Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 11: A Mélodie for Élise
La neige avait recommencé à tomber, fine et obstinée, comme si le ciel voulait effacer toute trace de notre promenade en raquettes. Je m'étais réfugiée dans ma chambre, incapable de me concentrer sur mes traductions après l’avertissement anonyme qui brûlait encore dans ma poche. Mes yeux erraient sur les murs de bois brut quand je remarquai, dans un coin poussiéreux derrière la commode, un objet que je n'avais pas vu lors de mon installation précipitée.
Une platine vinyle. Ancienne, avec un couvercle en plexiglas jauni et une pile de disques à côté, rangés dans des pochettes cartonnées usées par le temps.
Je m'accroupis, les genoux craquant dans mon pantalon de laine. La poussière s'envola en nuage doré dans la lumière déclinante. Les pochettes portaient des noms français – Brassens, Brel, mais aussi des noms que je ne connaissais pas, des artistes québécois probablement. Tout au fond, une pochette plus fine, avec une simple femme en noir et blanc sur la couverture, les cheveux courts, un sourire énigmatique. *Élise Moreau*.
Je retins mon souffle. Moreau. Comme moi, bien sûr, c'était le nom de jeune fille de ma grand-mère, celui que je portais aussi, mais ce devait être une coïncidence. Les Moreau sont légion en France. Pourtant, mes doigts tremblaient lorsque j'ouvris la pochette.
Un titre : *Chansons d'hiver*. Et une autre coïncidence : je reconnus le visage. C'était ma grand-mère, il y a longtemps, bien avant que je la connaisse ridée et douce, quand elle était jeune et rayonnante. Ma mère avait une photo similaire dans son salon, encadrée, qu'elle montrait rarement.
Je posai le disque sur la platine, mon cœur battant comme un tambour lointain. L'aiguille se posa dans le silence avec un crachotement, puis une voix s'éleva, chaude et légèrement voilée, emplissant soudain la pièce de bois et de froid d'une présence qui semblait surgir d'un autre temps.
La chanson était une mélodie que je connaissais par cœur : « Les Neiges de décembre », que ma grand-mère me chantait, le soir, quand j'étais petite et que Paris était gris et mouillé. Les paroles me revinrent, intactes, comme si elles avaient été gravées dans ma chair.
Quand je sortis de la chambre, le disque continuait de tourner, la voix de ma grand-mère flottant dans le couloir. Antoine était assis dans la cuisine, un livre ouvert devant lui, mais il ne lisait pas. Il fixait la tasse de thé fumant posée entre ses mains, le visage tiré. La neige avait cessé, mais le vent s'était levé, hurlant autour des murs.
Il leva les yeux quand j'entrai. Ses traits se détendirent un instant – presque un sourire – avant de se refermer, comme un livre qu'on n'ose pas ouvrir.
« C'est toi qui as mis de la musique ? » demanda-t-il, sa voix plus douce que d'habitude.
Je hochai la tête. « J'ai trouvé une platine dans ma chambre. Et des disques. » Je m'arrêtai, soudain embarrassée. « Ma grand-mère chantait cette chanson. »
Il se redressa, posant sa tasse lentement. Dans le silence qui suivit, la voix d'Élise Moreau continua à s'égrener, décrivant les flocons qui tombent sur les toits de Paris.
« Élise », murmura Antoine.
Je clignai des yeux. « Pardon ?
- Ta grand-mère s'appelait Élise ? »
Je sentis mon cœur faire un bond irrégulier. « Oui... Comment le sais-tu ? »
Il ne répondit pas tout de suite. Il se leva, contourna la table de bois, et s'approcha du couloir, comme attiré par la voix. Il resta là, debout sous l'embrasure de la porte de ma chambre, écoutant, les yeux fermés. Quand la chanson se termina, le silence retomba lourdement.
« Ma mère était française », dit-il enfin, sans se retourner. Sa voix était basse, presque rêveuse. « Elle s'appelait Marguerite. Elle écoutait cette chanson. »
Je retins ma respiration. « Marguerite Moreau ? »
Il se retourna, les traits durcis par une émotion qu'il s'efforçait de contrôler. « Non. Marguerite Bélanger. » Il marqua une pause. « Mais elle écoutait ce disque quand j'étais petit. Elle me chantait cette chanson, le soir, avant de s'endormir. Et puis elle est partie.
- Partie ? » murmurai-je, consciente de fouler une terre fragile.
Il haussa les épaules, un geste brusque qui ne trompait personne. « Elle n'a pas supporté l'hiver. Pas celui dehors. Celui en dedans. Mon père n'était pas un homme facile, et la clairière, la solitude, tout ça... Elle est rentrée en France quand j'avais douze ans. Elle m'a laissé un disque. Juste un. » Il laissa échapper un rire sans joie. « Celui-ci, probablement. Il est resté ici, dans cette maison. Elle a emporté ses valises, mais pas sa musique. »
Leurs regards se croisèrent, et pendant un instant, je vis autre chose dans ses yeux sombres que la méfiance habituelle. Une douleur ancienne, bien rangée dans un tiroir fermé à clé, mais qui refusait de rester enfermée.
Dans la chambre, la platine tournait toujours, le sillon crépitant dans le vide. Soudain, une autre chanson commença – une mélodie plus lente, plus intime, presque un murmure.
Antoine sursauta. Il se pencha, tendit l'oreille, et puis, sans que je m'y attende, il se mit à fredonner. Une voix grave, un peu enrouée, exactement sur la ton de la chanson. Il ne connaissait que l'air, pas les paroles complètes, mais il en sifflotait quelques bribes, comme des morceaux de mémoire.
« Elle me la chantait en travaillant », dit-il quand la musique s'arrêta. « Quand elle pétrissait le pain, ou qu'elle cousait près du feu. Elle disait que c'était une chanson d'espoir. Que l'hiver finissait toujours par céder la place au printemps. »
Il se tut, et quelque chose vacillait entre nous, ténu comme la flamme d'une bougie dans le courant d'air froid de la porte. La neige s'était installée comme une ouate autour de la maison, isolant cette chambre, cette cuisine, ces deux êtres que le hasard – ou quelque chose d'autre – avait réunis au bout du monde.
« Ta grand-mère », dit-il enfin, la voix plus égale, « elle t'a appris cette chanson ? »
Je hochai la tête. « Elle me la chantait pour que je ne craigne pas la nuit. Paris était bruyante, parfois effrayante. Sa voix était mon refuge. »
Antoine leva les yeux vers moi, un long regard qui semblait chercher quelque chose en moi que je ne voulais pas montrer. « Et maintenant, tu es là », murmura-t-il, presque pour lui-même. « Pourquoi prendre ce travail à des milliers de kilomètres de ce que tu connais ? »
La question était simple, mais elle portait toute la pesanteur du doute. Je baissai les yeux vers mes doigts emmêlés. Je sentais la présence du danger dehors, des pas dans la neige, mais aussi quelque chose d'autre, plus intime, une porte que je ne voulais pas ouvrir devant lui.
« Je cherchais quelque chose », dis-je enfin, la voix éteinte. « Un silence différent. »
Il ne me demanda pas quoi, pas encore. Il hocha simplement la tête, comme s'il connaissait ce poids, et se retourna vers la cuisine où l'eau bouillait pour le thé.
Dans ma chambre, derrière la porte entrouverte, le disque arrivait à sa fin. Le bras se leva avec un déclic, ramenant l'aiguille à son repos. Le silence revint, mais ce n'était plus le même silence qu'avant. Lui aussi, semblait retenir son souffle.
Dehors, au-delà de la clairière, la tempête avait repris de la vigueur – et quelque part dans l'ombre des arbres, attentive et patiente, une présence attendait toujours que je fasse le premier pas.
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