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L'Or du Roi

Lire le chapitre 8: The Dying Man's Words

L’eau de cale montait déjà à hauteur de cheville quand Hartley s’agenouilla près du corps de Ned. Le canonnier gisait contre le pied du mât de misaine, une main pressée sur son flanc, la toile brune de sa chemise noircie par le sang. Le chirurgien du bord, un homme au teint jaune nommé Barlow, secoua la tête sans un mot et s’éloigna vers l’échelle de la soute.

Hartley connaissait ce silence.

— Ned, dit-il en s’accroupissant, la voix rauque, baisse un peu.

Le marin avait les yeux grands ouverts, fixés sur les voiles comme s’il pouvait encore lire les nuages dans leur toile. Sa lèvre inférieure tremblait. Il avait pris une éclisse de chêne dans les côtes quand le *Golden Hind* avait tiré sa bordée ; l’eau de mer avait fait le reste. La gangrène n’aurait pas le temps de le prendre, mais il n’arriverait pas à l’aube.

— Capitaine, murmura-t-il, la voix râpeuse comme une ancre traînant sur le sable. Je vous dois une vérité.

Hartley posa une main sur son épaule. Le bois de la coque grinçait au-dessus de la houle ; les hommes s’affairaient en silence à réparer les drisses, jetant des regards furtifs vers le blessé. Depuis l’ouest, la mer s’argentait des premières lueurs de l’aube. Le *Golden Hind* n’était plus qu’une tache graisseuse à l’horizon, en fuite vers le large.

Par-delà, l’orage lui-même semblait avoir fui.

— Je connais ce navire, reprit Ned dans un soupir. Pas le nom nouveau, non. Mais la coque. Les entretoises. Le gouvernail, capitaine. Il a une dérive d’un pied trop longue, un artisan de Flessingue l’a mal fixée il y a sept ans. On la reconnaît à son inclinaison de tribord quand on tasse la toile.

Hartley se pencha plus près. Ses dents grincèrent.

— Tu as servi à bord du *Golden Hind* ?

— C’est le nom qu’on lui donne aujourd’hui, souffla Ned. Mais quand j’étais gabier sur la *Sirene*, à Nantes, elle s’appelait la *Catharina* et sa cale était pleine de sucre et d’armes pour les huguenots. Un homme la tenait alors, un maître puisard qui sentait l’encens et le cuir. Il n’a jamais changé de pavillon d’ailleurs. Seulement de nom.

Hartley redressa le buste, son cœur marquant un temps. Il jeta un regard vers la dunette : Redmund y était, sa silouhette sombre contre le levant. Les autres marins s’étaient arrêtés de travailler pour écouter la scène. Sur la grosse tête de la hune, Pike ne quittait pas Ned des yeux, les mâchoires serrées.

— Cet homme, dit Hartley en baissant la voix. Quel est son nom ?

— Don Alvaro de Castilla, chuchota Ned, et son visage se chiffonna de douleur. Il se fait passer pour un marchand hollandais, mais c’est un grand d’Espagne, capitaine. Un noble. On disait à Nantes qu’il connaissait la côte anglaise mieux que les pilotes de la Tamise. Qu’il avait des cartes. Des listes. Les criques. Les hauts-fonds. Les feux.

Il agrippa le bras de Hartley avec une force surprenante.

— Ce n’est pas du sucre qu’il porte, ni de l’or pour l’Escaut. Il va rallier Cadix. Sa cargaison, c’est sa tête. Et ce qu’elle contient sera plus lourd que tout le métal du monde.

Hartley resta figé. Les mots roulaient dans sa poitrine comme des galets. Il revoyait les ordres de Cecil, le sceau de la reine, la marge où la main du secrétaire avait griffonné « agir selon votre jugement ». Cecil, toujours précis, toujours informé, avait décrit le *Golden Hind* comme une coque marchande armée en mer. Il n’avait pas dit un mot d’un Espagnol.

Ned toussa, un filet pourpre apparut au coin de ses lèvres.

— Il dormira dans ta cale, capitaine, si tu le prends, souffla-t-il. Il dira qu’il est capitaine et marchand, et il mentira jusqu’à la corde. Ne le crois pas. Don Alvaro a servi à bord de l’*Amiral de Flandre* quand nous avons tiré sur Plymouth, il y a douze ans de cela. Il a dressé les plans de tes propres forts de la côte sud. Il est revenu ici pour les faire réciter aux pilotes de Sa Majesté Philippe.

Ned lâcha son bras. Ses doigts retombèrent, presque détendus. Hartley se pencha encore une fois, saisit la main du blessé.

— Ned. Écoute-moi. Comment le sais-tu ? Comment un gabier de la *Sirene* pourrait connaître les commandes d’un grand d’Espagne ?

Le marin ouvrit la bouche, révéla des dents ébréchées. Une lueur trouble traversa son regard, comme un souvenir de brume et de poudre.

— Je tenais l’almanach dans sa cabine. Et une nuit, il a cru que je savais lire l’espagnol. Je lisais les chiffres pourtant, et j’ai vu la carte. La côte de la Manche entière, dessinée au point, capitaine. Les lettres de château de la reine, marquées au fer. Les heures des marées de Douvres, de Déal, de la rade de Porchester. Il a traîné ce savoir-là toute sa vie.

Il serra la main de Hartley une dernière fois, si fort que les phalanges blanchirent. Puis son corps se détendit d’un coup, comme une écoute qu’on lâche dans le vent.

Le silence retomba sur le pont. Un goéland cria quelque part dans les brumes en dérive.

Hartley se releva, les genoux douloureux. Il regarda le canonnier mort, puis la ligne de fuite du *Golden Hind* à l’ouest, puis ses propres mains. Elles tremblaient légèrement. Il les serra en poings.

Cecil. L’homme aux paroles mesurées, qui n’avait jamais laissé une lettre sans double fond. Pourquoi taire le nom de Don Alvaro ? Pourquoi envoyer un navire et un capitaine chargé de dettes à la poursuite d’une simple prise marchande, quand la cargaison véritable était un homme qui portait l’invasion de l’Angleterre dans son crâne ?

À moins que Cecil ne voulût précisément qu’il ne le sût pas avant l’abordage. Mieux valait un capitaine qui fonce sans réfléchir, que l’on découvre trop tard que sa proie était un morceau de roi.

Il se tourna vers la dunette.

— Redmund ! Tonnez le gaillard d’avant. On établit la grand-voile et le perroquet. Je veux toute la toile que la quille peut porter.

Redmund se pencha, la barre au poing, ses doutes vieux comme une poutre.

— Le navire file vers la brume, capitaine. Une fois là-dedans, on ne le retrouvera plus avant la nuit.

— Alors on le rattrape avant la brume, dit Hartley. Et s’ils entrent sous le banc de brouillard, nous les y attendrons. Je sais maintenant pourquoi nous les poursuivons, Redmund. Et ce que je sais, ils ne s’y attendent pas à savoir.

Il claqua sa paume contre le bordage, la douleur vive le ramena à lui.

Isabel.

Il se souvint d’elle seulement à cet instant, et la honte le piqua. Sous le vent, étendue sur une couverture pliée près du grand cabestan, une bande de toile blanche autour du front, elle bougea la tête. Barlow s’était occupé du mieux qu’il pouvait. Son visage était pâle, mais ses lèvres remuaient.

Hartley traversa le pont en trois enjambées. Il s’accroupit à côté d’elle, remarqua la pince de sa liasse sous sa paume ouverte, même dans l’évanouissement. Le médaillon, fermé, reposait contre sa clavicule.

Ses yeux s’ouvrirent soudain, nets et sombres, comme ceux d’une vigie en plein quart. Elle le fixa sans crainte.

— Le navire, dit-elle d’une voix rauque. On le tient ?

Hartley secoua la tête.

— Pas encore. Mais j’ai un homme mort qui m’a dit ce qu’ils portent, et ce nom-là ne se trouve pas dans mes ordres. Un Espagnol. Un connaisseur de nos côtes.

Il la regarda pendant longtemps. Elle ne détourna pas les yeux.

— Et vous, dit-il doucement. Vous n’avez pas de lettre à remettre à Plymouth. Pas d’oncle. Vous parlez comme une fille née sur un pont. Qu’est-ce que ce médaillon, Isabel ? Qu’est-ce que vous fuyez vraiment ?

Elle ferma les yeux un court instant. Quand elle les rouvrit, quelque chose dans son regard avait changé, comme la mer avant la pluie.

— Une promesse, dit-elle. Celle qu’on m’a faite à Cadix, et que j’ai payée de tout ce que j’avais. Embarquez-moi encore une journée, capitaine, et je vous donne un nom. Pas le sien, le mien.

Hartley se releva lentement. Le *Golden Hind* s’effaçait déjà dans la muraille de brume qui montait de l’ouest, plus rapide qu’un épervier fuyant le faucon.

« Quand on prendra ce navire, pensa-t-il, quand l’acier sera assez proche pour voir l’autre en face, j’aurai toutes les réponses. Au sujet de Don Alvaro. Au sujet d’elle. Et au sujet de Cecil. »

Mais la brume avalait tout à l’horizon, et le fond de son cœur lui disait que certaines vérités ne s’attrapent pas à la course.