Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 10: First Snowshoe Lesson
Le soleil était enfin revenu. Pas ce soleil timide qui glisse entre les nuages, mais un vrai soleil d’hiver, rasant, presque doré, qui faisait scintiller la neige comme du verre pilé. Camille se tenait sur le perron, les bras croisés, regardant Antoine préparer deux paires de raquettes dans la cour.
— Tu es sérieuse ? demanda-t-il sans se retourner.
— Quoi ?
— Tu crois que je n’ai pas remarqué ? Depuis l’incident sur le sentier, tu n’es pas sortie sans vérifier le ciel trois fois. Et tu regardes ces raquettes comme si elles allaient te mordre.
Camille serra la mâchoire. Il avait raison, bien sûr. Mais elle avait refusé le satellite, refusé l’inquiétude, refusé presque tout ce qu’il proposait depuis trois jours. Refuser la leçon de raquettes, c’était refuser de paraître faible. Encore.
— Je n’ai pas besoin d’un cours, dit-elle. J’ai déjà marché.
Antoine se retourna enfin, une raquette à la main. Un sourire en coin, pas moqueur, mais patient. Cette patience la dérangeait plus qu’un sarcasme.
— Tu as *marché*. Jusqu’à ce que ça casse. Et tu as failli te geler les pieds.
— La sangle était défectueuse.
— La sangle était neuve. Quelqu’un l’a coupée. Tu le sais très bien.
Elle baissa les yeux. Oui. Elle le savait.
— On fait un tour du terrain, dit-il. Juste derrière la maison. Pas de forêt, pas de sentier. Si tu tombes, je te ramasse. C’est tout.
Camille soupira. Le froid lui mordait les joues malgré le soleil. Son écharpe de laine grise montait jusqu’à son nez. Elle ressemblait à une Parisienne perdue en plein hiver québécois, ce qui était exactement ce qu’elle était.
— D’accord, dit-elle enfin. Mais si je tombe, tu ne ris pas.
Antoine tendit la main.
— Marché conclu.
Elle hésita, puis prit la sienne. Sa poignée de main était ferme, chaude malgré le froid. La seconde d’après, il lui tendait la paire de raquettes, plus petite que la sienne, avec des fixations que Camille ne connaissait pas.
— Celles-ci ont un système à cliquet, expliqua-t-il. Plus simple. Tu poses le pied, tu tires la sangle, tu fais tourner. Regarde.
Il s’accroupit devant un pied, lui montra le geste. Une fois, deux fois. Trop vite.
— Plus lentement, dit-elle.
— Pardon. Ma mère disait toujours que je parle trop vite pour les Français.
Camille releva la tête.
— Votre mère était française ?
Il se figea une seconde. Puis il se releva, la fixation de sa propre raquette déjà en place.
— Oui. De Lyon. Elle est partie quand j’avais huit ans. On ne peut pas dire que ça m’ait donné une grande envie de parler français, au début.
Il regardait la forêt, pas elle. Camille sentit le poids de ce qu’il venait de livrer, léger en apparence, lourd en réalité.
— Je comprends, dit-elle doucement.
— Non, tu ne comprends pas. Mais c’est gentil de le dire.
Il fit un pas, testa sa raquette, puis se tourna vers elle avec un sourire trop rapide, trop travaillé pour être sincère.
— Allez, on y va. Suivez-moi, madame la traductrice.
Sa rigidité la reprit. Elle ajusta ses fixations d’un geste précis, presque militaire, et posa le pied sur la neige vierge. La raquette s’enfonça à peine, glissa légèrement. Elle fit un second pas, les bras tendus comme pour marcher sur une corde raide.
— Détends-toi, dit Antoine par-dessus son épaule. Tu ne marches pas sur des œufs, tu marches sur de la neige.
— C’est la même chose.
Il s’arrêta, la laissa le dépasser, puis s’approcha pour corriger sa posture. Une main sur son avant-bras, l’autre sur son dos.
— Le centre de gravité. Plus bas. Les genoux à peine pliés. Comme si tu portais un plateau de café, mais sans le casser.
Camille essayait de se concentrer sur la technique, mais la proximité de son corps, la chaleur qui émanait de sa veste de laine, la voix grave qui parlait si près de son oreille, tout cela l’empêchait de respirer normalement.
— Ça va mieux ? demanda-t-il, retirant ses mains.
— Oui. Merci.
— Bien. Alors suis-moi jusqu’au vieux bouleau. Vingt mètres. On s’y arrête, je te montre le geste pour tourner.
Il partit devant, laissant des traces nettes, presque tranquilles. Camille le suivit, s’appliquant à répéter ce qu’il venait de lui montrer. Le premier pas hésitant, le second trop large, le troisième enfin une sorte de glissement naturel. Après quelques minutes, elle ne regardait plus ses pieds. Elle regardait la lumière, les ombres des arbres, la respiration blanche qui sortait de sa bouche en nuages réguliers.
— Le vieux bouleau se plaint, dit Antoine quand elle l’atteignit.
— Il se plaint ?
— Écoute.
Camille tendit l’oreille. Un gémissement sourd, régulier, presque un râle.
— La sève se réchauffe à l’intérieur du tronc, expliqua-t-il. Le bois se déforme. Quand le soleil tape assez fort, on dirait qu’il chante.
Elle leva les yeux vers lui. Il avait lâché la veste de sa posture, pour une raison qu’elle préférait ne pas analyser.
— Vous connaissez les arbres.
— Je connais cette forêt comme ma poche. Dommage qu’elle ne me rende pas la pareille.
Il y avait une ombre dans sa voix. Camille aurait voulu demander. Mais quelque chose, un instinct, lui dit que forcer cette digue-là maintenant ferait tout déborder. Elle se contenta de hocher la tête.
— J’ai une question, dit-elle. Vous m’avez dit que vous parliez trop vite pour les Français. Mais votre français est parfait.
Antoine se mit à rire. Un vrai rire, pas obligé, pas retenu.
— Pas mon français. Mon « quebecois ». Ma mère me corrigeait même quand je parlais bien. « On ne dit pas *icitte*, mon garçon. On dit *ici*. » Et moi, j’étais trop têtu pour la laisser gagner.
Il ramassa une poignée de neige, la fit fondre dans sa main sans ciller.
— Il y a un mot que vous ne trouverez jamais dans vos dictionnaires, dit-il. *Arrête-toé*. C’est pas beau, c’est pas français, mais c’est ce qu’on se dit ici quand on n’en peut plus. Comme si la politesse de France nous serrait trop les épaules.
Camille le regarda, puis ses lèvres s’entrouvrirent pour former le mot maladroitement.
— *Arrête-toé.*
Il rit encore, plus fort cette fois, et le son rebondit dans la clairière. Camille haussa un sourcil.
— Arrête de te moquer.
— Je ne me moque pas. C’est presque parfait. Mais tu dis « toé » trop doucement. Il faut le dire comme si tu étais fâchée.
Elle prit une grande respiration, puis articula avec une exagération de comédienne :
— *ARRÊTE-TOÉ.*
Antoine éclata de rire. Il se plia en deux, tenant ses genoux, pendant que Camille, malgré elle, commençait à sourire. Puis à rire. Un vrai rire, qui la surprit elle-même par sa chaleur. Elle ne savait plus si elle riait de ce qu’il avait dit ou de cette barrière linguistique qu’ils traversaient ensemble, cette fois sans colère.
Quand ils se calmèrent, le souffle court, les joues rouges, Antoine la regarda avec une expression nouvelle. Moins de méfiance. Plus de présence.
— On refait le tour ? demanda-t-il.
— Oui, dit-elle. Mais cette fois, je marche devant.
Il lui fit signe de passer. Elle prit quelques pas d’élan, imitant sa démarche, et ne tomba pas. Derrière elle, elle entendit son pas régulier qui suivait le sien, et pour la première fois depuis son arrivée, elle ne se demanda pas comment partir. Elle se demanda comment rester.
— Camille.
La voix d’Antoine était plus grave qu’avant. Elle s’arrêta, se retourna.
— Il y a une chose que je voulais te dire, dit-il. Chez moi, quand on apprend à quelqu’un à marcher sur la neige, c’est qu’on compte sur elle pour ne pas partir sans nous.
Elle soutint son regard.
— Et si on part quand même ?
— Alors on apprend à l’autre à marcher sur la neige. C’est comme ça qu’on protège ce qui compte.
Il ne dit rien de plus. Mais elle sentit un frisson qui n’avait rien à voir avec le froid courir le long de sa colonne. Le soleil baissait derrière les pins. Il fallait rentrer. Mais quelque chose dans la manière dont il parlait de « ce qui compte » venait de changer, pour de bon, la nature de ce qu’ils étaient l’un pour l’autre.
À peine vingt minutes plus tard, de retour dans la maison, Camille se déchaussa dans le vestibule. Le bois craquait sous la chaleur du poêle, et elle sentait encore sur sa peau la brûlure propre de l’effort et du rire. Elle se dirigea vers la petite table où elle avait abandonné ses notes. Une enveloppe de papier kraft était posée dessus, qu’elle n’avait pas vue avant de sortir.
Elle l’ouvrit lentement. À l’intérieur, une seule ligne dactylographiée, sans signature.
**« Tu as appris. Maintenant, dis-lui de partir avant qu’il soit trop tard. »**
Dehors, le crépuscule était venu comme une gifle. Derrière la vitre, Antoine passait la main sur l’armature de la fenêtre, remarquant les traces récentes de pas dans la neige, juste au bord de la clairière.