Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 9: The Silent Phone
La lumière de l’après-midi s’écoulait comme du miel sur la table de la cuisine, mais Camille n’y prêtait aucune attention. Son téléphone, posé à plat contre la pile de dictionnaires, vibra une première fois — puis une seconde, plus insistante. Le nom de son éditrice s’afficha brièvement avant que l’écran ne se fige sur une barre de charge qui n’en finissait pas.
Elle décrocha au troisième appel.
« Camille ? Camille, tu m’entends ? » La voix de Sylvie, hachée, semblait venir d’un autre monde.
« Oui, je t’entends. Sylvie, écoute, je suis désolée, le chapitre— »
« Le chapitre, justement. On est le douze, Camille. Le douze. Je te rappelle que le contrat chez Bussière exige la totalité du manuscrit pour la fin du mois, et que tu devais m’envoyer les trois premiers chapitres traduits cette semaine. »
Camille ferma les yeux. Les trois chapitres étaient traduits, en grande partie, mais se trouvaient à l’intérieur de son ordinateur portable, dont l’écran fissuré depuis la chute dans la neige n’affichait plus qu’un quart de texte à la fois, et dont la batterie nécessitait qu’elle reste branchée dans la seule prise qui fonctionnait — celle du salon, près du poêle où Antoine nourrissait le feu à intervalles réguliers.
« Je sais, dit-elle en se massant la tempe. Je sais. Il y a eu des complications techniques. »
« Des complications techniques. Camille, je te connais depuis dix ans. Tu n’as jamais de complications techniques. Qu’est-ce qui se passe là-bas ? »
Un silence. Dehors, le vent sifflait contre les carreaux. Camille regarda par la fenêtre : la tempête s’était calmée depuis la veille, mais le ciel restait bas, cotonneux, et les arbres ployaient sous une épaisseur de neige qu’elle n’aurait jamais imaginée.
« Rien, dit-elle. L’environnement est nouveau. Je m’adapte. »
Sylvie laissa échapper un soupir audible, mitigé par la friture de la ligne. « Ton adaptation n’est pas mon problème. Ce qui est mon problème, c’est que si tu ne me donnes pas un texte canonique d’ici une semaine, je perds le contrat et tu perds ta crédibilité. Tu vas devoir trouver une solution, Camille. Un café internet, un fax, n’importe quoi. »
« Il n’y a rien de tout ça ici. Je suis à quarante kilomètres du village le plus proche. Il n’y a même pas de signal fiable sur mon portable. »
« Alors il faut que ça devienne fiable. Tu ne peux pas rester sans moyens de communication. Prends un hélicoptère s’il le faut. »
Camille rit, d’un rire bref et amer dans la vaste cuisine déserte. « Sylvie, tu ne comprends pas où je suis. »
« Non, en effet, je ne comprends pas. Tu as choisi de partir là-bas, toute seule, en plein hiver, pour un contrat que tu aurais pu faire à Paris. Tu m’as dit que tu avais besoin de changement, que tu voulais écrire dans la “pure langue québécoise”. Moi, je veux que tu me rendes un chapitre, point. Alors trouve un moyen. »
Le criquet de la ligne se fit plus aigu. La voix de Sylvie se décomposa en syllabes éparses — « …écoute… faut… manifestement…» — puis la tonalité plate du néant. L’appel était tombé.
Camille resta immobile, le téléphone collé à l’oreille, comme si elle pouvait forcer la connexion à revenir par la simple pression de sa volonté. Rien. Elle retira l’appareil et regarda l’écran : aucune barre, aucun réseau. Le silence de la campagne n’était plus seulement une qualité de l’air — c’était devenu une menace physique, une main qui lui obstruait la gorge.
Elle reposa le téléphone sur la table. Ses mains tremblaient légèrement. Son regard erra dans la pièce : la pile de brouillons sur l’escabeau, la loupe qu’Antoine avait fixée à un support de fortune devant la lampe, son ordinateur qui ronronnait faiblement, posé en équilibre précaire sur un dictionnaire Robert rempli de signets. Le manuscrit, son manuscrit, celui qu’elle traduisait — un roman de l’écrivaine gaspésienne Hélène Barbeau, hérissé de dialecte et de tournures qu’elle avait mis des semaines à apprivoiser — lui paraissait soudain un monument impossible à faire franchir à cette distance.
Un bruit de pas dans le couloir. Antoine entra, un sac de toile à la main, des traces de neige fondue sur les épaisses bottes. Il s’arrêta en la voyant.
« Tout va bien ? »
« Oui. » Sa voix sonna faux. Il n’eut pas besoin de le dire pour le comprendre.
Il posa le sac près de la porte, en retira une pochette enveloppée de plastique, puis s’approcha de la table. « Le téléphone ? »
Camille regarda l’appareil, puis lui. « L’appel de mon éditrice. Il a fini par tomber. »
« Le signal a toujours été capricieux ici. Encore plus après une tempête. » Il hésita, puis il sortit de la poche de sa veste un téléphone compact, d’un gris métallique, muni d’une antenne fine qui se dépliait sur le côté. « J’ai un satellite. Tu peux l’utiliser. »
Camille le regarda fixement. Le téléphone était propre, presque neuf, ce qui contrastait avec tout ce qu’elle avait vu autour de lui — les outils usés, les murs fatigués, les meubles qui avaient servi à plusieurs générations. Un objet pareil ne lui ressemblait pas.
« Je t’ai dit que je pouvais me débrouiller avec mon portable. »
« Tu t’es débrouillée. Ton éditeur n’a pas eu ton chapitre. »
« Ça n’a rien à voir. L’appel est tombé, c’est tout. Je rappellerai dans une heure, je monterai sur le toit s’il le faut. »
Antoine haussa un sourcil. « Tu veux monter sur le toit ? »
« Je trouverai un endroit avec du signal. Il y a bien une butte, une crête, quelque chose. »
Il demeura un instant silencieux, puis il reposa le téléphone satellite sur la table, à portée de sa main, sans la forcer. « Il est là. Il reste chargé. Si tu en as besoin, il est là. »
Camille ne répondit pas. Une bouffée de chaleur lui monta aux joues — pas de la reconnaissance, mais une sorte d’humiliation sourde. Elle avait déjà accepté sa loupe, son bois, son toit, sa nourriture, la fois où il l’avait presque portée dans ses bras après la chute dans la neige. Chaque aide acceptée la rendait plus dépendante, rendait son départ — qu’elle attendait comme un affranchissement — un peu plus impossible à envisager.
« Je n’ai pas besoin de ton téléphone », dit-elle d’une voix qu’elle s’efforça de rendre ferme. « Je préfère être redevable de personne. »
Antoine la dévisagea avec une expression qu’elle ne sut pas déchiffrer. « Ce n’est pas une question de redevance, Camille. Quand on est ici, en février, à cette altitude, le froid ne demande pas si l’on veut bien de l’aide. Il la prend de toute façon. »
Il s’accroupit devant le poêle, attisa les braises, et la conversation s’arrêta là.
Mais les paroles de son éditrice continuaient de tourner dans la tête de Camille, comme un grelot d’alarme. Elle devait envoyer un chapitre — les trois premières sections de sa traduction — d’une manière ou d’une autre. Pour cela, il lui fallait un signal. Et pour cela, il lui fallait le téléphone d’Antoine.
Ou alors…
Elle se leva, sans attirer le regard de l’homme accroupi devant le feu. Elle enfila ses bottes, sa doudoune, son foulard. La porte du cabanon était restée entrouverte la veille — elle s’en souvenait. L’antenne de télévision, montée sur un poteau de huit mètres à l’arrière de la maison, pointait vers le village. Si elle pouvait grimper un peu, juste assez pour se rapprocher, peut-être que son portable capterait une crête lointaine.
Elle ouvrit la porte. Le vent froid la gifla. À quelques mètres du seuil, la surface de la neige, croûtée, luisait d’un éclat dur sous le soleil tardif. Elle avait fait trois pas quand Antoine apparut dans l’embrasure.
« Tu sors encore ? » Sa voix était neutre, mais ses yeux clairs ne la quittaient pas.
« J’ai besoin de signal. »
« Il fait moins douze. Tu n’as pas de raquettes fonctionnelles. Et après ce qui est arrivé à ton câble d’allumage et à la lanière de tes raquettes — tu trouves ça une bonne idée de t’éloigner toute seule ? »
Camille déglutit. La menace silencieuse du village, des saboteurs invisibles, s’était peut-être estompée depuis deux jours, mais elle n’avait pas disparu. Et il avait raison : même si elle trouvait le signal, elle serait de nouveau exposée, seule.
Elle se retourna. Antoine était toujours sur le seuil, le téléphone satellite dans la main, tendu vers elle. Pas avec un sourire de triomphe, ni avec une impatience — seulement une offre placide, comme on tend un outil à quelqu’un qui répare un moteur.
Camille restait immobile. Le froid mordait ses joues. Le signal n’existait sans doute nulle part.
« Bon. » Elle fit un pas vers lui. « Je vais… réfléchir. »
Mais elle ne tendit pas la main. Elle croisa son regard, un instant plus long que nécessaire. Quelque chose plissait ses yeux à lui, comme s’il savait qu’elle n’avait pas prévu de le prendre. Et pourtant, il la laissait choisir.
Alors, sans qu’elle comprenne pourquoi, elle pensa à ce que Marcel avait dit en partant, entre deux chapelets de jurons et de conseils : *« Y fait pas confiance à grand-monde, le gars. Mais y t’a laissée entrer. C’est dire. »*
Elle recula d’un pas, prête à rentrer — quand son portable sonna dans sa poche. Une vibration faible, incertaine. Un message.
Elle regarda l’écran. Un numéro masqué. Elle appuya sans réfléchir. En ligne, une voix étouffée — à peine un souffle — puis un froissement, comme un tissu contre un microphone. Et puis rien. Un message vocal, d’un peu moins de trois secondes. Elle le fit défiler. La transcription automatique affichait un seul mot :
*« Reste. »*
Camille releva la tête. Antoine avait disparu de l’embrasure de la porte ; il était revenu dans la chaleur de la cuisine, quelque part derrière les vitres embuées. Autour d’elle, la forêt s’étendait intacte, blanche, hostile — et quelque part entre les arbres, juste assez loin pour être invisible, quelqu’un connaissait sa présence.
Elle rentra, ferma la porte derrière elle, et regarda le téléphone satellite sur la table.
Le poêle crépita. Dehors, le vent recommença à tourner.