ruisselait, il n’y avait aucune prise. Le vent hurla à ses oreilles, et le vide s’ouvrit sous lui, l’eau noire et furieuse qui claquait contre la coque. Une chute, un poids dans l’estomac. Et puis un choc violent contre son épaule, une poigne dure qui lui laboura le poignet.
« Tenez-vous ! »
Une voix de femme. Différente, plus ferme qu’il ne l’avait jamais entendue.
Isabel était étendue à plat ventre sur le pont incliné, son pied nu calé contre une bitte d’amarrage, et elle tenait son avant-bras des deux mains, les jointures blanchies. Son visage n’était pas l’image de la passagère effarouchée qu’elle feignait. Il y avait là une détermination qui n’avait rien à voir avec une naufragée voilant son destin.
Hartley ne réfléchit pas. Il attrapa son autre bras, s’arc-bouta, et à deux, ils réussirent à le ramener par-dessus la lisse, le corps roulant sur le pont ruisselant. Il resta là, haletant, les poumons brûlants, l’eau de mer lui piquant les yeux.
Autour d’eux, l’équipage luttait contre l’averse. Redmund avait pris la barre en main, muscles bandés sous sa chemise trempée. Le navire se redressa lentement, la voile principale claquant comme un coup de canon dans la bourrasque.
Hartley se releva en s’appuyant sur une aussière, et se tourna vers Isabel. Il dut hausser la voix pour couvrir le vent. « Vous auriez pu vous tuer. Pourquoi… ? »
Elle se redressa, repoussant ses cheveux trempés de son visage, et croisa son regard avec une assurance qui n’avait plus rien à voir avec l’orpheline perdue. Elle ne baissa pas les yeux, ne joua pas la carte de la faiblesse.
« Parce que vous êtes un meilleur espoir pour moi que Silas Grim vivant, capitaine. Et parce que je sais qu’un navire se perd quand son capitaine tombe à la mer. » Elle haussa une épaule ruisselante. « Mon père était capitaine marchand. J’ai grandi sur l’eau. Je connais les marees, les vents contraires, la tenue d’un gréement. Ce que je connais mieux encore, c’est quand un homme me ment. Et vous me mentez depuis que j’ai posé le pied sur votre pont. »
La pluie tambourinait entre eux. La brume revint, plus dense encore, effaçant la silhouette du navire qu’ils poursuivaient. Hartley aurait dû répondre, contre-attaquer, garder le contrôle. Mais quelque chose dans son regard l’arrêta. Quelque chose qu’il avait déjà vu – pas chez elle.
Son ceil tomba sur le médaillon qui pendait à son cou, dégoulinant, glissé hors du col de sa chemise dans la lutte.
Un écusson de bronze, terni par le sel. Au centre, un gouvernail brisé.
Hartley sentit le sol se dérober, plus sûrement que tout à l’heure. Il connaissait ce symbole. Il ne l’avait pas vu depuis Cadix. Depuis le navire qu’il avait laissé brûler, avec un homme dessus à qui il devait la vie.
« Où est votre oncle, à Plymouth ? » demanda-t-il, la voix rauque, presque inaudible sous la bourrasque.
Isabel, les doigts refermés sur le médaillon, marqua une hésitation télégraphiée dans ses yeux. Là était la faille. Là était la vérité.
« Il n’est pas à Plymouth », dit-elle enfin.
Le vent emporta la suite. Mais Hartley l’avait déjà compris.
La *Swan* tangua comme pour confirmer. Toute sa route, tout son plan, tout semblait s’effriter au contact de cette femme. L’ennemi n’était pas une caraque hollandaise, ni une flotte espagnole. L’ennemi, c’était ce qu’il portait en lui depuis Cadix, et il venait de le relever à son cou.
« Pike ! » cria-t-il vers la dunette sans quitter Isabel des yeux. « Reprends la direction. Dès que le vent tombe, je veux qu’on retrouve cette caraque. Rien ne nous en écarte. Rien ni personne. »
Isabel ne détourna pas le regard. Elle ne dit rien. Mais son médaillon scintillait maintenant entre ses doigts, telle une accusation.
La brume se referma sur eux. Au loin, perdu dans la ouate liquide, le *Golden Hind* – s’il existait – avait disparu. Pour combien de temps ? Hartley n’en savait rien.
Ce qu’il savait, c’est qu’il ne naviguait plus seulement contre la dette, la Couronne, ou les Espagnols.
Il naviguait contre son propre fantôme.